‹ La soupe. La montagne et la vallée; saynètes d'AlsaceChapitre 4 sur 23 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

LA FEE, L'OIGNON, LA CAROTTE, LE MORCEAU DE LARD, LA POMME DE TERRE, LE CHOU

LA FEE, saluant le public.

Permettez que je me présente.

Je suis une humble fée; humble, mais bienfaisante.

Amis, vous le savez : le soir.

En famille, on aime à s'asseoir Autour d'une soupière où fume sur la table

Quelque potage délectable.

Qui mijota longtemps, longtemps, sur un feu doux.

Eh bien ! c'est moi,

Souriant :

le saviez-vous?

Qui suis — si j'ose dire — l'ange Inspirateur de tous les potages qu'on mange Sur notre bon terroir français.

Elle fait un ou deux pas vers la droite ('). Puis, au public :

Or, dans cette maison je me réjouissais

De faire une gentille élève.

Je sais qu'elle a du cœur; je me disais : « Son rêve

Est de voir tout le monde heureux.

Savoir faire un joli potage savoureux.

N'est-ce pas un moyen — j'en appelle aux plus sages

(i) Toujours par rapport au spectateur.

De voir s'épanouir les cœurs et les visages ? »

Par malheur, la blonde Margot, Sans mépriser, d'ailleurs, la soupe et le gigot,

Dédaigne l'art de la cuisine.

Certaine cruche, sa voisine, Qui vit apparemment d'un beau songe éthéré,

À devant elle déclaré (') :

(* La manqeaille, tu sais, manque de poésie. »

J'en demeurai toute saisie, Car je les écoutais, invisible, au jardin;

Et je fis le projet soudain

De persuader Marguerite

Que l'or clair d'une pomme frite.

Voire un copeau d'oignon roussi par la cuisson,

La mystérieuse chanson D'une marmite où rêve une soupe naissante.

Sont chose plus intéressante

Que force romans saugrenus.

Désignant avec sa main gauche le groupe de deux personnages, puis, avec sa baguette, le groupe de trois :

Maintenant, regardez ces êtres ingénus.

Chacun d'eux n'est pas plus malin qu'une linotte;

L'Oignon et La Carotte, La Pomme de terre et Le Chou se regardent respectivement, comme pour protester contre ce jugement ; Le Morceau de lard se croise les bras avec indignation. La Fée continue, sans s'émouvoir et sans se presser :

Mais tous peuvent donner leur note Dans cet harmonieux accord Que doit être un potage accompli.

(i) D'une façon dédaigneuse.

L'Oignon et La Carotte, La Pomme de terre et Le Chou, qui sont revenus face au public, se regardent de nouveau comme pour se dire : « A la bonne heure! » Le Morceau de lard, avec une expression satisfaite, décroise ses bras. La Fée, ayant fait un ou deux pas vers la gauche, conf inue en désignant L'Oignon de sa baguetle :

Tout d'abord...

Elle s'interrompt brusquement, le bras droit levé, avec un petit geste de saisissement; puis, Toreille tendue vers le fond, elle écoute un moment, immobile et en silence. Ensuite, elle reprend de façon plus familière et plus rapide :

Oui c'est elle : je reconnais son pas. Il faut donc, pour le moment, lui céder la place.

Elle recule de deux pas, de façon à se trouver, comme au lever du rideau, au même plan que Le Morceau de lard et La Pomme de terre, entre elle et lui. Puis elle dit aux cinq personnages (') :

Mais vous, mes petits amis, rappelez - vous bien, n'est-ce pas ? tout ce que je vous ai dit. («Ouir,, font de la tête les cinq personnages.) En sommc, VOUS n'êtcs pas autre chose

(elle les regarde tour à tour, à mesure qu'elle les nomme) qu'un Oignon,

une carotte, un morceau de lard, une pomme de terre et un chou, et il n'y a pas de quoi vous en affliger, n'est-ce

pas'^ C« Non », font-ils, de la tête, tous les cinq.) VouS SaVCZ aUSSl

bien que moi qu'il n'y a pas de sot métier! Mais, comme je voulais faire adresser, par vous, quelques sages conseils à la jeune Marguerite, qui est une de mes innombrables fdleules, il fallait bien vous donner une bouche avec une petite langue dedans, ce qui supposait une figure; la figure appelait un corps, et ainsi je vous ai transformés en garçons et en fillettes. Vous n'en êtes pas moins des légumes et un morceau de lard, — vous n'êtes que cela pour tout potage, c'est le cas de le dire !

(i) Elle reg«rde tantôt un groupe, tantôt l'autre.

LA MUPE ai

Et vous irez tout à l'heure bouillir dans le pot, comme c'est l'habitude de vos semblables (<• Oui », ioaHis de la tète) ; mais auparavant vous aurez rendu service à une charmante enfant, presque une jeune fille déjà, qui a besoin de mieux comprendre certaines choses. Je vous ai indiqué oe que devra être le sens de vos paroles, et je crois inutile d'y revenir. N'oubliez pas, cependant, qu'à son arrivée dans cette cuisine, — (au public) car cette pièce belle et spacieuse est une cuisine, par la fenêtre de laquelle on découvre un joli paysage de prairies, d'eaux vives et de collines bleues, — (à l'un des deux groupes) n'oubliez pas qu'à son arrivée elle ne doit pas vous apercevoir sous votre forme actuelle. Vous n'aurez pour cela

qu'à ne pas bouger et à vous taire, et, (levant sa baguette en l'air)

par la vertu de ma petite baguette, elle croira voir tout simplement une carotte mêlée à d'autres carottes, un oignon parmi d'autres oignons, et ainsi de suite. Mais, dès qu'elle se sera doucement assoupie, ce qui ne tardera guère, elle pourra entendre toutes les paroles que vous lui adresserez dans le voisinage de son oreille, et, sans ouvrir les yeux, elle aura de vous une vision confuse, tenant à la fois (au groupe de droite) du petit garçon et du chou, (au groupede gauche) de la carotie et de la petite fille. Souvenez-vous encore (reaardanl tour à tour les personnages dont il est

question) que L'Oignou parle au nom de tous les oignons, petits ou gros, La Pomme de terre au nom de toutes les pommes de terre, passées, présentes ou futures, Le Morceau de lard au nom de sa corporation tout entière, et que l'idéal suprême, pour vous tous, votre honneur et votre joie, c'est que vous serviez à faire une bonne soupe !

(• Oui », font-ils de la tète à plusieurs reprises.) Quant à moi, je

m'éclipserai ou je reparaîtrai, je dirai mon mot ou je me tairai, selon mes inspirations successives : ne vous

occupez pas de moi. Est-ce compris? (« Oui », font-ils de la

tête, lentement, une seule fois.

La Fée reprend, face au public :

Bien. Puisque la chose est réglée,

En s'inclinant avec grâce :

Saluons l'aimable assemblée Et filons, filons lestement Pour revenir au bon moment.

Elle fait volte-face, se dirige d'un pas léger vers le fond et sort.

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