BLANCHE, OLIVIER, RENÉE
BLANCHE Eh ! bien, tu reçois du joli monde !
OLIVIER C'est une femme supérieure.
BLANCHE Supérieure à qui ?
OLIVIER Aux autres.
BLANCHE Tu est charmant.
OLIVIER C'est une artiste.
BLANCHE J'en doute fort.
OLIVIER, haussant les épaules.
Et com me tu t'y connais beaucoup n'est-ce pas ! . . .
(Darchi rentre.) BLANCHE
Mais pourquoi pas? En tous cas, il me semble
qu'une artiste devrait avoir, à un degré supérieur,
les qualités de la femme. Ainsi, elle devrait avoir
beaucoup de goût et beaucoup de délicatesse. Or
je ne crois pas que le goût consiste à porter des
robes excentriques, mais sales, et attachées avec
des épingles, — je l'ai vu ! — et à être coiffée en
vierge de Botticelli, mais avec les cheveux pas
débrouillés; et je ne crois pas qu'il y ait de la délicatesse pour une jeune fille à déclarer qu'elle est sûre de ne jamais avoir d'enfants. Comme ce n'est pas de la candeur, c'est de la corruption. Si les femmes artistes ne peuvent pas rester des femmes, je trouve qu'il vaut mieux être une femme avec de la grâce, de la pudeur et de l'amour simple, comme Renée par exemple, ne fût on pas raffinée pour un sou!
DARCHI Tu es une petite sotte.
OLIVIER Tu es une bourgeoise. Et tu parles, naturellement, pour les bourgeoises.
BLANCHE Une bourgeoise, si tu veux. Evidemment, je suis une bourgeoise, comme d'ailleurs, vous êtes, vous autres, des bourgeois. Mais il y a moyen, tu sais, d'être en même temps une brave petite femme, épouse et maman, et une artiste; que l'on soit aristocrate, bourgeoise ou femme du peuple c'est même me semble-t-il, le seul moyen pour une femme, d'être supérieure. Un artiste, n'est-ce pas, est un être plus sensible que les autres, exaltant les beaux sentiments éprouvés par les autres à un degré moyen? Eh bien, chez la femme, ces sentiments, sont deux : l'amour tout court, d'abord,
l'amour maternel, ensuite. Je suis folle de mon mari et j'adore mes deux enfants. Je suis, ainsi, plus artiste que M^^^ Lilian; en tous cas, je lui suis supérieure, puisque je sais trouver de la beauté dans mon devoir et mon rôle naturel.
OLIVIER Mon Dieu ! que tu dis des bêtises !
DARCHI C'est drôle tout de même que ton frère et moi nous ayons des idées si larges, et que tu sois restée encroûtée I
BLANCHE Voyons, papa. Vous avez voulu faire oublier que vous avez été fabricant de poêles, très honorablement. Mais vous êtes devenu beaucoup plus bourgeois qu'avant. Vous étalez des goûts qui ne sont pas les vôtres, une fausse supériorité, comme d'autres étalent leurs décorations. Vos frères, épatent les bonnes gens du chiffre de leur fortune qu'ils grossissent; vous voulez les épater d'un esprit que vous grossissez aussi. Cela revient au même; c'est la même vanité, très étrangère à la simplicité des hommes supérieurs... Ne vous fâchez pas, vous êtes très bon et je vous aime bien. Mais je n'en dirai pas autant à Olivier.
Cela m'est très indifférent.
BLANCHE Oh ! je sais que tout t'est très indifférent. . . Avec tout cela, j'oublie Bab qui est au jardin. (A Darchi.) Il vous réclamait tantôt. Vous lui avez promis, parait-il, de lui bâtir quelque chose, comme un grand papa très vieux jeu. . Venez-vous ?
DARCHI
Oui, mais c'est égal, je te trouve un peu vive. . ,
Tu ne veux pas comprendre. . .
(Ils sortent.)