Tome I
E. Fournier, 293-306.
Les Sotz nouvkaulx karckz, couvez.
Personnalises :
Le premier Fol, Le tiers Kol.
Le second Ko!,
[Rouen, vers i $ n P]
Les Sot: noiiveiUix ne présentent pas plus d'action théâtrale que les Menus Propos. Trois fous racontent successivement comment ils ont été « ponnus )s ce qui donne lieu à des plaisanteries assez grossières; ils chantent une chanson bachique, exécutent sans doute quelques cabrioles et se retirent.
Voici le début de la pièce :
De trois Fols le Premier commence.
Je suis venu a la huée Comme filz de dame Follye, Qui m'a faict, enclos et couvée.
Dieu gard toute la compaignie.
N'est ce pas belle rusterie 5
De quatre corbeillées de folz, Qui sont venus d'une saillye, Tous nouveaulx ponnus et esclos.?..
L'expression de « nouveaulx ponnus » nous fait croire que notre sottie est la pièce désignée dans la Farce du Vendeur de livres sous le nom de Farce des nouveaux Ponus :
Les Fieux et Rentes Des filles nouvelles rendus, La Farce des nouveaux Ponus El Le Depuceleur denourriches.
(Le Roux de Lincy et Michel, II, n° 40, p. 1 3 ; Mabille, II, 203, 221.) Cette mention est précieuse, car elle nous aide à déterminer la date de la sottie. Parmi les ouvrages cités dans la Farce du Vendeur de livres, deux sont en effet datés : ^Obstination des Souyches, qui a dû être écrite version (Montaiglon et Rothschild, Recueil, VIII, 282; Œuvres de Gringore, U, 3 )o) et Le Dépucelage de Tournay [de Laurens des Moulins], qui est de I $ 1 3 (Montaiglon et Rothschild, Recueil, XII, 1 10). Les Sotz nouveaulx doivent être du même temps. Nous croyons y reconnaître une allusion à l'expédition de Louis XII contre les Vénitiens et au retour de
l'armée française :
Le Tiers.
Tais toy, tu m'estourdis la teste.
j6 E. PICOT
Va veoir ailleurs; je n'en sçay rien, 190 Mais je vous compteray du mien.
Ce fut quant revins de Venise ,• J'avois pissé en ma chemise...
Ce passage nous reporte à l'année i $06 ; le suivant est relatif au contraire à l'expédition de Pampelune, où François F"" porta ses premières armes (i 5 12) :
Le Second, Je suis venu tout en jergault De la contrée de Pampelune Et ay volé du premier sault 6^
Jusques cy par roe de Fortune.
Enfin voici deux allusions à la campagne entreprise par Henri VIII et par Maximilien contre Louis XII (i 5 n) :
Le Premier.
Je feis bien ung aussi beau faict Quant je revins de Picardie 217
Le Tiers.
Et si disoyent en leur langaige
Qu'ilz m'arracheroyent le visaige,
Les oreilles et les deux bras ;
(Bien) eusse voulu estre a Arras. 244
La sottie contient plusieurs autres détails intéressants. On y voit qu'elle a été jouée sur un théâtre où les représentations avaient lieu le dimanche. Le second Fol dit au début (v. 1 2) :
Et vous verrez des plus fins sotz Que vous ouystes puis dymenche^
Et le Tiers raconte, de son côté, qu'il a rapporté « du fleuve Jourdain »
Une beste de grant essence 50
Qui fait sçavoir chascun dimenche
Tout ce que les femmes ont faict.
Dans un autre endroit (v. 21-22) le même personnage se vante d'avoir pour mère Lubine :
J'ay esté couvé au pignon Du four a ma mère Lubine.
Et il ajoute (v. 89) :
Je veulx qu'on m'appelle Mymin.
Maistre Mymin, mis au théâtre dans une farce célèbre, qui fut peut-être antérieure à Pathelin et dont nous ne possédons malheureusement qu'une suite très-postérieure, avait en effet pour mère Lubine
(Viollet le Duc, II, n^ ; Fournier, ? 14I. Ce personnage fut populaire au théAtrc pendant un siècle. En dehors de la farce dont nous venons de parler, la Farce du Vendeur de Livres nous apprend qu'on avait mis sur la scène vers 1510 le Testament Maistre Mymin, comme on y mit le Testament de Pathelin (Le Roux de Lincy, II, n'^ 40, p. ] ; Mabillc II. 191, 209).
En i$54(?), Mymin reparut dans la Farce du Goutteux (Viollet le Duc, II, 176; Fournier, ^70); enfm son nom passa dans la langue courante avec le sens de « niais ». C'est dans ce sens que le mot est pris ici et qu'on le retrouve dans Les Trois Galants ivoy. ci-dessus, n" 1), v. 190 : Mimin a sonétcs, ainsi que dans Les Trois Pèlerins et Malice ivoy. ci-après n^ X), v. 5 5-54 :
Comme un trupelu, un mymin Qui veult devenir femynin.
Au milieu de la représentation , les fous chantent une chanson farcie de latin, qui rappelle Vincitatoyre bachique que nous a conservé le ms. du duc de la Vallière (Le Roux de Lincy et Michel, II, rf ^2) et la Letanie des bons Compaignons ^Montaiglon et Rothschild, VII, 66] :
Vcnite tous, nouveaulx sotins, Jeunes folletz, nouveaulx ponneus ; 110
Apportez plains f[l]acons de vins Et Domino jubiUmas.
Comme dans les Menus Propos (n° II) et dans les Deulx Gallans et une Femme qui se nomme Sancté (n° IV), il semble que ces facéties aient été accompagnées de culbutes. Le second dit (v. 222-225) :
Le cul avois tout droit en hault Quant je feis la tourne bouelle.
Que je tombay a la ruelle En cuidant [faire] ung soubre sault.
Au milieu de leurs ébats, les fous vont chercher saincî Alivergaut \v. 62). Ce dévot personnage était probablement un momon grotesque, proche parent de sainct Couillebault iv. 60).
Les Sotz nouveaux doivent appartenir au théâtre de Rouen. Le nom de cette ville est cité deux fois v. 32, 92I et la pièce contient plusieurs mots obscurs, qui appartiennent sans doute à la Normandie : Besarde (v. 245), choquart (souchard, v. 137), corcaillotz (v. 91, dringue (v. 141), jergault [V. 6^),jouen (v. 93), marcoux (v. 238).
Les Sotz nouveaulx se terminent ainsi :
Le Tiers.
On a le vin a bon marché ; 250
Allons mettre cousteaulx sur table.
j8 E, PICOT
Le Premier.
Messieurs, s'on a dit quelque flable Ou quelque compte de plaisance, Point n'a esté par arrogance.
Pardonnez nous, je vous [enj prie, 25^
Car en soties n'a que follye.
Bibliographie :
^ Les sotz nou || ueaulx farcez couuez || lamais nen furent de plus folz II Si le deduict veoir vous voulez il Baillez argent ilz seront voz — ^ Finis. S. l. n. d. [Paris, Alain Loîrian^, vers 1525], pet. in-8 goth. de 8 ff. de 25 lignes à la page, sign. A.
Au titre, le bois de Mère Sotte, représentant trois sots, avec la devise : Tout par raison, Raison par tout, Par tout raison (Brunet, II, 1747). — Ce bois ne se trouve guère que sur les ouvrages de Pierre Gringore (Les folles Entreprises,- Paris, Pierre le Drut, 1505 ; les Fantaisies de Mère Sotte,- Paris, à l'Eléphant, 1516; veufve Jehan Trepperel, vers 1520; Alain Lotrian, vers 1525, et Les menus Propos de Mère Sotte ; Paris, Philippe le Noir, 152^ etc.), et la devise Raison par tout a été employée par ce poëte à la fin de plusieurs de ses ouvrages, par exemple à la, fin de ses Heures de Nostre Dame. Nous avons eu en conséquence la pensée d'attribuer les Sotz nouveaulx à Gringore (Pierre Gringore et les Comédiens italiens., 11); mais nous n'avons fait cette attribution que sous toute réserve. Nous avons dit nous-même que le bois de Mère Sotte figure sur le titre d'une pièce qui n'est certainement pas de Gringore : Le Monologue des Sotz joyeulx de la nouvelle Bande (Montaiglon et Rothschild, Recueil., III, II), et l'on peut admettre que la marque des trois sots n'a été employée par l'imprimeur des Sotz nouveaulx., comme par celui du Monologue, qu'en raison du sujet. La famille de Gringore était probablement de Caen (De la Rue, Essais histor. sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands, III, 344-348) ; mais rien ne prouve qu'il ait habité lui-même la Normandie et qu'il ait fait représenter des pièces à Rouen.
En tout cas, le bois de Mère Sotte semble bien indiquer que l'impression a été exécutée à Paris.
Au v» du 7' f., au-dessous du mot Finis, un bois représentant six têtes de personnages dans des attitudes diverses ; au-dessous de ce bois , un fragment de bordure.
Le 8° f. contient au r» et au v° le bois du Fol et du Sage discutant devant la foule, bois qui figure sur l'édition des Menus Propos, imprimée par Alain Lotrian (voy. ci-dessus, p. 254).
Nous croyons donc que les Sotz nouveaulx ont été imprimés par Alain Lotrian, qui, d'après Silvestre {Marques typographiques, n^ 76), exerça de 15 18 à 1545. Ainsi que nous l'avons remarqué, Lotrian employa vers la même époque le bois des trois sots sur une édition des Fantaisies de Mère Sotte (Musée britannique, 11475 d).
Les quatre vers de l'intitulé sont répétés au v° du titre.
Musée britannique : C. 22. a. 20.
SoTiSK a huicl pcrsonnaif^es, [par André de la Vigne P"].
Personnages.
Le Monde, s ^ot corrompu,
Abu/., Sot trompeur,
Sot dissolu, Sot ignorant.
Sot glorieux, Sotte folle.
[Paris, 1514.1
La pièce dont nous allons parler est encore beaucoup plus développée que celle qui ouvre le Jeu du Prince des Sotz de Pierre Gringore (n" Vi); elle ne compte pas moins de 1583 vers et, bien qu'il y en ait un assez grand nombre de trois ou de quatre syllabes seulement, elle nous paraît trop longue pour n'avoir été qu'une simple sottie. Elle a dû occuper dans une représentation à la fois la place de la sottie et celle de la moralité. Le poète, qui a mis en scène le Monde et Abus, s'est en effet proposé de soutenir une thèse morale et il l'a rendue plus compliquée que les auteurs des Trois Galants (n^ I) et des Gens nouveaulx (n" III).
Au début de la Soîise est placée une ballade dont voici les premiers vers :
Le Monde commence :
Au temps premier que hault Dieu me créa,
Qui tout créa : elementz, asmes, corps,
Son bon vouloir me faisant recréa
Et recréa maintz tueaulx a mes cor(u)s ;
Bons et accors les fit, maiz mal acors 5
Tant de discors en faitz et en ditz que ors
Mys et discors ont purté blanche et munde.
C'est grand pitié que de ce povre Monde.
Ces équivoques, à peu près incompréhensibles, annoncent dignement les pointes, les jeux de mots, les bizarreries de toute sorte qui vont suivre. Pour le remarquer en passant, le 8^ vers, qui sert de refrain, paraît imité de Meschinot (Bibl. nat., ms. fr. 2206, fol. 1 34; Les Lunettes des Princes., Lyon, Olivier Arnoullet, s. d., pet. in-8goth., fol. M 8 a) : C'est grant pitié des misères du Monde.
Jehan Bouchel; [Généalogies, Effigies et Epitaphes des Roys de France, etc.; Poitiers, 1545, in-fol., fol. 112 h) a composé une ballade qui commence presque par le même vers :
C'est grand pitié de ce monde fragille.
La ballade achevée, Abus prend la parole et donne au Monde le con-
seil de suivre Plaisance Mondaine. Il s'offre à le remplacer dans le gouvernement, tandis que le Monde, déjà vieux, prendra un peu de repos. A peine Abus s'est-il saisi du pouvoir qu'on voit arriver Sot dissolu « habillé en homme d'Eglise », Sot glorieux « habillé en gendarme )), Sot corrompu, qui personnifie les magistrats, Sot trompeur, en qui se sont incarnés les marchands, enfin Sot ignorant et Sotte folle qui, à eux deux, représentent le peuple. Cette belle assemblée veut, avec le concours d'Abus, élever un Monde nouveau oij Hypocrisie, Apostasie, Lubricité^ Lâcheté, Pillerie, Avarice, Mépris, Trahison, Corruption, Affliction, Parjurement, Larcin, Convoitise, Chicheté, Rusticité, Murmure, Rébellion, Fureur, Dépit, Caquet, etc., tiendront la place de toutes les vertus. Au milieu de ce Monde nouveau, les cinq Sotz tombent amoureux de Sotte folle ; celle-ci déclare qu^elle donnera la préférence à celui d'entre eux « qui fera plus beau sault « . Il y a lutte alors entre ces personnages, qui renversent le fragile édifice qu'ils ont élevé, et le Monde rentre en possession de son domaine. A la fin de la Sottie, le Monde récite une nouvelle ballade dont voici les premiers vers :
Cueurs endurcys plains de grandz vilitez^
Que ne pansés qu'en voz humanitez,
Gaudir, jouer, vivre a vostre plaisance, 1535
Considérez que voz [grandz] vanitez,
Plainnes d'abuz et de mondanités,
Feront ung jour bien piteuse silence...
Et dont le refrain est :
Bien est deceu qui ce fit en ce monde.
Le même personnage ajoute ces cinq vers pour prendre congé du
public :
Seigneurs et dames de la ronde,
Si en riens vous avons ^ forfaict, 1 580
Pardonnes nous, car nul meffaict
Ne prétendons en faiz ne diz.
A Dieu, qui vous doint Paradis!
Les allusions historiques ne sont ni aussi transparentes ni aussi nombreuses dans la Sotise que dans la Sottie de Gringore ; cependant certains mots que nous y relevons nous paraissent suffisants pour en déterminer la date. Nous remarquons tout d'abord un passage satirique qui se rapporte sans doute au jubilé célébré après l'élection de Léon X (i i mars I $ 1 3) et à la réconciliation de Louis XII avec le Saint-Siège (décembre