PROLOGUE
Non loin de la petite ville de Weinsberg et du château de ce nom, le voyageur qui se dirigeait vers le nord de l’Allemagne, apercevait un vieux manoir solidement fortifié et entouré de larges fossés.
C’était le château de Rittmark.
Pendant plusieurs siècles, les Gapells, seigneurs de Diesheim et de Widdern, barons de Rittmark, avaient passé à bon droit pour la plus riche et la plus puissante famille du pays.
Au moment où commence notre histoire, en 1609, cette splendeur n’existait plus que dans le souvenir de quelques vieillards.
Les trois derniers seigneurs de Rittmark, joueurs prodigues et débauchés, avaient dissipé toute cette fortune. Le baron actuel, Adolphe de Rittmark, triste et unique rejeton de cette noble race, ne possédait plus guère que son château.
Sa cousine, la belle Edwige de Morheim, qu’il avait épousée en 1503, lui avait pourtant apporté une belle dot; mais le baron qui avait trouvé moyen de réunir en lui tous les vices de son père et de son aïeul, ne tarda pas à laisser passer tous les biens de sa femme entre les mains des juifs qui avaient déjà dévoré son propre patrimoine.
Violent, jaloux et bourru, il rendait sa femme trèsmalheureuse. Jamais, cependant, on n’avait entendu la baronne se plaindre de son mari. Sa seule confidente, si elle en avait une, devait être une vieille tante, Mme de Storr, chez qui elle se réfugiait lorsque les violences et les orgies du baron la chassaient de Rittmark. C’était chez elle aussi qu’Edwige allait demeurer lorsque son mari s’absentait pour quelques-unes de ces longues expéditions que les seigneurs de cette époque étaient souvent obligés d’entreprendre, soit pour suivre leurs suzerains, soit, pour vider leurs querelles particulières, soit, plus fréquemment encore, pour détrousser, sous le plus futile prétexte, quelques riches marchands de Nuremberg ou de Cologne.
En 1506, cettte vieille parente était passée de vie à trépas dans les bras de la baronne. Malgré la mort de sa tante, Edwige resta plusieurs mois au château de Mme de Storr, au lieu de revenir à Rittmark. Pendant ce temps, le baron partageait les désordres et la vie licencieuse du duc Ulric de Wurtemberg, près duquel ses vices l'avaient mis en faveur.
Bien des bruits circulaient du reste sur les motifs des absences de M. de Rittmark, etnous devons avouer qu’aucun n’était favorable au baron. Nobles, bourgeois ou paysans, tous ses voisins étaient d’accord pour le haïr et le mépriser. Les surnoms d’Adolphe le Rouge, du Loup de Rittmark, qu’on lui donnait habituellement dans le pays, prouvaient assez l’animosité qui régnait contre lui.
Depuis le long séjour qu’elle avait fait au château de sa tante, Edwige avait été presque constamment malade. La triste existence qu’elle menait à Rittmark ne fit naturelle- . qu’aggraver son état. Bientôt il lui fut impossible de sortir du château.
Minée par une fièvre lente, et dévorée par des soucis qu’on ne lisait que trop sur sa figure amaigrie, elle s’éteignait de jour en jour. Elle avait refusé de voir aucun médecin. Toujours confinée dans sa chambre, elle ne recevait personne, excepté quelques pauvres gens dont elle était la Providence, et qui profitaient de l’absence du ba- • ron pour venir visiter leur protectrice.
Par une sombre et triste journée du mois de janvier 1509, la baronne, assise dans un grand fauteuil, devant l’énorme cheminée de sa chambre, écoutait avec une fiévreuse attention ce que lui disait son page Philippe de Hartmann.
Ce dernier était un jeune homme d’une quinzaine d’années. Sa petite taille et la délicatesse de ses traits lui donnaient l’air d’un enfant de douze ans.
Philippe tenait sous le bras une sorte de sarrau et un bonnet de drap, comme en porîàient les paysans. Mais ces deux objets étaient soigneusement roulés, pour qu’on ne pût voir ce que c’était.
Le page devait avoir couru, car il respirait àvec peine, et la sueur ruisselait sur son front.
« Peut-être aura-t-il passé sans te voir, Philippe, dit la baronne dont la voix affaiblie s’entendait à peine.
— C’est impossible, ma noble dame, répondit le page. Ainsi que vous me l’aviez commandé, j’avais mis ce costume de paysan par-dessus mon pourpoint, et je m’étais placé au pied du grand hêtre qui se trouve au milieu du Croix-Chemin. Gomment le cavalier que vous attendez
aui ait-il pu passer à deux pas de moi sans m'apercevoir.
— Mon Dieu, mon Dieu! murmura Edwige en pressant son front brûlant entre ses deux mains, Fritz m’a pourtantjuré qu’il avait remis ma lettre et ma bague à Gérard.... Fritz n’est pas rentré? demanda-t-elle en élevant la voix.
— Non, madame.
— C’est étrange M’aurait-il trompée?... lui, un vieux
serviteur de ma famille, un homme en qui j’avais une entière confiance! Non, c’est impossible....
Et pourtant si Gérard ne vient pas à mon appel suprême, continua-t-elle en se parlant à elle-même, il faut qu’il n’ait pas reçu ma lettre. Il me souvient maintenant que Fritz avait l’air tout embarrassé, tout honteux lorsque
je l’ai questionné.... A tout prix, je veux savoir la vérité
Mais, qui envoyer? Philippe, reprit-elle après un instant de silence, tu m’es dévoué ?
— Oh ! oui, répondit-il avec élan.
— Eh bien ! demain je te chargerai d’une mission importante, du résultat de laquelle dépendront peut-être mon honneur et ma vie. Tu ne me trahiras pas, toi?
— Je donnerais ma vie de bon cœur pour vous épargner le moindre chagrin, ma bonne maîtresse, murmura -t-il d’une voix émue.
— Je le sais, Philippe. Demain, je t’expliquerai.... mais ce soir.... malgré tout, j’espère encore.... Pourquoi as-tu quitté ton poste du Croix-Chemin?
— Madame la baronne m'avait dit de n’y rester que jusqu’à la cinquième heure.
— Et la sixième vient de sonner ; lu as raison.
— Puis....
— Eh bien?
LA bORCIÈRE NOIRE. 5
— Ma noble dame .est-elle bien certaine de l’absence de monseigneur.
— Il m’a dit qu’il allait rejoindre son ami Thalacker, pour tenter une expédition contre les bourgeois de Nuremberg. Ne l’avez-vous pas vu partir la semaine dernière avec ses hommes d’armes?
— Oui, madame; et cependant je crains qu’il ne soit dans les environs.
— Qui te le fait supposer?
— Un paysan que j'ai questionné m’a dit qu’il avait rencontré une douzaine de lansquenets k la tête desquels marchait une sorte de géant, qui doit être évidemment ce bandit de Kemer, que le baron a pris dernièrement à son service.
— A quel endroit ce paysan les a-t-il rencontrés?
— A l’entrée du bois, ce malin, vers neuf heures.
— Revenaient-ils au château on s'en éloignaient-ils? %
— Ils s’enfonçaient dans le bois.
— Dans la direction du Croix-Chemin?
— Oui, madame.
— Ah! mon Dieu! mon Dieu! s’écria la pauvre baronne en joignant les mains avec désespoir, une embuscade peut-être?...
— Je le crains, madame.... d’autant plus que deux ou trois fois il m’a semblé entendre dans l’épaisseur du bois, et non loin de mon poste, un bruit semblable à celui que produiraient les pièces d’une armure.
— Mais tu n’as pas entendu autre chose, n’est-ce pas? pas de cris ? pas de lutte?
— Non, madame. Si cette embuscade était dirigée contre le cavalier que vous attendez, elle aura manqué son effet, puisqu’il n’est pas venu.
— Ah ! j’en remercie le ciel, maintenant.
— Comme je revenais tout à l’heure au château, continua le page, un chien s’élançant du bois est venu me caresser. C’était Blitz, le limier favori de monseigneur. Ce matin, le vieux Wilken, le garde chasse, avait emmené Blitz pour le promener en faisant sa tournée. Tout à coup le chien s’est enfoncé dans le fourré en aboyant joyeusement. Vainement le garde l’a-t-il rappelé; Blitz n’est pas revenu.
— L’as-tu ramené au château ?
— Non, madame la baronne. Il est rentré au bois. Il n’y a qu’un homme pour qui Blitz puisse quitter le garde et moi, et cet homme, c’est monseigneur.
— Que le ciel nous protège I » murmura Edwige en frissonnant.
Il y eut un court moment de silence.
« Va demander si Agnès est rentrée, » dit enfin la baronne.
Agnès était sa suivante favorite, elle l’avait vue naître et ne l’avait jamais quittée.
Le page sortit, et revint précipitamment.
« Eh bien? lui demanda la baronne.
— Agnès n’a point reparu, répondit-il, personne ne sait ce qu’elle est devenue depuis ce matin. »
La baronne se tordit les mains par un geste de désespoir.
« Agnès ne peut m’avoir abandonnée volontairement. Fasse Dieu que la pauvre créature n’ait pas été victime de son affection pour moi!... Que faire, mon Dieu, que faire?» balbutia-t-elle avec angoisse.
Elle fixa un regard anxieux sur le page, comme si elle hésitait à lui confier quelque secret. De grosses larmes brillaient dans les yeux du jeune homme.
La loyauté et le respectueux dévouement qu’on lisait
sur sa physionomie auraient rassuré l’âme la plus méfiante.
La baronne lui fit signe d’approcher davantage de son fauteuil. Il obéit.
« Plus près encore, murmura-telle. Maintenant approche ton oreille de mes lèvres. Je vais te confier un secret qui n’est connu que d’une seule personne au monde et duquel, comme je te l’ai dit, dépendent mon honneur et ma vie. Jure-moi que tu le garderas fidèlement.
— Je le jure, ma bonne maîlresse.
— Sur le salut de ton âme?
— Sur le salut de mon âme !
— C’est bien. Prends cette clef; elle ouvre laported’une chambre qui se trouve à l’extrcmité de ce corridor, tout près du petit escalier qui conduit à la poterne. Tu comprends bien, n’est-ce pas?
— Oui, madame; une porte sur laquelle on a dessiné une croix avec de gros clous ?
— Précisément. A l’autre extrémité de cette chambre, qui est vide, tu trouveras une autre porte, à laquelle il te faudra frapper d’abord deux coups, puis trois autres, après un petit intervalle. En tout cinq.... On te demandera : « Qui est là? * Tu répondras : « Que le ciel protège les orphelins! » On t’ouvrira. Tu verras alors une femme, une
paysanne; puis.... puis un enfant, une petite fille de
trois ans... Tu diras à la femme, elle s’appelle Martha.... que tu viens la chercher de ma part, et tu les conduiras
Le corridor est toujours désert à cette heure de la journée, et j’espère que vous ne rencontrerez personne. Recommande-lui bien, néanmoins, de cacher soigneusement l’enfant sous sa mante.
Tu m’as bien comprise, Philippe, ajouta-t-elle en
fixant sur la figure du jeune homme ses yeux agrandis et cernés par l’insomnie et la souffrance.
— Oui, madame la baronne.
— Hâte-toi, mon ami, et que Dieu te conduise! »
Dès qu’il eut refermé la porte, la baronne marcha ou
plutôt se traîna jusqu’à son prie-Dieu, placé non loin de son fauteuil, et se mit à prier avec ferveur.
Pendant ce temps, Philippe suivait avec précaution le corridor sombre qui conduisait à l’escalier de la poterne.
Comme il passait devant la chambre d’Agnès, la suivante de la baronne, il lui sembla que quelqu’un venait de bouger dans cette chambre. Il s’arrêta pour écouter, mais il n’entendit plus rien.
« Dans ce vieux château, murmura-t-il, avec le vent, les rats et les craquements des boiseries, on croit toujours entendre marcher. »
Pour plus de précaution, néanmoins, il regarda par le trou de la serrure. Il ne vit personne dans l'appartement.
« Je me suis trompé, » dit-il, et il continua son chemin.
A peine avait-il disparu au premier tournant du corridor, que la porte d’Agnès s’entr’ouvrit doucement; un jeune homme, un peu plus âgé que Philippe et portant le même costume, passa la tête par l’entrebâillement de cette porte. Rassuré par le silence qui régnait autour de lui, il sortit, referma la porte avec autant de précaution qu’il en avait mis à l'ouvrir, et suivit la même direction que Philippe. Il cherchait évidemment à savoir ce qu’était devenu ce dernier.
Arrivé à l’extrémité du corridor, il hésita un instant. Puis, supposant probablement que Philippe avait dû sortir par la poterne, il descendit l’escalier qui y conduisait.
Comme il allait ouvrir la porte qui donnait sur la campagne, il entendit le bruit d’une clef tournant dans une
serrure. Il remonta précipitamment. Le soleil commençait à disparaître à l’horizon, et l’approche de la nuit rendait plus obscur encore le sombre corridor. A certains endroits seulement, des lucarnes laissaient filtrer quelques faibles rayons de lumière, qui, comme la lueur d’une lampe à demi éteinte, n'éclairaient qu’un espace restreint.
Georg de Mansburg, le page du baron, espérait qu’il regagnerait le corridor assez tôt pour apercevoir ceux qu’il guettait, au moment où ils passeraient devant une de ces lucarnes. Il arriva trop tard; mais à l’instant où Philippe ouvrait la porte de la chambre de la baronne, un flot de lumière jaillit sur le jeune page et sur sa compagne.
Georg fit un geste de satisfaction et s’éloigna en courant. Il descendit l’escalier quatre à quatre et sortit par la petite porte qui donnait sur les fossés du château.
Pendant la courte absence de Philippe, la baronne s’était mise à écrire avec une fiévreuse rapidité.
Elle fit un mouvement pour s’élancer vers la personne que Philippe venait d’introduire, mais la pauvre Edwige était si faible qu’elle retomba dans son fauteuil.
« Philippe, entrez vite. Assieds-toi là, Martha.... près du feu.... Réchauffe cette pauvre enfant.... Ne crains rien de Philippe Hartmann, dit-elle en voyant le regard inquiet que la paysanne jetait sur le page. C’est un noble cœur qui perdrait la vie plutôt que de nous trahir. »
En parlant ainsi, elle tendait la main au page qui la porta respectueusement à ses lèvres.
« Philippe, luî dit-elle, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit tout à l’heure. Je crains comme toi que le baron ne nous tende quelque piège. Tiens-toi aux aguets et viens me prévenir si tu le voyais arriver. »
Philippe s’inclina et se dirigea vers la porte.
« Attends, dit précipitamment la baronne. Fais seller
un cheval.... le plus doux.... ma haquenée blanche
Non, ce serait trop remarqué.... un autre.... Puis un second cheval pour toi.... Tiens-toi avec les deux chevaux au pied de la tour.... devant la poterne.... Revêts ton sarrau de paysan, pour qu’on ne puisse te reconnaître. Tout à l’heure, Martha ira te rejoindre; tu la conduiras où elle te dira. Elle t’expliquera cela en route. Va vite te préparer, car les moments sont précieux. »
Philippe s’éloigna. Dès qu’il eut fermé la porte, Edwige se tourna vivement vers la paysanne.
« Donne-moi l’enfant, murmura-t-elle, donne-le-moi que je l’embrasse.... pour la dernière fois, sans doute. »
Martha ouvrit sa mante, qu’elle avait tenue fermée, malgré ce que lui Avait dit la baronne, et mit dans les bras d’Edwige une'charmante petite fillede trois ans à peine.
L’enfant dormait. Ses longs cils s’abaissaient sur ses joues roses. De sa tête inclinée sur le bras d’Edwige pendaient de longues boucles blondes, pareilles à des franges d’or.
Une respiration douce et égale soulevait sa poitrine. Sa petite main blanche et potelée avait des ongles roses et de mignonnes fossettes qui appelaient les baisers d’une mère
Mme de Rittmark contempla durant quelques secondes, avec une profonde admiration, le petit ange qui souriait dans son sommeil.
— Mon enfant, ma fille, ma petite Marguerite bienaimée! ; disait-elle tout bas.
Puis, ne pouvant résister au désir d’embrasser l’enfant, elle la serra contre son cœur et la couvrit de baisers et de larmes.
Marguerite ouvrit à demi ses grands yeux bleus et se frotta les paupières de ses petites mains, avec cette grâce indicible de mouvements que Dieu a donnée à l’enfance.
LA SORCIÈRE NOIRE. Il
« Ma fille, mon enfant chéri! » répéta la baronne.
Surprise à la vue de cette personne inconnue et probablement effrayée par la véhémence de ses caresses, Marguerite repoussa la baronne et tendit les bras à sa nourrice .
« Maman, dit-elle d’une voix plaintive, maman ! »
Edwige essaya de la retenir et de la calmer, mais l’enfant se rejetait toujours en arrière en appelant Martha. Voyant qu’elle allait crier , celle-ci se hâta de la reprendre.
« C’est juste, murmura Edwige en regardant Martha avec une sorte de jalousie douloureuse. C’est toi qui l’as nourrie, c'est toi qu’elle aime et qu’elle appelle sa mère....
tandis que moi.... moi qui l’ai portée dans mon sein
elle ne me connaît même pas.... Oh ! mon Dieu ! vous qui savez que je ne dois plus la revoir, faites qu’une fois au moins, avant de mourir, j’entende sa voix m’appeler aussi de ce doux nom de mère !... »
Par un de ces sentiments dont ne peuvent se défendre les cœurs les plus généreux, Martha avait éprouvé un mouvement de joie égoïste envoyant les naïfs témoignages d’affection et de préférence de l’enfant qu’elle avait nourrie de son lait. La douleur de la baronne fit naître un remords dans le cœur de Martha dont les yeux se remplirent de larmes.
« Marguerite, dit-elle tout bas à l’enfant qui avait jeté ses deux petits bras autour du cou de la nourrice et collait sa joue contre la sienne, Marguerite, cette dame est ta maman. »
L’enfant fit signe que non.
« C’est toi qui es maman, murmura-t-elle en embrassant la paysanne.
— Mais la dame aussi est ta maman . »
La petite hocha la tête.
La baronne cacha son front entre ses deux mains et se prit à pleurer avec amertume.
Marguerite la regardait d’un air à la fois craintif et attendri.
« Vois comme la dame a du chagrin, lui dit Martha ; vois comme elle pleure ; c’est toi qui lui as fait de la peine. Va l’embrasser et appelle-la maman, tu verras comme cela la rendra heureuse. »
La petite fille hésitait. Un sanglot de la baronne la v décida.... Elle s’approcha tout doucement d’Edwige, puis employant toute sa force pour écarter les deux mains dont la baronne se couvrait la figure,. elle lui dit d’une voix émue :
« Ne pleure pas, madame.... Je t’embrasserai tant que tu voudras et je t’appellerai maman. »
A ces naïves paroles, à ces affectueuses et timides caresses, le cœur de la pauvre femme tressaillit d’une joie profonde. Elle enleva Marguerite dans ses bras, la posa sur ses genoux et la couvrit de baisers.
Au premier moment, la petite fut encore un peu effrayée et jeta un regard inquiet à la nourrice, mais elle fut bientôt rassurée par la profonde tendresse qui vibrait dans la voix d’Edwige.
Elle prit le mouchoir que tenait la baronne et se mit à lui essuyer les yeux d’une main, tandis que de l’autre elle lui caressait les joues et les cheveux.
« Il ne faut plus pleurer maintenant, disait-elle, puisque je fais ce que tu veux, maman. »
Heureuse de la joie que ce mot faisait naître sur la physionomie de la baronne, elle le répéta cinq ou six fois avec ces ravissantes modulations particulières à la voix des enfants.
« Que Dieu te bénisse et te récompense, ma fille bienaimée !» murmura la pauvre femme dont le cœur habitué à la souffrance, succombait sous le poids de celte enivrante émotion de bonheur.
A ce moment on entendit sur le pavé de la cour le retentissement des fers de quelques chevaux.
« Sainte Vierge, protégez-nous ! dit Edwige. J’oubliais le danger qui nous menace.... Martha, il faut fuir avec l’enfant, fuir au plus vite.... Tu avais raison. Les hommes qui sont venus prendre des renseignements dans le voisinage de ta maison, étaient probablement envoyés par le baron. Gomment a-t-il appris l’existence de cet enfant, Dieu le sait !... mais il se doute de quelque chose. Il doit nous guetter.
— Sainte Marthe, ma bonne patronne, ayez pitié de nous ! murmura la nourrice. Que deviendra l’enfant ? Le seigneur à qui je devais la remettre, qui devait la protéger....
— Hélas I dit la baronne, il ne viendra pas. Fasse le ciel que lui-même ne soit pas tombé dans quelque guet-
Ep6DS. »
O mon noble et brave Gérard! quand je pense qu’en ce moment tu succombes peut-être sous les coups de quelque assassin, et que c’est moi qui ai causé ta mort par mon imprudence !
— Madame la baronne, le temps se passe et monseigneur peut revenir, dit Martha, qui tremblait de tous ses membres et qui aurait, voulu être bien loin du château.
— Tu as raison, répondit Edwige.... ma pauvre tête s’égare.... Il y a des moments où il me semble que je
deviens folle ... Voyons écoute-moi bien.... J’avais une
amie d’enfance, Mathilde de Revers, maintenant Mme de Geyersberg. Elle habite à quelques lieues d’ici, aux en-
virons de Heilbronn. Nous nous aimions comme deux sœurs.... Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vues; mais n’importe.
« Je lui écrivais pour lui confier Marguerite. Je vais achever ma lettre.... Dès qu’elle sera terminée, tu rejoindras Philippe, qui te conduira au château de Geyersberg.... Laisse-moi l’embrasser encore, » ajouta-t-elle en retenant Marguerite que Martha voulait reprendre.
Elle embrassa l’enfant et se remit à écrire.
« Mme de Geyersberg est une sainte et noble créature, dit-elle tout en écrivant. Elle est veuve et maîtresse de ses actions; elle ne refusera point le legs de son amie mourante,... Aide-moi à me lever. »
Appuyée sur le bras de la nourrice, elle se traîna jusqu’à un petit meuble qui se trouvait dans un coin de la chambre. Avec une clef qu’elle portait suspendue au cou, elle ouvrit un des tiroirs et en tira deux plis cachetés, qu’elle mit dans une grande enveloppe ainsi que les trois lettres qu’elle venait d’écrire, et elle scella soigneusement le paquet avec quatre cachets et un double fil de soie.
« Tu remettras cette lettre à Mme de Geyersberg, reprit-elle. Si Mathilde consent à garder Marguerite auprès d’elle et à l’élever secrètement, je désire que ma fille ne connaisse le secret de sa naissance que lorsqu’elle. aura dix-huit ans. A cet âge elle sera femme, et, quelle que soit la destinée que puisse lui offrir son père, elle saura choisir et se
— Écoutez ! interrompit tout à coup Martha.
— On marche dans le corridor, murmura la baronne qui pâlit.
— Le pas d’un homme d’armes.... Monseigneur, peutêtre !...
— C’est lui ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu! »
Martha fit un mouvement pour courir à la porte.
« Non, non, dit la baronne en lui saisissant le bras ; il est trop tard pour fuir maintenant. Il faut te cacher.
— Mais où, madame ?
— Là, dit la baronne en lui montrant les rideaux de l’immense lit à estrade placé presque au milieu de l’appartement,, suivant l’usage du temps. Cache-toi entre les plis de ces rideaux
— Maman, maman, j’ai peur, murmura la petite fille
effrayée des larmes et de la terreur de sa nourrice, et sur le point de pleurer elle-même. >
— Tais- toi, mon enfant, au nom du ciel, tais-toi! » dit Martha en recouvrant l’enfant de sa mante.
A peine la nourrice avait-elle eu le temps de s’envelopper des larges plis des lourds rideaux en étoffe, qu’une main robuste secoua violemment la porte.
« Qui est là? demanda Edwige.
— Par Satan ! vous le savez bien, madame, répondit la voix dure et impatiente du baron. Ouvrez-moi !... »
Elle jeta un dernier regard sur le lit pour s’assurer que Martha était bien cachée, puis elle ouvrit la porte.
M. de Rittmark entra si brusquement qu’il faillit renverser Edwige.
« Où est cette femme? demanda- t-il en jetant un regard inquisiteur autour de lui. Ne faites pas l’ignorante ; je parle de la femme que votre damné page, que je ferai mourir sous le fouet, a introduite ici tout à l’heure.
— Vous voyez bien que je suis seule, monsieur.
— Ne vous jouez pas de ma patience, madame. Il y a ici une femme.... et un enfant....
— Un enfant, reprit la baronne en feignant la surprise.
— Oui, un enfant, votre fille enfin.... Allons, vous
voyez bien que je sais tout. Ne m’irritez pas davantage par vos mensonges »
Il poussa de côté la baronne, qui s’était mise devant lui, et parcourut la chambre à grands pas en jurant comme un païen.
« Malédiction sur ces créatures du diable 1 s’écria le baron furieux de l’inutilité de ses recherches.... Où se cache cette femme? Si elle ne se montre pas tout de suite, je jure de la faire écorcher vive.... Me direz-vous où elle est, enfin ? reprit-il en saisissant le bras de la baronne et en le serrant avec tant de force qu’elle poussa un cri de douleur.
— Vous me faites mal, » murmura-t-elle.
Il laissa aller le bras de la pauvre femme sans répondre et recommença ses perquisitions en se dirigeant vers le lit.
« Dans ce lit, peut-être, » reprit-il.
Une sueur froide couvrit le front d’Edwige. Ses deux mains tremblantes se crispèrent sur les bras de son fauteuil avec tant de force qu’elle se brisa les ongles.
M. de Rittmark s’approcha du lit ; il souleva même les oreillers, mais il ne songea pas à regarder entre les plis des rideaux.
Après un instant d’indécision, il revint à la baronne en blasphémant de plus belle.
• Nous allons voir si d’autres seront plus heureux que moi, » dit-il.
Il ouvrit la porte du corridor et appela Georgde Mansburg, son page favori, celui-là même que nous avons vu tout à l’heure guetter dans le corridor.
« Georg, cria-t-il, Georg! »
Nul ne répondit.
« Georg, suppôt de Satan, viendras-tu? » s’écria M. de Rittmark.
Même silence.
Outré de fureur, le baron sortit en faisant retentir le château des échos de sa voix rauque et farouche. Sitôt qu’il fut dehors, un homme sortit de l’enfoncement obscur où il s’était blotti. Cet homme, ou plutôt cet enfant, c’était Philippe de Hartmann. Il s’élança dans la chambre au moment où Edwige allait en refermer précipitamment la porte.
« Monseigneur est entré par la poterne avec Georg de Mansburg, dit-il. C’est ce maudit traître qui est allé le chercher. Je n’ai su le retour de monseigneur qu’en voyant son cheval qu’on ramenait à l’écurie. Je suis accouru, mais il était trop tard.
Tandis qu’il parlait ainsi, la baronne aidait Martha à sortir avec l’enfant de dessous les rideaux, dont le poids les écrasait.
o Que faire maintenant? s’écria Edwige en embrassant Marguerite qui pleurait tout bas. Oh! mon Dieu, mon Dieu, prenez ma vie, mais sauvez cette pauvre enfant, et je mourrai en vous bénissant!
— Si j’essayais de fuir maintenant? dit la nourrice en se dirigeant vers la porte.
— Non, non, pas par là, s'écria Philippe en se jetant au-devant d’elle. Le baron va revenir. Il doit être à l’autre extrémité du corridor, auprès de Georg qu’il cherche probablement à ranimer.
— Tu l’as tué, malheureux! s’écria la baronne.
— Hélas! non, ma noble maîtresse; j’ai pourtant frappé de toutes mes forces, mais je n’ai fait que l’étourdir.
— Malheureux enfant! il va te dénoncer. Le baron te tuera ! dit Edwige qui, tout en parlant, promenait autour d’elle un regard désespéré et cherchait un moyen de fuite pour Martha et pour l’enfant.
— Georg ne m’a pas vu, madame; il était en train d’essayer des clefs à la porte du petit escalier, et me tournait le dos.
— Comment fuir, comment fuir? » répétait la baronne en se tordant les mains avec angoisse.
Marguerite pleurait, la nourrice priait et se lamentait tour à tour.
« Il n’y a que la fenêtre, dit Philippe.
— Soixante pieds de hauteur 1 s’écria Edwige.
— Avec une corde.
— Où trouver une corde assez longue et assez solide ? Puis ces fenêtres donnent sur les fossés qui sont remplis d’eau.
— Si j’avais seulement une corde, murmurait Philippe qui regardait autour de lui.
— Il y en a là autour de quelques caisses, » dit la baronne en montrant le cabinet de toilette.
Philippe courut les chercher.
« Je n’oserai jamais descendre par une corde, murmura la nourrice, qui était allée regarder à la fenêtre.
— Il le faut pourtant, répondit Edwige; Philippe a raison. Quelque dangereux que soit ce moyen, c’est le seul. Le baron vous tuerait sans pitié, toi et cette pauvre enfant.
En ce moment, on entendit le bruit de plusieurs voix.
— Juste ciel ! les voici, s’écria la baronne, Philippe, Philippe, hâte-toi ! »
Il accourut portant cinq ou six cordes qu’il noua précipitamment bout à bout. Il en forma ainsi une longue corde dont il attacha solidement une extrérqité aux barres de fer du balcon.
« Ouvrez, ouvrez donc ! » cria dans le corridor la voix furieuse de M. de Rittmark.
En même temps, il frappait à coups redoublés sur la
porte, tantôt avec le pommeau de son épée, tantôt avec son gantelet de fer.
« Adieu, mon enfant ; que le ciel te protège! » murmura Edwige en collant ses lèvres sur celles de la petite Marguerite.
Martha saisit la corde, mais, au moment de monter sur la balustrade du balcon, le courage lui manqua.
« Je n’oserai jamais! s’écria-t-elle avec terreur.
— Au nom du ciel, aie du courage, lui dit la baronne qui frémissait elle-même à l’idée de cette périlleuse entreprise, mais qui la redoutait moins encore pour sa fille que la violence du baron.
— Je ne puis pas, madame, je ne puis pas I
— Essaye encore.... vite, vite!... la porte ne résistera pas longtemps.... *
Martha fit une nouvelle tentative, mais ses mains tremblantes ne pouvaient serrer la corde.
— Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de nous ! s’écria Edwige au désespoir.
— Je vais descendre avec l’enfant, dit résolûment Philippe.... Mettez-la sur mon dos, Martha.... posez les petits bras autour de mon cou.... Passez une corde autour de sa ceinture et de la mienne. »
L’enfant effrayée voulait retourner avec sa nourrice et se débattait de son mieux.
Malgré la résistance de Marguerite, la baronne l'attacha sur le dos du page.
« Prends ces papiers, Philippe, dit-elle, en lui remettant le pli cacheté qu’elle avait donné à Martha pour Mme de Geyersberg.... l’adresse est sur la lettre. Tu diras à Mme de Geyersberg.... »
A ce moment, un coup de hache ou de masse d’armes ébranla la porte dont la serrure fut presque arrachée.
Philippe avait à peine saisi la corde, que sous uu se-; cond coup de hache la porte s'ouvrit complètement.
A la vue du baron qui se précipitait dans la chambre, la dague au poing, Martha fut tellement effrayée qu’elle monta sur le balcon, saisit la corde et se laissa glisser derrière Philippe.
Pour leur donner le temps de fuir, Edwige se jeta audevant de son mari. Quoique mourante, elle se cramponna à lui avec tant de force, qu’il ne put se débarrasser tout d’abord de son étreinte. Dans son aveugle fureur, il la frappa si cruellement sur la tête avec son gantelet de fer, qu’elle tomba à la renverse, la figure inondée de sang.
Délivré de sa résistance, le baron courut à la fenêtre.
« Tirez, tirez donc ! » cria-t-il à quelques-uns de ses hommes qui portaient des arquebuses et des arbalètes.
Ils obéirent.
On entendit plusieurs détonations, puis le bruit de deux corps pesants qui tombaient à l’eau presque simultanément.
« Ah ! ah ! s’écria le baron, nous les tenons! »
Et sans se préoccuper de sa femme qui gisait à demi morte sur le plancher, il s'élança vers la porte du corridor.
Tout près du Croix-Chemin où Philippe, le page de la baronne, avait fait une si longue station, une douzaine d’hommes se tenaient cachés sur la lisière du bois. La plupart d’entre eux portaient les armes et le costume des lansquenets, soudards mercenaires qui louaient d’habitude leurs services aux princes et même aux seigneurs assez riches pour les payer.
Il est probable que les hommes dont nous parlons étaient depuis quelque temps sans emploi, car leur équipement n'était pas des plus brillants. La plupart avaient
des figures patibulaires, dont les longues barbes ne con- - tribuaient pas à adoucir l’expression farouche et brutale.
« Der Tunfel! capitaine, dit un des lansquenets à une espèce de géant qui était couché tout de son long sur l’herbe, le petit page ne revient pas. M’est avis que le cavalier que nous attendions pourrait bien aussi nous fausser compagnie.
— Il faut espérer que non, reprit un autre soudard nopimé Sarnen, qui, simple sergent dans sa compagnie, s’était de sa propre autorité, nommé lieutenant, de même que Kerner s’était promu capitaine. Ce serait fort mal de la part de ce cavalier de nous avoir fait attendre là pendant près de quatre heures et de nous priver de la petite récompense qu’on nous avait promise pour le tuer.
— Ah ! fit un autre, il y a des gens qui ont si pen de déb'catesse !
— Silence! dit le capitaine, qui réfléchissait. Voyons, quel est le plus petit d’entre vous? »
Les lansquenets se regardèrent d’un air étonné.
« Le plus petit de nous? murmura Sarnen.
— Hé oui, triple brute ! reprit le capitaine avec l’aménité de langage commune aux routiers de l’époque.
— C’est Cramer, s’écrièrent deux ou trois voix.
— Pardieu, c’est vrai, dit Kerner. Ici, Cramer. »
A ce gracieux appel, un jeune homme de très-petite taille, mais dont les larges épaules annonçaient une force peu commune, s’approcha du capitaine.
« Ote ta cuirasse et ta salade (casque sans cimier), lui dit ce dernier.
— Pourquoi?
— Obéis et tais-toi.
— Norzheim, tu vas prêter à Cramer le manteau que tu as pris hier à ce marchand de Nuremberg; comme cela,
Cramer, on ne verra pas ton justaucorps de buffle. Maintenant, va te placer à l’endroit où était le page, et tienstoi dans l’ombre autant que possible. Tu auras soin do t’asseoir, tu entends?
Si le cavalier que nous attendons se décide enfin à paraître, il te prendra pour le guide qu’on devait lui envoyer., et te dira : « Quel est le chemin que doit suivre un chevalier fidèle? Répète après moi.
— Quel est le chemin que doit suivre un chevalier fidèle? répéta le soudard.
— C’est cela. Tu répondras : Je suis prêt à le conduire où le destin l’appelle. »
En répondant ainsi au cavalier, tu t’approcheras comme pour lui parler de plus près, tu saisiras la bride du cheval, et tu donneras un coup de sifflet. Alors nous nous élancerons sur le cavalier.
— Hum, hum ! grommela Cramer.
— Quoi?
— Si le chevalier me tue avant que vous arriviez?...
— As- tu peur?
— Non, mais je me défie des camarades.
— Imbécile l Ne comprends-tu pas que si nous laissions à cet homme le temps de te tuer, il aurait aussi celui de s’échapper? Crois- tu que nous nous exposions à perdre les ducats qu’on nous a promis pour sa mort?
— C’est juste, » dit Cramer, rassuré par cet argument.
Il prit le manteau de son camarade et alla se poster à l’endroit que lui indiquait le capitaine. Ce dernier se recoucha sur l’herbe au bord du bois.
« Maintenant, mes enfants, dit-il, tâchons de ne pas faire de bruit. Le premier qui parlera inutilement fera connaissance avec le pommeau de mon épée. »
Quelques moments plus tard on entendit le galop précipité d’un cheval.
« J’ai idée que ce doit être notre homme, murmura . Kerner. Attention, mes enfants. »
Bientôt un cavalier déboucha sur le rond-point auquel aboutissaient les quatre routes. Il montait un magnifique cheval qui paraissait très-fatigué et qui était couvert de boue.
Il portait un justaucorps de buffle et une cotte de mailles. 'Son casque pendait à l’arçon de sa selle, ainsi qu'une longue épée, arme qu’il n’était jamais prudent de laisser au logis, par ce temps où les voyageurs étaient exposés à tant de mauvaises rencontres. Une sorte ds capuchon ou bonnet en drap lui couvrait la tête et cachait à demi sa figure.
Quoique cet homme eût évidemment plus de quarante ans, à peine lui en eût-on donné trente au premier abord, tant sa taille moyenne et bien prise avait de souplesse, tant ses mouvements étaient agiles, sa physionomie vive, audacieuse, fière et spirituelle.
Ses traits étaient assez beaux, mais son nez trop proéminent gâtait un peu la régularité de son visage. Somme toute, c’était un beau chevalier à la tournure martiale et au regard imposant et hardi.
A la vue du faux paysan, il poussa droit à lui.
« Quel est le chemin que doit suivre un chevalier fidèle? demanda-t-il à Cramer, d’une voix dont le ton impérieux révélait l'habitude du commandement.
Tout en adressant au cavalier la réponse convenue, Cramer saisit la bride du cheval, et donna un coup de sifflet.
* Ho! ho! fit l’inconnu en se dressant sur ses étriers, serais-je tombé dans quelque guet-apens? »
Au même instant, il aperçut les lansquenets qui s’élançaient du bois.
Avec l’adresse d’un écuyer consommé, il fit voiler son cheval. Il saisit le poignet de Cramer et le tordit si rudement que le soudard, déjà ébranlé par le brusque mouvement du cheval, lâcha la bride et tomba.
Au lieu de chercher à fuir, le chevalier se hâta de tirer son épée et de remettre son casque. Il n’eut pas le temps d’en boucler les courroies, car les lansquenets l’attaquèrent aussitôt.
Le premier qui s’approcha de l’inconnu reçut un coup d’épée qui brisa son morion et lui fendit la tête. Un autre, armé d’une sorte de pique à crochet, cherchait à désarçonner le chevalier qui fit de nouveau pirouetter son cheval, et avant que le soudard eût repris son équilibre, un coup d’épée l’atteignit au défaut de la cuirasse et le jeta sans vie à côté de son camarade.
A ce moment, tous les bandits se ruèrent à la fois sur l’inconnu. Un d’eux qui avait ramassé la pique à crochet, en engagea la pointe dans le heaume du chevalier. Comme celui-ci n’avait pas eu le temps de le fixer sur sa tête, le casque fut arraché par la violente secousse que donna le bandit.
Le capitaine Keraer brandit sa formidable épée pour en frapper la tête désarmée de son ennemi. Tout à coup, il poussa un cri de surprise et retint le coup qu’il allait porter.
«Arrière, camarades 1 cria-t-il, sans quitter des yeux e cavalier. Sur votre vie , gardez-vous de toucher à ce gentilhomme 1
— Comment! s’écrièrent les lansquenets .avec une surprise facile à comprendre.
— Arrière tous ! * répéta le capitaine d’une voix ton-
nante, en décrivant autour de lui, avec sa longue épée, un cercle qui fit reculer précipitamment les routiers stupéfaits.
Le cavalier profita de ce moment de trêve inattendue pour ramener son capuchon sur sa figure. Au moment où Kerner s’approchant de lui, faisait un mouvement pour fléchir le genou, il lui dit à voix basse :
« Silence! Sur ta vie, ne prononce pas mon nom !... Pour tout le monde je ne suis que le chevalier Gérard de Bruck. Où donc t’ai-je déjà vu?
— Au siège de Vicence. C’est moi qui ai fait prisonnier le capitaine des arbalétriers ennemis.
— Je m’en souviens maintenant. Tu étais alors un brave soldat. Comment es-tu descendu au métier de brigand?
— Le lieutenant de ma compagnie m’avait soufflé ma maîtresse.... Je les ai tués tous les deux.... J’ai dôme cacher. J’ai réuni quelques pauvres diables qui, comme moi, ne savaient comment vivre en temps de paix, et alors....
— Je comprends. Ton nom?
— Kerner.... Otto Kerner.
— Était-ce moi que tu attendais avec tes hommes?
— J’attendais un cavalier qui devait dire à un petit paysan posté à cet endroit..., là, entre les arbres.... Quel est le chemin....
— C'est bien cela, interrompit le cavalier. Qui vous avait postés ici? »
Kerner hésita.
Le cavalier fronça le sourcil et fixa un regard impérieux sur le lansquenet.
« Écoute, lui dit-il, je te prends à mon service. Je te promets ta grâce et une gratification de cinquante ducats à partager entre toi et tes hommes.
— Oh! monseigneur!
— Mais, avant tout, je veux savoir la vérité. Parle.
— C’est le baron de Rittmark qui nous avait apostés. »
L’inconnu parut réfléchir.
« Évidemment le baron sait tout, murmura t-il en se parlant àlui-même.Que sera devenue sa pauvre femme?... A tout prix il faut l’arracher des mains de cet homme. Fasse Dieu que je n’arrive pas trop tard.... Kerner?
— Monseigneur....
— Mon casque. »
Le capitaine, qui le tenait déjà à la main, s’empressa de le présenter au cavalier.
« Je vais au château de Rittmark, dit ce dernier. Toi et tes hommes vous allez m’y rejoindre en faisant la plus grande diligence ... Par ruse ou par force, il faut que vous pénétriez dans le château, Tiens, voici pour les décider à se hâter. »
En même temps, il lui jeta une bourse dont l’apparence et le poids réjouirent singulièrement le capitaine.
« Monseigneur, dit Kerner, ne serait-il pas prudent de nous attendre?
— Chaque minute de retard compromet une vie qui m’est plus chère que la mienne, répondit le cavalier. Seulement, hâtez-vous, hâtez- vous, au nom du ciel! »
En parlant ainsi, il piqua des deux et partit au galop.
A peine eut-il disparu que les routiers se précipitèrent vers leur chef pour le questionner.
a Mes enfants, leur dit-il, nous n’avons pas de temps à perdre en explications. Voici ce que j’ai à vous dire : On nous a promis vingt ducats pour tuer ce gentilhomme. Il y en a au moins le double dans cette bourse qu’il vient de me donner. En outre, ce noble seigneur nous promet encore cinquante ducats. »
Un hourrah de surprise et de joie interrompit l’orateur, car, à cette époque, cinquante ducats représentaient dix fois leur valeur actuelle.
« Mais, reprit le capitaine, pour que ce digne chevalier tienne sa promesse, il faut qu’il soit vivant; or, si nous n’arrivons pas au château de Rittmark assez à temps pour le secourir, adieu nos cinquante ducats. »
Cette péroraison produisit un effet magique. Les lansquenets se hâtèrent de rajuster leur équipement; puis, malgré le poids de leurs armures, ils se mirent tous à courir sans se préoccuper davantage des blessés qu’ils laissaient derrière eux.
Pendant ce temps, Gérard de Bruck (puisque tel était le nom que se donnait le chevalier inconnu), pressait de la voix et de l’éperon sa monture fatiguée par une longue course.
Au moment où il arrivait tout près du château de Rittmark, il entendit deux ou trois coups de feu. Il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, traversa au galop la cour extérieure et s’engagea sur le pont-levis.
Le portier sortit de sa retraite et vint au devant de lui.
« Il faut que je parle de suite au baron de Rittmark, » dit le chevalier d’une voix résolue.
Comme le portier le regardait d’un air surpris et méfiant, Gérard fit un mouvement pour chercher sa bourse. Se rappelant qu’il l’avait donnée au capitaine des lansquenets, il ôta vivement son gantelet et retira de son doigt un large anneau d’or massif.
« Tiens, dit-il au portier, garde cet anneau. Quand je te le reprendrai, je te promets en échange plein ton bonnet de florins.
— Monseigneur ! murmura-t-il ébahi d’une telle magnificence.
— A condition, reprit le cavalier, que tu me conduiras immédiatement à la chambre de ta maîtresse. »
Le portier hésita.
« Monseigneur le baron est avec madame, et je crains — je crains bien....
— Quoi ? Parle donc, parle donc !
— Je crains qu’il ne soit arrivé malheur à la pauvre dame, murmura-t-il.
— Cette chambre?... où est-elle?
— Suivez tous ces gens que vous voyez passer en courant, mais ne dites pas que c’est moi qui....»
Gérard s’élança dans la cour intérieure et gravit l’escalier derrière quelques serviteurs qui montaient en toute hâte et d’un air effaré.
Comme il arrivait à la porte de la chambre, le baron en sortait précipitamment. Il courait voir si l’on retrouvait dans l’eau des fossés l’enfant qu’on avait tenté de ravir à sa vengeance. Les deux hommes se rencontrèrent et se heurtèrent violemment. Tous deux chancelèrent, mais Gérard, plus robuste, reprit aussitôt son équilibre et pénétra dans l’appartement.
Du premier coup d’œil, il aperçut Edwige étendue sur le plancher et couverte de sang.
Il s’agenouilla auprès d’elle et la saisit dans ses bras.
« Edwige! s’écria-t-il, Edwige! Oh! malédiction! je suis arrivé trop tard ! Il l’a tuée ! »
Ranimée par le son de cette voix si chère, la pauvre baronne ouvrit les yeux. Un éclair de joie ranima un instant sa pâle figure, déjà assombrie par les voiles de la mort.
« Gérard, murmura-t-elle , mon Gérard.... notre fille.... »
Une expression de terreur et de désespoir décomposa les traits de la baronne.
« Le baron veut la tuer, reprit-elle d’une voix déchirante, sauve-la! Gérard, sauve notre enfant 1 Oh! prends garde, prends garde I ajouta-t-elle tout à coup. »
Au cri, au regard d’Edwige, le chevalier se retourna brusquement. Derrière lui se tenait M. de Rittmark, qui levait déjà son épée pour le frapper.
Avec la rapidité de la pensée, Gérard bondit sur son ennemi. Le choc fut si violent, que les deux hommes tombèrent ensemble. Mais Gérard se releva en un clin d’œil.
Appuyant la pointe de son épée sur la gorge du baron, qui portait comme lui une cotte de mailles, il cria d’une voix tonnante aux serviteurs du château qui venaient au secours de leur maître :
« Arrière tous ! Au premier mouvement que fait un de vous pour me frapper, votre maître est mort. »
D y eut un moment d’hésitation.
Tout à coup plusieurs coups de feu retentirent dans la cour intérieure du château ; puis on entendit le bruit des épées et des piques frappant les cuirasses et les hauberts.
« Au secours ! à l’aide ! * crièrent quelques-unes des femmes dans l’escalier.
Une partie des gens qui se trouvaient dans la chambre de la baronne s’élancèrent de ce côté. Profitant de la distraction que ce bruit avait causée au chevalier, le baron fit un brusque mouvement qui faillit renverser Gérard. Au même instant, celui-ci fut assailli par les sept ou huit serviteurs qui restaient encore dans la chambre.
Malgré sa bravoure et la merveilleuse habileté avec laquelle il maniait sa longue épée, Gérard aurait proba-
blement fini par succomber sous le nombre de ses ennemis et sous les coups du baron, s’il ne lui était arrivé tout à coup un puissant renfort.
Les lansquenets se précipitèrent dans l’appartement.
Armés comme ils l’étaient et habitués aux coups de main, ils eurent bien vite raison des serviteurs du château surpris de cette attaque inattendue, et ne connaissant ni le nombre ni les projets de leurs ennemis.
Le baron seul et l’un de ses hommes d’armes résistaient encore, mais ce dernier tomba, comme un bœuf assommé par le boucher, sous un coup de la pesante épée de Kerner.
M. de Rittmark allait subir le même sort si Gérard n’eut arrêté le bras du capitaine.
« Le baron m'appartient, dit le chevalier, qui venait de s’agenouiller de nouveau auprès d’Edwige qui avait rendu le dernier soupir.
— Lâche et couard, larron d’honneur! s’écria M. de Rittmark avec rage, tu n'oses pas montrer ta figure.... c’est le heaume en tète et la visière baissée que tu attaques un homme dont la tête est découverte.
— Attends ! interrompit le chevalier en débouclant précipitamment la courroie de son casque qu’il jeta loin de lui. Nos armes sont égales, maihtenant »
A la vue de la figure de son adversaire, le baron recula en faisant un geste de surprise. Abaissant le bras qu’il avait déjà levé pour frapper, il regardait le nouveau venu avec l’irrésplution d’un homme qui doute encore du témoignage de ses yeux.
« Défends-toi, défends-toi ! lui cria le chevalier. Pour toi je ne suis que Gérard de Bruck, que tu as voulu faire assassiner, et qui eût domné sa vie pour sauver celle de cette pauvre femme que tu as lâchement égorgée.
— Eh bien, va la rejoindre !» répondit le baron en portant un coup d’épée au chevalier qui riposta aussitôt.
L’issue du combat ne fut pas longtemps douteuse.
Agile, vigoureux et surtout d'une adresse extrême, Gérard ne laissait pas un moment de repos à son ennemi. Le sang de ce dernier ne tarda pas à rougir la cotte de mailles. Enfin, l’épée de Gérard atteignit M. de Rittmark à l’aisselle droite et le jeta sans vie à côté de la pauvre Edwige.
Il paraît que le baron n’avait pas inspiré une bien grande affection h ses domestiques, car aucun d’eux ne chercha à venir à son secours. Il n’y eut qu’un vieil homme d’armes qui s’approcha du seigneur de Rittmark pour voir s’il vivait encore et pour lui donner quelque secours.
Du premier coup d’œil il vit que son maître était' perdu.
« Il faut envoyer chercher un prêtre, » dit-il.
Il n’y en avait malheureusement pas au château, car jamais un chapelain n’avait pu demeurer auprès de M. de Rittmark. On envoya un messager à Weinsberg, la ville la plus rapprochée du manoir.
Pendant que l’homme d’armes essayait vainement d’étancher le sang qui coulait des blessures de son maître, Gérard s’agenouillait de nouveau auprès du corps inanimé de la baronne. Il prit la main glacée de la pauvre Edwige et la pressa sur ses lèvres avec un pieux respect. De grosses larmes ruisselaient sur sa mâle figure.
Au bout de quelques minutes, il se releva lentement et se dirigea vers la porte.
« Suivez-moi, » dit-il aux lansquenets.
Ils obéirent en silence.
Il sortit avec eux du château, dont les habitants se hâ-
tèrent de lever le pont-levis afin d’empêcher le retour de ces étranges visiteurs.
En arrivant à la porte de la cour extérieure, le chevalier appela le capitaine des lansquenets.
« Comment t’appelles tu ? lui dit-il.
— Kemer, monseigneur.
— C’est vrai, tu me l’as dit.... Eh bien! Kerner, trouvetoi dans huit jours à Augsbourg. Présente-toi chez le juif Isaac Reuben. Il te remettra les cinquante ducats que je t’ai promis. Emmène tes hommes le plus loin d’ici possible. Tu comprends?... Je désire qu’ils ne parlent pas trop.
— Hum ! murmura Kerner en secouant la tête.
— Permettez-moi de vous escorter jusqu’à la ville, dit le capitaine ; il fait nuit close, et les chemins ne sont pas sûrs pour les voyageurs isolés.
— J’ai mon épée et ma dague, répondit fièrement l’inconnu. Rappelle-toi ce que je t’ai dit. Adieu. »
Quelques secondes plus tard, il avait disparu dans l’obscurité.