La sottie en France
Les sots, qui occupent une si grande place dans notre ancien théâtre, tirent évidemment leur origine des réjouissances de carnaval, des fêtes grotesques si fort en honneur au moyen-âge. Pendant des siècles, la liberté de la parole n'exista que sous le masque de la folie, mais, sous ce masque^ on peut dire qu'elle fut presque complète : les cérémonies de l'Église purent être impunément parodiées le jour des Saints Innocents; les fous jouirent du privilège de faire entendre la vérité aux rois; enfin la sottie transporta sur la scène la satire dirigée contre les diverses classes de la société. Ce caractère satirique, qui permet de considérer la sottie comme un de nos genres dramatiques les plus anciens, est bien défini dans les vers suivants de Jehan Bouchet. Après avoir parlé de la satire en général, le poëte ajoute :
En France elle a de sotie le nom, Parce que sotz des gens de grand renom Et des petits jouent les grands follies Sur eschaffaux en parolies polies, Qui est permis par les princes et roys, A celle fin qu'ils sçachent les derroys De leur conseil, qu'on ne leur ause dire, Desquelz ils sont advertiz par satire.
Le roy Loys douziesme desiroit Qu'on les jouast a Paris, et disoit Que par tels jeux il sçavoit maintes faultes Qu'on luy celoit par surprinses trop caultes. {Epistres morales et familières du Traverseur ; Poitiers, i^^i in-fol., I, 32 d.)
Au point de vue de la forme, la sottie se rattache à ces fatras ou fatrasies, dont le moyen âge nous a légué de nombreux exemples (voy. notamment Jubinal, Nouveau Recueil de Contes, Dits, Fabliaux et autres Pièces inédites, II, 208) ; c'est une série de traits et de mots disparates
qui n'ont d'autre liaison entre eux que la rime. L'extrême diversité des vers qui se suivent, le brusque passage d'une idée à une autre, l'amoncellement des proverbes et des allusions satiriques sont les principaux mérites du genre. La fatrasie donna naissance à deux espèces de sotties : l'une destinée à être récitée dans des concours de rhétorique ; l'autre, au contraire, ayant un caractère dramatique.
Sur la première espèce de sotties nous trouvons quelques détails dans un Doctrinal de retorique composé en 1432 par Raoldet Hercut [Raol de Thercut] (Archives des Missions scientifiques et littéraires, I, 1850, 27^). L'auteur de ce traité nous apprend que ces compositions, dites sotties amoureuses^ se récitaient à Amiens, le premier jour de l'an, dans des fêtes présidées par un « prince » ; il ajoute que « tant plus sont de sos mots et diverses et estranges rimes et mieulx valent w. Les sotties amoureuses paraissent d'ailleurs avoir été connues en dehors d'Amiens et faisaient sans doute partie, sous des noms différents, du programme ordinaire des puys de rhétorique dans les villes de la Picardie et de la Flandre française. Elles se confondent en effet avec les sottes chansons en usage à Valenciennes, et dont Hécart a publié quelques spécimens curieux [Serventois et Sottes Chansons couronnés à Valenciennes ; ^^ éd. ; Paris, 1834, Jri-8).
La seconde espèce de sottie, appelée aussi jeu de pois piles ^ était un poëme dramatique; c'était, dans le principe du moins, une simple fatrasie divisée en couplets et récitée en public par des sots ou des badins ; les mêmes règles étaient applicables aux deux compositions.
La fatrasie, détrônée par la sottie, fut à peu près abandonnée au xiv*^ et au xv^ siècle, mais elle reparut au xvi*" sous le nom de coqà-l'âne. Pour le remarquer en passant, Marot, qui contribua plus que tout autre à mettre à la mode les épîtres « de l'âne au coq )) ou « du coq à l'âne », ne fut cependant pas l'inventeur de cette sorte de facétie. Sa première épître à Lyon Jamet est de 1534; or on trouve dans les œuvres d'Eustorg de Beaulieu (Les divers Rapportz ; Lyon, 1 5 37, pet. in-8) un coq-à-Pâne daté de i $30. Il y a donc lieu de rectifier le passage suivant de Charles Fontaine :
« Co(jz à l'asne sont bien nommez par leur bon parrain Marot, qui nomma le premier, non Coq à l'asne^ mais Epistre du Coq à l'Asne, le nom prins sur le commun proverbe françois : Saulter du coq à l'asne, et le proverbe sur les apologues. Lesquelles vulgaritez, à nous propres, tu ignores, pour les avoir desprisées, cherchant autre part l'ombre, dont tu avois la chair; et puis témérairement tu reprens ce que tu ne sçais. Parquoy pour leurs propos ne s'ensuyvans sont bien nommez du coq à l'asne telz énigmes satyrics^ et non satyres, car satyre est autre chose; mais ilz sont satyrez, non pour la forme de leur facture, mais pour la sentense redarguante à la manière des satyres latines, combien
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c|uc tel/ propos du tO(j à l'asne peuvent bien cslre adressez i autres argumcns que satyricques, comme les Absunladc F'rasme, la Farce du Sourd et de l'Aveugle et V Ambassade des Conardz de Rouan. » Charles Fontaine, Le Qitinlil Horattun sur la Delfcncf et Illustration de la Langue française^ à la suite de l'/lr/ pocUque /r<j//fO<j [par Thomas Sibilet| (Lyon, i^^i,in-i6), 221. — Cf. Le Roux de Lincy, Livre des Proverbes jrançais, 2" éd., I, lyj.
Après l'invention du coq-A-l'ûnc, le mot fatras s'applique spécialement à de petites pièces sur divers sujets, assemblées en recueil, comme on le voit par le volume d'Antoine du Saix intitulé : Petitz fatras (Vung Apprentis, surnomtné l'Esperonnier de discipline {Pâus, Simon de Colines, 1 5 ^7, pet. in-4) ; on ne le trouve plus guère employé avec son sens primitif.
Dans les deux derniers tiers du xvi" siècle, où le coq-à-1'ûne, surtout le coq-à-l'fine politique, fut en grand honneur, on en inventa en Normandie une espèce nouvelle, la fricassée. On donna ce nom à de petites pièces composées des premiers vers ou des refrains des chansons en vogue. Nous en trouvons un spécimen dans la Fleur des Chansons amoureuses (Rouen, 1600, pet. in-8, pp. 4jy/['j6 de la réimpression), mais l'exemple le plus connu est la Fricassée crotestillonée (1557), dans laquelle les proverbes, les jeux et les formules enfantines se mêlent aux chansons. Ces fricassées nous ramènent au théâtre dont nous nous sommes insensiblement éloigné ; elles paraissent être le point de départ de la Comédie des Proverbes (1633) et de la Comédie des Chansons (1640).
Nous n'insisterons pas sur les origines littéraires de la sottie. Nous voulons maintenant l'étudier comme œuvre dramatique ; c'est une question beaucoup plus délicate et qui ne paraît pas avoir préoccupé jusqu'ici les historiens de notre théâtre. A nos yeux, la sottie était une sorte de parade, récitée avant la représentation pour attirer les spectateurs ; on ne saurait mieux la comparer qu'aux boniments de nos saltimbanques et de nos bateleurs modernes. M. Sepet nous paraît s'être absolument mépris sur le caractère de la sottie, en y voyant simplement un genre de moralité qui s'appliquait « plutôt aux travers sociaux qu'aux vices moraux » et en prétendant qu'on en retrouve des exemples jusque dans le théâtre de Molière, dans les Femmes savantes , dans le Bourgeois gentilhomme et dans les Précieuses ridicules (voy. Le Drame chrétien au moyen-âge; Paris, Didier, 1878, in- 12, 50).
Pour faire bien comprendre la place réservée à la sottie par les anciens acteurs, il convient tout d'abord de rechercher comment les représentations étaient composées à la fm du xv^ et au commencement du xvi^ siècle (nous ne possédons pas de documents suffisants pour entreprendre cette recherche pendant la période antérieure) . A l'époque qui nous occupe, il faut distinguer les représentations extraordinaires,
organisées à des époques indéterminées, par des prêtres ou des bourgeois, qui n'abordaient la scène qu'en simples amateurs, et les représentations régulières données par des comédiens de profession. Les unes, qui se bornaient ordinairement au jeu d'un mystère, étaient des fêtes municipales, célébrées avec pompe ; les villes tâchaient de se surpasser les unes les autres par le luxe des décors et des costumes, le nombre des personnages et souvent aussi par la longueur du spectacle. Les représentations des comédiens n'exigeaient au contraire que peu de mise en scène ; les acteurs étaient en petit nombre ; les costumes et les décors étaient sans doute des plus simples, mais les acteurs avaient pour eux leur pratique de l'art dramatique et, sinon la longueur, du moins la variété du spectacle. Les frères Parfaict ont remarqué {Hist. du Théâtre françoisy lU, io6) que les représentations des Enfans sans soncy étaient composées de trois pièces : une sottie, une moralité et une farce. Ils en ont donné pour exemples le Jeu du Prince des Soîz de Pierre Gringore et la Moralité de Mundus^ Caro, Demonia, qui nous est parvenue reliée avec la Farce des deux Savetiers et qui était sans doute précédée d'une soîtie. Cette observation des auteurs de VHisîoire du Théâtre jrançois est très-juste ; mais nous pensons qu'il y a lieu de la compléter. Les comédiens de profession donnaient des spectacles « coupés » ; l'argument tiré du Jeu du Prince des Sotz est concluant, mais il a l'inconvénient de laisser dans l'ombre un genre dramatique important : le monologue. Voici un texte qui indique bien nettement l'ordre dans lequel se succédaient les diverses parties de la représentation. On trouve dans le Journal d'un bourgeois de Paris, publié par M. Ludovic Lalanne (Paris, 1854, in-8, 1 3) des détails singulièrement curieux sur une aventure arrivée au mois d'avril 1515: « En ce temps, dit le bourgeois anonyme, lorsque le roy estoit a Paris, y eut un prestre qui se faisoit appeler mons^ Cruche, grand fatiste, lequel, un peu devant, avec plusieurs autres, avoit joué publiquement a la place Maubert, sur eschafaulx, certains jeux et moralitez , c'est assavoir sottye, sermon, moralité et farce ; dont la moralité contenoit des seigneurs qui portoient le drap d'or a credo et emportoient leurs terres sur leurs espaules, avec autres choses morales et bonnes remonstrations. )> Nous n'achèverons point l'histoire de maître Cruche ' ; nous ne voulons emprunter à ce passage que l'énumération des parties du spectacle donné par lui. La sottie n'a d'autre but que d'attirer le public par des quoHbets ; la représentation proprement dite ne commence qu'avec le monologue ou le
I . Ce prêtre-comédien est cité par Pierre Grognet comme un des plus excellents facteurs de son temps (Montaiglon et Rothschild, Recueil, VII, 10). On trouve une épître de lui à Robinet de Lucz dans un ms. de la Bibl. nat. (Fr. lï" 2261, toi. ^).
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sermon joyeux, dont l'effet doit ôtre de mettre les spectateurs en belle humeur. Vient ensuite le niistére ou h moralité, qui est le morceau de résistance, puis \i\ farce, qui clôt gaiement le spectacle.
Toutes les représentations, même celles des comédiens, n'étaient pas organisées d'après ce plan, mais c'était lu le mode de composition le plus ordinaire. On pouvait bien, comme nous le voyons par la Vie Monseii^neiir S. Fiacre (Jubinal, Myst. incd., 1, 504; Fournier, i8j et par le Mirouer et Exemple moralle des Enfans ingratz (réimpression de Fontier, à Aix, fol. L4/;), insérer dans un mystère ou dans une moralité une farce absolument étrangère au sujet, mais on n'aurait pas joué une sottie à la fm de la pièce sérieuse. Quand les sots paraissaient sur la scène pendant le mystère ou la moralité , ce n'était que pour faire des annonces aux spectateurs comme en fait le sot dont le rôle a été ajouté après coup dans le ms. du Mistére de la Passion de Troyes (Vallet de Viriville, Biblioth. de l'École des chartes, i^-^sér., III, 456; Boutiot, Recherches sur le théâtre à Troyes au XV^ siècle, 18), ou celui qui figure dans le Mistére de Saint Bernard de Menthon iLecoy de la Marche, Une Œuvre dramatique au moyen-âge; Paris 1865, in-8, 18), ou bien encore pour se livrer à de simples exercices de clowns, comme dans la Moralité, Mystère et Figure de la Passion de Nostre Seigneur Jésus Christ, de Jehan d'Abundance. Dans cette dernière pièce, l'auteur indique cinq intermèdes grotesques : u Icy faut une passée de sot, ce temps pendant qu'ilz vont devant Moyse. — Icy faut une clause de sot, ce temps pendant que Nature va devers le Prince, etc. »
Un passage de la Reformeresse (Le Roux de Lincy et Michel, Recueil, I, n^ Mj P- $^ montre bien que la sottie n'était, en principe, qu'une parade. Le Badin ayant chanté quelques paroles un peu libres, la Reformeresse lui fait compliment de sa chanson :
Et vrayment je vous retiendray :
Savés vous bien telle chanson?
Y fault publier a plain son Les estas qui nous viennent voir.
La représentation proprement dite n'est pas encore com.mencée ; on en est aux « bagatelles de la porte «, et les joueurs de farces se flattent d'attirer les spectateurs par des plaisanteries fortement épicées.
Nous avons dit que la sottie ne pouvait guère appartenir qu'au répertoire des comédiens de profession; nous pouvons faire valoir plusieurs arguments à l'appui de cette assertion. Il est évident que le genre de facéties que se permettaient les sots ou badins aurait répugné à la gravité des chanoines, des prêtres ou des bourgeois de distinction, qui figuraient dans les représentations solennelles des, mystères, mais il
y a une autre raison, que l'on peut appeler une raison physique. Les sots étaient des clowns, qui accompagnaient leurs dialogues de culbutes ou d'exercices athlétiques. On le voit clairement dans la farce du Bateleur (Le Roux de Lincy et Michel, IV, n" 69, p. 6; Fournier, ^25), où le principal personnage apprend à son valet à bien sauter, afin d'obtenir le prix comme badin :
Sus! faictes le sault : hault, deboult;
Le demy tour, le souple sault,
Le faict, le defaict, sus! J'ai chauit,
J'ey froid. Est il pas bien appris?
En efect. Nous aurons le pris
De badinage, somme toute.
Nous aurons plus loin l'occasion de citer divers passages de nos sotties qui font, croyons-nous, allusion à ces culbutes. Aussi bien les anciens auteurs de farces jouent-ils fréquemment sur les mots sot et saut (voy. par exemple un passage de la Sotise a huit personnages cité dans V Histoire du Théâtre français^ II, 2^0; Douhet, Dictionn. des Mystères, 1544). Jehan du Pont-Alais lui-même, le plus célèbre acteur du xvi^ siècle (voy. Picot, Pierre Gringore et les Comédiens italiens , 2 y, Marot, éd. G. Guifîrey, III, 235, 254) ne croyait pas indigne de lui d'exécuter des sauts sur la scène. L'auteur anonyme des Satyres chrestienries de la cuisine papale ([Genève], Conrad Badius, 1560, in-8), qui parle plusieurs fois des comédiens renommés de son temps, le dit en termes formels (p. 92) :
Cà, maistre Jehan du Pont Alais, Un saut à la mode ionique !
Quand des acteurs exercés, bazochiens ou joueurs de farces de profession, représentaient les mystères, même les plus graves, ils les faisaient ordinairement précéder d'une sottie. A Paris, les Confrères de la Passion s'entendirent avec les Sots, qui prêtèrent leur concours aux représentations données à l'Hôpital de la Trinité, puis à l'Hôtel de Flandres et enfin à l'Hôtel de Bourgogne, et s'installèrent à cet effet, rue Darnétal, dans une maison dite des Sotz attendans (voy. Picot, loc. cit.^ 7).
La sottie avait un caractère tout différent quand les acteurs étaient de simples bourgeois ; entre autres preuves, nous citerons la mention relevée par M. Magnin sur les registres de la ville d'Amiens. A la date du 26 juin 1581, les joueurs de comédie de la paroisse Saint- Jacques sont autorisés à jouer VYstoire de Tobie par personnages, c( à la charge qu'ilz ne jouront riens de erronné et scandaleux; que, paravant juer, ils communiqueront leurs jeux au bureau, et que le lendemain ny autre jour ilz ne feront aucune cœullette de poix reboullez ne autrement, avant ladicte paroisse ny ailleurs. » (Voy. Bulletin du Comité de la langue^ de l'histoire et des arts de la France, IV, 99.)
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Il s'agit ici évidemment d'un jeu de pois piles, c'esl-à-dire d'une sottie, mais d'une sollie d'un ^cnrc particulier qui pouvait ^tre débitée dans les rues de la ville, le lendemain môme de la représentation, i\ peu près comme les Devis des Supposti du Scii!,neiir de la Ciujuille à Lyon. La défense faite aux confrères d'Amiens prouve du reste que le mélange des deux sortes de spectacles était un fait habituel.
La représentation de sotties n'était pas à Amiens un fait isolé ; il existe encore :\ Abbeville une rue des Pois-f^ilés, où fut établi le premier théâtre que cette ville ait possédé. Voy. Louandre, Ilistuire d'Abbeville, 1 (Abbeville, itS44, in-8), ^25.
Les sots avaient un costume traditionnel dont ils ne paraissent pas s'être écartés. Us portaient sur la tète un <( sac a coquillons », ou « chaperon a fol », muni d'oreilles d'ânes ; un pourpoint découpé, des chausses collantes, aux couleurs bariolées, une marotte complétaient ce costume. M. Jubinal {Mystères inédits, II) a reproduit d'après le célèbre ms. de la Bibliothèque Sainie-Geneviève le portrait d'un « stultus stultissimus » dessiné au xv*' siècle. On en trouve d'autres représentations dans la marque bien connue de « Mère Sotte » (Brunet, II, 1747), dans un bois qui orne le titre d'une édition du Dialogue du Fol et du Sage et d'une édition des Menus Propos, etc. Marot dépeint ainsi les sots de la Bazoche dans sa Seconde Epistre de l'Asne au Coq (éd. Jannet, I, 224; éd. Guifïrey, III, 352) :
Attache moy une sonnette
Sur le front d'un moine crotté,
Une oreille a chasque costé
Du capuchon de sa caboche :
Voila un sot de la Bazoche
Aussi bien painct qu'il est possible.
Lorsque les poètes de la pléiade renouvelèrent le théâtre français, composèrent des tragédies et des comédies imitées des Grecs et des Latins, il semblait que la sottie devait être irrévocablement proscrite ; mais les facéties des sots avaient si bien le don d^exciter les rires des spectateurs qu'elles conservèrent leur vogue. Au commencement du xviie siècle, la Confrérie des Sots était toujours en fonctions au milieu de Paris, à l'Hôtel de Bourgogne. Elle avait alors pour « prince » Nicolas Joubert, sieur d'Angoulevent, qui eut, en 1603, une violente querelle avec un autre comédien, r« archi-poëte des Pois pillez » (Fournier, Variétés histor. et littér., VIII, 81K Ce n'est pas ici le lieu de faire l'histoire d'Angoulevent, ni de la confrérie des Sots parisiens^ mais nous espérons l'écrire un jour en publiant tous les documents que nous avons recueillis
sur les associations dramatiques qui ont existé dans les différentes villes de France.
En 1616, la sottie existait encore à l'Hôtel de Bourgogne. Une facétie du Pont-Neuf, intitulée : Le Réveil du Chat qui dort, par la cognoissance de la perte du pucelage de la pluspart des Chambrières de Paris (à Paris, jouxte la coppie imprimée par Pierre le Roux, 16 16, in-8 de 16 pp.) se termine par un ce coq à l'asne «, à la fin duquel on lit :
Allons vistement, car je craint [sic] Qu'on nous face quelque vergogne; Desjà dans l'Hostel de Bourgogne, Les maistres foux sont habillez Pour faire veoir les pois pillez:
Les Sots parisiens, comme les Confrères de la Passion, ne furent dépossédés qu'à la suite du célèbre procès de 1632. Dans les provinces, la sottie se maintint jusqu'à la même époque, soit sur le théâtre, soit même dans les rues, pendant les fêtes du carnaval. Les Devis des Suppostz du Seigneur de la Coquille, que les imprimeurs lyonnais récitaient encore dans les carrefours, au commencement du xv!!*" siècle, les dialogues facétieux que débitaient les soldats de Vinfanterie dijonnoise, par exemple le Réveil de Bon Temps, composé en 1623, sont de véritables sotties.
La sottie est un genre dramatique tout français, et qui paraît n'avoir eu que peu d'influence sur les théâtres étrangers. Son nom même [sotternie) a passé dans la littérature néerlandaise ; mais, au lieu de désigner une parade précédant la représentation^ il s'applique à une farce jouée à la fm du spectacle. Ce point, déjà évident pour tous ceux qui connaissaient les soîternien publiées par Hoffmann von Fallersleben (Horae belgicae ; Pars sexta; — Altniederlàndische Schaubiihne; Breslau, 1838, in-8) et réimprimées par Van Vloten (^Het nederlandsche Kluchtspel, van de veertiende tôt de achttiende eeuw ; Haarlem, 1854, pet. in-8) et par Moltzer (De middelnederlandsche dramatische Poezie ; Groningen, 1875, in-8), a été mis en lumière dans un travail récent de M. Stecher (La Sottie française et la Sotternie flamande ; Bruxelles, 1877, in-8, extr. des Bulletins de l^ Académie royale de Belgique, 2^ sér., XLIII, n° 4].
Le sens de « farce )> donné par les Néerlandais au mot « sotternie » paraît avoir influé sur la signification du mot sottie dans la Flandre française elle-même. M. Stecher (p. 14) en cite un exemple curieux dans une relation écrite au xvi^ siècle par un auteur artésien : « Près de Tolède, au premier may, » raconte Dom Jean Sarrazin, abbé de Saint- Vaast, c( nos voyageurs prirent plaisir à une sottie commune à beaucoup d'autres lieux. Ayant accoustré quelques filles richement pour en faire
des mayaSy qu'ils appellent, lesquelles tirent par les rues une longue trainée d'autres filles, ù la façon des rei^nes que l'on contrefaict aultre part... » [l'ikcs inédites publiées par V Académie d'Arrus, 256;.
M. Stecher a cru trouver ailleurs que dans la sotternic l'équivalent de la sottie française. » On le rencontre, dit-il (p. 17;, dans une des catégories des programmes (Charte dcr Rethorijcken) du célèbre « lantjuweel " et (( haechspcl », qui coûta tant de florins à la ville d'Anvers en 1 0i . Ce qui y correspond à un jeu des sots se nomme factie ou sotte factie. »
Le u facteur » est le nom donné au pocte attitré des chambres de rhétorique, et ce mot est souvent employé dans nos auteurs du xV' s. et du commencement du xvi'' pour désigner un poëte en général icf. par exemple la Louange des plus excellens facteurs de ce temps de P. Grognet, ap. Monlaiglon et Rothschild, Recueil, VII, 5) ; une « factie » doit donc être une œuvre poétique quelconque. M. Stecher (p. 18) pense que, pour arriver au sens de « sottie «, le néerlandais /t?cf/> a dû subir l'influence du français « farce ». Il y aurait eu ainsi dans la Flandre flamingante une interversion du sens spécial attribué aux deux expressions par les Français. Nous avouons que cette hypothèse nous parait inutile. On d'isaïi factie par abréviation pour sotte factie ; les deux mots se trouvent réunis dans le paragraphe du programme où il est recommandé aux sots de n'employer que des paroles décentes (Spelen van sinne vol scoone moralisacien ... ghespeelt ... binnen der stadt van Antwerpen; Antwerpen, Willem Silvius, 1 562, in-4, I, fol. Bi b).
M. Stecher cite à l'appui de sa thèse VAlven-Factie (Sottie des Elfes), représentée au concours d'Anvers par la chambre de rhétorique de Boisle-Duc. Cette pièce, qui ne compte que 186 vers, est incontestablement une sottie ; mais nous devons dire que presque toutes les factien contenues dans le recueil de Silvius sont des farces, ayant la forme d'une moralité facétieuse et non celle de la sottie. De plus h factie terminait la représentation au lieu de la commencer. On voit par le programme des fêtes d'Anvers que les pièces jouées par les cham.bres de rhétorique se succédaient dans l'ordre suivant : prologhe, esbatementy spel van sinnen (moralité), factie. Cette dernière composition, à la suite de laquelle les acteurs faisaient entendre une a sotte chanson » (Jactie liedeken)^ correspondait, en réalité, à la soîternie, ou, plutôt, sotte factie et sotternie étaient deux expressions synonymes. Si VAlven-Factie se rapproche d'une sottie française, cette ressemblance, à notre avis du moins, n'est pas due aux règles du genre, mais à un caprice des rhétoriciens de Boisle-Duc.
La fête des fous fut célébrée en Angleterre, comme en France, pendant tout le moyen âge ; elle ne fut même interdite que sous le règne d'Henri VIII (W. Hone, Ancient Hystéries described ; London, 1823,
in-8, 199). Les fous pénétrèrent sur le théâtre anglais, soit pour y remplir le rôle de héraut ou prologueur (Hone, loc. cit.), soit pour y personnifier les vices (Collier, History of English Dramatic Poetry ; London, 1831, in-8, II, 268; Edélestand du Méril, Origines latines du théâtre moderne; Paris, 1849, '^^~^y 1^\ Ward, History oj English Dramatic Literature ; London, 187$, in-8, I, 60). Lorsque les auteurs de la fin du XVI*' siècle essayèrent d'écrire des comédies régulières, ils laissèrent encore une large place aux improvisations des clowns (Ward, 1, 269) ; mais, malgré le goût du public pour les intermèdes bouffons, nous ne trouvons en Angleterre aucune pièce qui puisse être rapprochée de la sottie.
Le nom de sotelty fut cependant appliqué à certains divertissements donnés par des ménestrels dans les maisons particulières. Les corporations de Coventry, par exemple, se réunissaient dans des banquets que des chanteurs ou des acteurs ambulants venaient égayer par des soteltys. Un compte de Tannée 1525, cité par M. Sharp {A Dissertation on the Pageants or Dramatic Mysteries anciently performed at Coventry ; Coventry, 1835, ^^"4' 217), nous fournit à cet égard de précieuses indications :
Item payed for the soîsltys on Candelmase daye vj s. viij d.
Item payd for suttelty ij s. v d.
Item payd to the players iii s. iiij d.
Item payd for payntyng the sotelte xij d.
La sotelty paraît n'avoir été qu'une simple farce, comme la sotternie néerlandaise. Quant au mot sotie, on ne le rencontre dans les anciens auteurs anglais qu'avec le sens de « foHe », en général. M. Halliwell {Dict. of Archaic and Provincial Words, II, 776) en cite deux exemples tirés de Gower.
En Allemagne on trouve des jeux de fous (narrenspiele) qui, au premier abord, éveillent l'idée de nos sotties (voy. notamment Keller, Fastnachtspiele, 258, 283, 1008) ; un examen plus minutieux ne permet pourtant pas le rapprochement. Les narrenspiele^ comme les fastnachtspiele en général, étaient joués par des acteurs grossiers, qui parcouraient les rues à la fin du carnaval. Ces comédiens improvisés entraient dans une maison, se rangeaient en demi-cercle dans la salle de famille, puis chacun d'eux récitait un couplet et la troupe allait chercher fortune ailleurs (Keller, 148 1). Les fous de Nuremberg portaient bien, comme les sots parisiens, des oreilles d'âne et des bonnets grotesques (Keller, 2581, mais leurs représentations avaient un caractère absolument différent ; il y a loin des couplets diffus où chacun d'eux raconte ses folies au dialogue vif et animé de nos sotties. L'influence exercée parles pièces françaises sur le théâtre allemand se manifeste beaucoup plus tôt par les rôles de fous, intercalés dans les moralités et dans les mystères ou
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comme pcrsonnnf^es épisodiqucs, ou comme prologucurs. Fn réalité, l'on ne peut citer qu'un petit nombre d'exemples de ces rôles de fous dans les piùces les plus anciennes, mais, en Allemagne comme en France, il semble qu'on se soit dispensé de les écrire et que l'acteur ait eu la faculté d'improviser à sa guise.
Le début d'une pièce politique attribuée à l'amphile Gengenbach prouve qu'en 1 5 4 5 ou 1 5 46 les sots ouvraient ordinairement le spectacle :
Selten ein spil wirt gfangcn an Das nit auch musz ein iiarren han, So ist es auch in diesem spil...
{Pamphilus Gengenbach, hrsgg. von Karl. Godeke ; Hannover, 18^6, in-8, 292.)
Cependant les rôles grotesques, que Hans Sachs avait introduits déjà dans un certain nombre de ses pièces, ne reçurent une forme tout-à-fait régulière que dans celles du duc de Brunsvic Henri-Jules et de Jacques Ayrer.
Il est curieux qu'en dehors de la France, les fous ou les sots semblent n'avoir été des personnages vraiment populaires que dans les théâtres du nord de l'Europe. Les facéties des bouffons allemands se retrouvent dans les pièces de Justesen, qui, le premier en Danemark, donna aux fous des rôles écrits, dont il ne dédaigna pas de se charger lui-même (voy. Hieronymus Justesen Rancli's danske Skuespil og Fuglevise^ udgivne ved S. Birket Smith; Kjôbenhavn, 1877, pet. in-4, introd., xiij, xxxij'). Au-delà même de l'Allemagne, les quelques mystères bohèmes qui nous sont parvenus présentent des parties comiques qui les rapprochent singulièrement de nos anciennes productions dramatiques. Le célèbre fragment connu sous le titre de Mastickdr (le Vendeur de parfums), qui appartient au xiii* siècle (voy. Hanka, Starobyla Skaladanie ; w Praze, 182^, in-8, 198; Nebesk}', Casopis ceského Muséum^ 1847, I, 32$, etc.) mêle à un sujet d'édification les facéties les plus grossières. Il est probable que le pubHc auquel s'adressaient de semblables joyeusetés se plaisait à entendre les discours fortement épicés des fous, mais c'est là, nous l'avouons, une simple conjecture. Les rares monuments du théâtre tchèque qui, après la terrible guerre de trente ans, ont échappé à la rage des Jésuites, ne nous en fournissent pas la preuve. Enfin, les plus anciennes pièces polonaises mettent en scène un bouffon, le klecha., qui n'est pas sans analogie avec le sot ou le fou des pays voisins (Wojcicki, Teatr starozytny w Polsce; Warszawa, 1841, in-8, I^ 93).
I. M. Birket Smith a promis une étude spéciale sur les diables et les fous dans le théâtre danois, étude dont la première partie seule a paru dans les Danske Samlinger, U. Raekke, 111, 1874, 219.
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Les fous n'obtinrent pas la même faveur dans l'Europe méridionale. Les mystères provençaux que nous possédons n'en offrent pas de trace, et M. d'Ancona [Originidel Teatro in. Italia; Firenze, 1877, 2 vol. in- 12) n'en trouve pas non plus dans l'ancien théâtre italien. Dans les sacre rappresentazioni ce sont toujours des anges qui font les annonces aux spectateurs ; on n'y rencontre, à notre connaissance du moins, aucun rôle de sot. Il faut descendre, pour trouver des bouffons, jusqu'à la commedia delV arte. En Espagne, cependant, le bobo, ou badin, est un personnage obligé des premiers autos, mais nous ne voyons à citer, dans l'ordre d'idées qui nous occupe, que les œuvres de Torre Naharro. Cet auteur semble avoir connu la sottie française et s'être proposé de l'imiter dans les intrâiîos dont il a fait précéder chacune de ses pièces. Les intrôitos n'ont aucun rapport avec le drame auquel ils servent de prologue ; ce sont des scènes burlesques dans lesquelles un acteur comique recommande la pièce à l'attention des spectateurs, au miheu de pointes et de facéties de tout genre. A ce point de vue, ils tiennent le milieu entre les sotties et les monologues. Voy. Schack, Geschichîe der dramatischen Literatar und Kunst in Spanien ; 2. Ausg. (Franckfurt am Main, 1854, in-8), I, 184.
Comme preuve des emprunts faits par Naharro aux poètes dramatiques français, on peut citer le nom de jornada (journée) qu'il donna aux actes de ses pièces ; il adopta le mot, tout en lui attribuant un sens nouveau (cf. Wolf, Studien zur Geschichîe der spanischen und portugiesischen Nationalliteratur ; Ber\m, 1859, in-8, $9$).
Après avoir recherché l'origine de la sottie, examiné la place qu'elle occupe dans notre théâtre et montré qu'elle fut à peu près sans influence sur les littératures étrangères, nous nous proposons de dresser une liste aussi complète que possible des sotties qui nous sont parvenues. Cette liste sera forcément assez courte, car, par leur nature même, les sotties étaient un genre dramatique dans lequel les acteurs devaient souvent improviser. Les « fatistes » donnaient beaucoup plus de soins aux mystères et aux moralités qu'à ces œuvres éphémères qui le plus souvent ne devaient offrir qu'un intérêt de circonstance. On s'explique ainsi que les manuscrits et les imprimés nous en aient conservé un si petit nombre. Toutefois les pièces que nous possédons suffisent pour nous donner une idée précise de cette espèce de composition. Nous nous sommes efforcé de les classer par ordre chronologique, en relevant les allusions historiques qu'elles contiennent, ou, lorsque nous n'y avons vu aucune allusion, en leur donnant par analogie une date approximative. Nous avons également indiqué la ville dans laquelle nous croyons que chaque pièce a été jouée. Ce classement permet de suivre pas à pas les
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progrès de l'art dramatique. La sottie n'est d'abord qu'un dialogue, presqu'cntiùrement dénué d'action; c'est la parade proprement dite, dont les Menus Propos sont le type (voy. ci-aprés, p. 2p) ; mais peu ù peu on y introduit une action, qui tient tantAt de la moralité, tantôt de la farce. Ce caractère moral est surtout remarquable dans deux sotties politiques évidemment écrites sur commande et qui sont beaucoup plus développées que toutes les autres. Les deux pièces dont nous parlons, la sottie du Jca du Prince des Sotz de Gringore et la Sotise a huit pcrsonnaii],es^ que nous attribuons à André de la Vigne, étaient à la fois destinées ù la représentation et à la lecture ; c'étaient des pamphlets plus encore que des comédies satiriques.
En dressant la liste des sotties, nous n'avons considéré que le caractère même des pièces et non le titre qui leur est donné dans les imprimés ou dans les manuscrits. La plupart des sotties sont qualifiées de farces ou de moralités, mais il n'en est pas moins aisé de les reconnaître en tenant compte de ce que nous avons dit ci-dessus : ce sont des parades jouées par des fous, des sots ou badins, auxquels se mêlent assez ordinairement des personnages allégoriques. Les fous, sots ou badins portent seuls le capuchon à oreilles d'âne ; à côté d'eux on voit figurer d'autres acteurs, appelés galants, compaignons, pèlerins, etc. ; mais en réalité ceux-ci ne se distinguent des premiers que par le costume.
Nous avons fait suivre le titre de chaque sottie d'une courte notice contenant : 1° les noms des personnages ; 2° les premiers et les derniers vers ; 3'> l'indication des noms propres ou des allusions historiques qui permettent de fixer la date, le lieu de la représentation, et, s'il se peut, de déterminer l'auteur; 4° un relevé des chansons chantées dans la pièce et, autant que possible, des renvois aux recueils où l'on en trouve le texte complet ; 5° la bibhographie '.
' 1. Dans la bibliographie nous avons indiqué d'une manière sommaire les recueils suivants :
Caron. — Collection de différents ouvrages anciens, poésies et facéties. [Paris, 1798-1808], 11 vol. pet. in-8.
FouRNiER. — Le Théâtre français avant la Renaissance, 1450-1 550. Paris, Laplace, Sanchez et O^, [1872?], gr. in-8.
Le Roux DE LiNGY ET MiGHEL. — Rccueil de Farces, Moralités et Sermons joyeux, publié d'après le manuscrit de la Bibliothèque royale. Paris, Techencr, 1857, 4 '^^l- P^L in-8.
MoNTAiGLON ET RoTHSGHiLD. — Rccueil de Poésics françoises des XV° et XVIe siècles. Paris, Jannet, [Frank et Daffis]^ 1855-1877, 12 vol. în-16.
ViOLLET LE DuG. — Aucicn Théâtre françois. Paris, Jannet^ 1854-1857, (0 vol. in-i6.
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