La Sorcière noire
J’ai été pendant plusieurs années un des meilleurs amis d’Alfred de Bréhat, et j’ai dû à la fermeté de ma critique à l’égard de son œuvre, cette précieuse affection. Bréhat aimait qu’on le jugeât et il se jugeait luimême, sans faiblesse, sans complaisance. Un article de Y Opinion Nationale où j'examinais attentivement les défauts et les qualités de son talent, tomba sous ses yeux. Aussitôt il vint me voir, et cet homme très-froid en apparence, qui ne se livrait pas volontiers, me fut acquis dès ce jour-là, sachant que je ne lui marchant derais ni les conseils, ni les observations, ni les aver^ tissements ; que j’exprimerais le blâme Comme la louange, en toute sincérité et liberté, enfin que je serais sa consciehce littéraire.
II ALFRED DE BRÉflAT.
Ces amitiés entre critique et romancier sont-elles fréquentes? Je l’ignore. Cela serait à désirer. Nonseulement, elles présentent une utilité incontestable, mais elles ont aussi une grande douceur. Le critique éprouve une joie profonde à suivre chez un esprit actif et éminemment éducable un progrès auquel il a le sentiment de n’être point étranger. Les victoires que remporte son ami, deviennent ainsi, en quelque sorte, les siennes. Il est heureux de voir les faits confirmer ses indications et justifier ses espérances. Le commerce assidu que j’ai entretenu avec quelques-uns des jeunes écrivains les plus distingués de ce temps , m’a souvent procuré cette joie ; je l’ai surtout connue avec Alfred de Bréhat.
Il avait une vocation très-réelle, très-prononcée, et, comme tous ceux qui sont nés avec le goût de leur métier, de leur art, avec ce qu’on appelle le diable au corps, il ne se sentait jamais satisfait de son travail ; il aspirait toujours à quelque chose de mieux ou du moins de différent, de nouveau.
Sa faculté dominante était l’imagination ; cette sorte d’imagination qui consiste à concevoir des séries d’événements destinés à mettre enjeu et en relief les ridicules, les intérêts, les passions, les petitesses et les grandeurs du cœur humain, destinés aussi à se nouer en des complications étranges et à se terminer par des
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péripéties dramatiques. Il a donné des preuves frappantes de cette aptitude particulière dans un roman qui est peut-être ce qu’il a fait de mieux comme récit d’aventures, je veux parler de Bras d’acier. Bréhat m’a souvent raconté que ce Bras d’acier qui commença sa réputation, et qui n’a pas peu contribué à populariser son nom, fut écrit en quelques jours ou plutôt en quelques nuits, pour le feuilleton du journal Le Nord, dans un véritable accès de fièvre, dans une espèce de somnambulisme.
Il lui est ainsi arrivé, plus d’une fois, de se laisser emporter par sa fiction. Il croyait à ses personnages, il vivait avec erux, s’attristant de leurs infortunes , se réjouissant de leurs bonheurs. Chacun de ses romans était pour lui un petit monde dont il était le roi et môme un peu le dieu, en ce sens qu’il y disposait tout à sa fantaisie ; mais cette fantaisie qui pouvait être et qui était parfois, en effet, quelque peu absolue et arbitraire, n’était jamais capricieuse ni déréglée. Avant de prendre la plume et d’écrire le premier mot, la première ligne de son roman, Alfred de Bréhat faisait un plan minutieusement détaillé, assignait aux moindres comme aux principaux de ses personnages , le rôle qu’ils devaient jouer, déterminait toutes leurs actions et disposait avec art les surprises, les catastrophes, les épouvantes.
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Rien, j’insiste à dessein sur ce point, rien dans la conception, dans la composition de l’ouvrage n’était donné au hasard, à l’improvisation. Alfred de Bréhat aurait cru manquer de respect au public, en lui offrant les résultats inégaux d’un travail hâtif, sans préparation, sans conscience ; il se respectait trop luimême pour agir avec une si hautaine et, tranchons le mot , une si coupable légèreté. Chez lui , la rapidité de l'exécution correspondait exactement avec une rigueur presque mathématique, à la lenteur, au degré de maturité de la gestation.
C’est ce qui lui a permis en plus d’une occasion d’accepter de terribles besognes, de se charger de fardeaux sous lesquels de plus robustes que lui, en apparence, eussent succombé. Comme il n’entreprenait point sa tâche au hasard, il pouvait mesurer l’étendue des engagements qu’il contractait, et calculer la somme d’énergie qu’il lui faudrait dépenser pour faire honneur à sa parole, pour remplir le cadre qu’il se traçait, pour soutenir et accroître sa réputation. La mort seule a pu mettre son courage et sa prévoyance en défaut. Et encore, il semble qu'à ce point de vue , il eût pris contre elle toutes les précautions qu’il pouvait prendre.
J’ai eu sous les yeux, en dépouillant ses papiers, des fragments déjà exécutés et le plan presque com-
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plétement écrit de la seconde partie de Splendeurs ei Misères de Paris *. La vie s’est subitement retirée de l’homme fatigué, épuisé par le labeur et la lutte ; l’artiste consciencieux a été surpris, mais non vaincu. Si la destinée n’avait brusquement trahi sa vaillante persistance, il eût été largement en mesure de tenir ses promesses.
Romancier d’imagination, Alfred de Bréhat doit être classé selon moi, au second rang, immédiatement audessous des grands inventeurs, des très-habiles conteurs de notre temps, Alexandre Dumas et Paul Féval. Il est incontestablement supérieur à ces écrivains qui ne secouent un moment la torpeur publique, et n’obtiennent la faveur de la foule qu’en multipliant les aventures invraisemblables, les extravagances, les monstruosités. L’auteur des Jeunes Amours et d’«n Drame à Calcutta possédait plusieurs des qualités en dehors desquelles il ne saurait exister d’œuvre réellement littéraire, mais seulement de grossières et informes ébauches qui n’appartiennent à la littérature que de nom. Dans les romans de Bréhat, vous ne rencontrez ni une incorrection* ni une trivialité, ni un détail répugnant et immoral. Son style est toujours châtié, le ton et
1. Au moment de la mort de l’auteur, ce roman était en cours de publication à Id Patrie. Là première partie est entièrement de lui. Splendeurs et misères de Paris a été achevé par M. Octave Féré.
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l’allure de ses récits sont constamment nobles et dignes, il apporte dans le choix et dans l’expression des sentiments qu’il étudie, beaucoup de distinction et de délicatesse. Voilà, certes, plus de mérites qu’il n’en faut, pour le mettre hors de toute comparaison avec les vulgaires faiseurs qui ne connaissent pas plus le langage du cœur, que les règles de la syntaxe , et qui s’amusent à peindre, à grand renfort de solécismes , des passions ridicules, quand elles ne sont point révoltantes.
Cette délicatesse dans l’analyse du sentiment, cette distinction, cette élégance et aussi cette sobriété qui ne l’abandonnent jamais dans la peinture de la passion, ont beaucoup fait pour le succès des livres d'Alfred de Bréhat. Tout le monde peut le lire, même les femmes, même les jeunes filles. Cette irréprochable moralité dont il était fier avec juste raison, et à laquelle il attachait infiniment de prix et d'importance, a ouvert à son œuvre bien des portes qui, d’ordinaire, demeurent inflexiblement closes au roman contemporain.
Si le public parisien auquel il faut toujours de nouveaux ragoûts, de nouveaux condiments assez violents et assez âpres pour réveiller son palais blasé, n’a paru goûter et suivre tout à fait Bréhat que vers les dernières années de sa vie, au moment où celui-ci abor-
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dait, avec une franche résolution, par les Contrebandiers de Santa-Cruz, les Millions du cousin Gaspard et surtout la Sorcière noire, le roman fortement mouvementé, la province et l’étranger n’avaient pas attendu pour apprécier l’agréable et convenable narrateur qu’il s’imposât, par des coups d’éclat, à l’attention générale. Je souligne à dessein ce mot convenable parce qu’en même temps qu’il explique le vif succès obtenu par Bréhat dans certains pays volontiers rigoristes, en Suisse notamment et en Angleterre, il garantit jusqu’à un certain point la durée et la solidité de ce succès.
Les modes littéraires, en effet, changent et se déplacent ; elles ont leurs caprices, leurs fluctuations , leurs revirements; et puis, à parler net, le flot des productions, en se succédant, finit par recouvrir, par dérober aux regards, tout ce qui ne s’élève pas audessus du niveau de façon à dominer au loin, tout ce qui ne plonge pas dans le sol d’assez profondes racines, pour rester inébranlable et indestructible. Deux qualités seulement peuvent sauver une œuvre de l’oubli : La supériorité, la perfection de la forme ou la convenance, la pureté, l’excellence des sentiments qu’elle reproduit ou qu’elle exprime. Il y a quelque chose qui périt aussi sûrement et plus rapidement encore, qu’une composition littérairement médiocre, c'est un ouvrage malsain.
VIII ALFRED DE BRfilIAT.
Les œuvres corruptrices — et cela est une consolation relative — n’agissent guère que dans le momen t présent. Leur influence est plus bornée qu’on ne croit. Rien ne se démode vite, ne perd son éclat emprunté , ne se fane et ne se flétrit comme le vice. L’honnêteté , au contraire, qui s’adresse à ce qu’il y a de plus vivace et de plus généreux dans la nature humaine, n’a pas à se préoccuper très-sérieusement des changements et des vicissitudes de la mode.
Je suis donc persuadé que le succès des romans d’Alfred de Bréhat, ce succès peu bruyant, peu remarqué, mais très-réel et, au fond, très-considérable, ne fera que continuer et s’étendre. Longtemps encore on le lira en famille. Le romancier avait bien l’instinct, le pressentiment de l’avenir .qui l’attendait de ce côté-là. Il savait où était sa force et dans quelle direction il devait marcher. Il se rendait très-bien compte, qu’en se tenant dans une gamme douce, modérée, un peu effacée, un peu neutre, il attirerait à lui les esprits fatigués des brutalités ou du moins effrayés des hardiesses de la littérature actuelle.
Mais cette modération qu’il se prescrivait impérieusement, et dans laquelle il s’enfermait comme dans un cercle d’où il y aurait inconvénient et môme danger à sortir, il ne s’en dissimulait pas les défauts et les périls au point de vue purement esthétique. Être con-
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stamment modéré et circonspect, c’est s’interdire de gaieté de cœur bien des découvertes; c’est se priver de plus d’un effet saisissant, poignant, navrant : c’est, de parti pris, laisser dans son instrument bien des cordes muettes.
Doué de la plus vive, de la plus pénétrante intelligence, Bréhat comprenait à merveille l’impuissance relative à laquelle le condamnait l’excès de la pru> dence et de la sagesse. A mesure qu’il avançait dans la vie, et qu’il approchait de la maturité, il éprouvait le désir, je dirais volontiers le besoin, de se tourner vers le roman d’observation.
Il songea d’abord à le marier, à le fondre avec le roman d’imagination. Les Chemins de la vie accusent et révèlent manifestement cette intention conciliatrice. Cependant, on doit l’avouer, en dépit des efforts de l’auteur, l’imagination joue encore un rôle prépondérant dans cette narration fort habilement menée et dramatique au plus haut point. Les événements y priment les caractères. L’action arbitrairement conçue , masque à chaque instant la réalité et la fait oublier.
Alfred de Bréhat fut plus heureux dans une étude de mœurs écrite, si je ne me trompe, à peu près à la même époque et qu’il intitula : Un Mariage d’inclination. Le drame s’y fait bien à la fin la part du lion , et
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les coups de théâtre y sont plus violents et plus inattendus que ne le désirerait un goût sévère ; mais, sous le rapport de la précision dans l’observation , le progrès accompli par l’auteur, est sensible. La réalité n’est plus reléguée ou plutôt laissée au second plan ; ses droits sont reconnus, l’écrivain s’en inquiète et s’y conforme. Les caractères sont nettement tracés et ,
d’un bout à l’autre du récit , se soutiennent sans fléchir.
La presse littéraire accueillit favorablement un Mariage d'inclination , et ce succès ne fit que confirmer Bréhat dans son aspiration quasi-passionnée vers le roman d’analyse. Aurait-il pu réaliser promptement et sans secousse cette évolution décisive? Accoutumé à se mouvoir dans les libres espaces dé la fantaisie * se serait-il plié avec docilité, avec déférence, même avec cette joie qui est l’indispensable condition de la fécondité artistique, aux étroites disciplines, aux minutieuses prescriptions de l’observation rigou^ reuse? Sur ce point nous en sommes réduit aux conjectures.
Il eût été d’autant plus méritoire au jeune et brillant romancier de sacrifier, dans une certaine mesure, l’imagination à l’observation, qu’il devait après tout, ses plus éclatants, ses plus beaux triomphes à celles de ses œuvres où règne presque sans partage la folle
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«lu logis. Ajoutons qu’il était sollicité clans ce sens par les personnes que leur profession oblige à connaître, à flatter même le goût du public et pour lesquelles la nécessité de satisfaire ce goût passe avant tout. De tous côtés, on disait à l’auteur des Chemins de la vie : Donnez-nous des romans d’aventures. Personne, sauf quelques amis désireux de lui voir acquérir une réputation durable, ne lui conseillait de se livrer au roman d’analyse.
La fameuse loi de l’offre et de la demande dont nous entretiennent les économistes, trouve aussi son application dans le domaine littéraire. Lorsque des commandes, dans un sens déterminé, affluent chez un écrivain à qui sa fortune ne permet pas de ne consulter que ses aspirations, de n’écouter que son idéal , elles lui ravissent par le fait, la plus grande partie de sa liberté. Il n’y a pas d’exagération à dire que plus d’un littérateur distingué a été souvent esclave, quelquefois victime de son succès.
Encore une fois, je ne sais ce qui serait advenu du talent d’Alfred de Bréhat. J’ignore dans quelle direction il se serait développé, et jusqu’à quel point le succès lui aurait été moralement nuisible ou utile. Ce dont je ne puis douter, c’est que la vogue obtenue par ses derniers romans, notamment par les Chemins de la vie et la Sorcière noire, lui fut matériellement et physi-
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quement funeste. Les demandes se multiplièrent, les offres vinrent de toutes parts. Pour suffire, pour résister à l’immense labeur que Bréhat acceptait sans hésitation et qu’il se flattait d’accomplir, de mener à terme, il eût fallu posséder une santé de fer, et la sienne, depuis des années, était déplorable.
Durant sa première jeunesse, il avait fait un voyage dans l’Inde et, pendant plusieurs mois, atteint par les terribles fièvres de ce pays auxquelles il avait vu succomber son père, il était resté à Calcutta entre la vie et la mort. De retour en France, ébranlé déjà et affaibli par cette rude secousse, il eut à traverser les énervantes et ravageantes épreuves du noviciat littéraire. Il connut les humiliations , les fièvres cruelles aussi , celles-là, de l’attente, de l’obscurité, de la pauvreté ; il eut à subir de ces privations qui laissent dans l’organisme des traces persistantes , et dont on ne répare, dont on n’abolit jamais entièrement les funestes effets.
Alfred de Bréhat n’aimait pas à parler de cette époque. Discret et même d’humeur taciturne, il ne se plaignait point des souffrances endurées pendant sa jéunesse. Elles avaient pourtant été profondes, ces souffrances ; elles avaient dû agir avec une implacable
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continuité, pour miner, pour user cette organisation primitivement forte et bien trempée. Toujours est-il que lorsque le succès survint, apportant avec lui un redoublement de travail et l’écrasante multiplicité des occupations, Bréhat ne se trouva pas physiquement en état de faire face aux nombreuses besognes qui fondaient, en quelque sorte, sur lui. Vainement, il se séquestra du monde, s’enferma comme un chartreux, allongea ses jours de labeur aux dépens de son sommeil; ses efforts, loin de conjurer la crise, ne firent que la rendre plus imminente, qu’en précipiter et en hâter la douloureuse issue.
Jusqu’au dernier moment, jusqu’à la dernière minute, il lutta avec une opiniâtreté désespérée. C’était hien un de ces bretons bretonnants chez qui la volonté obstinément tendue, avoisine et cotoie l’héroïsme. Il n’était pas pour rien le fils de cet intrépide capitaine Guézenec (car Bréhat qui deviendra son nom définitif, n’était à ses débuts dans la littérature, qu’un pseudonyme,) de ce Guézenec qui, dans un combat sur mer, contre les Anglais, près de l’île Maurice, reçut dix-huit coups de pique en défendant les dépêches qui lui avaient été confiées, et fut laissé pour mort. Au milieu des difficultés, des embarras de la vie quotidienne, le fils déploya peut-être autant de courage contre la pauvreté d'abord, puis contre la maladie,
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que le père en avait montré contre les ennemis de la
France.
Le combat, je l’ai déjà dit, était par trop inégal ; Bréhat devait inévitablement succomber. Sa destinée n’est pas sans quelque analogie avec celle d’un romancier mort aussi au moment où la fortune commençait à lui sourire. Il existe entre lui et l’auteur des Scènes de, la vie de Bohème , plus d’un rapport tristement frappant. Comme Henry Murger, Bréhat a usé le plus pur et le meilleur de ses forces dans les luttes préparatoires, dans ces laborieuses et pénibles tentatives où l’on consume son énergie à franchir de misérables obstacles ; comme lui, il n’a eu le temps de connaître ni l’aisance, ni la sécurité, ni le doux enivrement du triomphe. A peine parvenus au seuil de la célébrité,
ils ont l’un et l’autre disparu de ce monde.
On a pu voir, dès le lendemain de sa mort, qu'Alfred de Bréhat n’occupait pas dans le monde littéraire une des moindres places. S’il n’a été accompagné à sa dernière demeure que par un assez faible groupe d’amis tardivement prévenus, accourus à la hâte, des voix autorisées, celle de M. Paul Féval, au nom de la Société des gens de lettres à laquelle Bréhat appartenait depuis peu de temps, celle de M. Ernest Dréolle , au nom des rédacteurs de la Patrie, se sont élevées au bord de la fosse pour rendre témoignage et hommage
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à l’homme de lettres distingué, au bon et loyal camarade, plein d’aménité, de franchise et de cœur. Le silence ne s’est point fait autour de cette tombe. Plus d’un écrivain a tenu à dire, lui aussi, son adieu à Bréhat. MM. A. de Lauzière dans la Patrie, Ernest Chesneau dans le Constitutionnel , Jules Claretie dans Y Avenir National, Henry Maret dans l’Opinion Nationale, d’autres encore dont le nom m’échappe , n'ont pas voulu laisser partir le travailleur tombé au milieu de son sillon, sans enregistrer ses titres à la réputation, sans les rappeler au public.
Celui qui écrit ces lignes et qui a eu pour mission de
prononcer, au nom de ceux que Bréhat honorait particulièrement de son amitié, les paroles qui consomment la séparation suprême et, du moins ici-bas , la déclarent irrévocable, a été, plus que personne, à même de constater combien le modeste et infatigable romancier avait excité de sympathies. Je voudrais pouvoir énumérer à cette place tant de marques touchantes de bienveillance et de regret ; mais la liste, je le crains, serait trop longue, et, ne pouvant inscrire tous les noms, j’aime mieux me borner à un remercîment collectif, que d’en citer seulement quelques-uns.
En somme, il faut le reconnaître et le proclamer hautement, la loyauté d’Alfred de Bréhat a mieux servi
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les intérêts de sa réputation, que ne l’eussent fait les plus adroits ménagements , la plus raffinée tactique , la plus habile diplomatie. Ses émules, ses rivaux, ses concurrents l’ont regretté ; ils ont été les premiers à rendre à son mérite une justice éclatante. Cela est rare, on en conviendra. Cette disposition équitable tient surtout à ce que, dans cette bataille de la vie où le conflit des besoins et des passions entraîne quelquefois les bons et les sages eux-mêmes, à des excès qu’ils déplorent plus tard, Alfred de Bréhat n’a jamais combattu qu’avec des armes courtoises : il a eu le secret de vaincre assez souvent, sans offenser, sans blesser. Ses contemporains lui ont su gré de cette exquise mansuétude.
Pour lui, je crois, il en sera de la réputation littéraire comme de la mémoire de l’homme privé ; elle rencontrera peu d’ennemis, peu de détracteurs ; elle n’aura pas à subir de graves altérations, des diminutions sensibles. L’œuvre d’Alfred de Bréhat n’est point sans doute un monument ; et je croirais manquer à une amitié qui reposait de part et d’autre sur une sincérité à toute épreuve, en qualifiant ainsi les estimables et agréables romans qu’il a laissés; mais il y a néanmoins dans cet ensemble de productions quelque chose qui les préservera longtemps de l’oubli. Ce quelque chose, c’est ce qui rendait Alfred de Bréhat si
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sympathique àceux qui le fréquentaient, si cher àceux qui le connaissaient, ce que dans la vie, on appelle bonté et, dans l’art, humailité. Il a beaucoup vécu par le cœur ; c’est aussi par le cœur, je veux dire par la grâce et la tendresse des sentiments que vivront, que subsisteront ses ouvrages.