SCENE IX
HEURTOUX, RENÉE RENÉE, se laisse choir dans un fauteuil. Je voudrais de l'air; père voulez-vous ouvrir? (Heurtoux ouvre la baie. Le soleil se couche lentement. Il fait moins clair sur la scène.) Maintenant, c'est fini !
HEURTOUX Quoi? Que veux-tu dire !
RENÉE Je veux dire que je me reprends toute, que dorénavant je me considère comme libre, tout à fait libre !
HEURTOUX Mais, Renée, tu es mariée...
RENÉE Le mariage m'a faite malheureuse ; je m'en secoue, je le répudie !
HEURTOUX Renée ! tu t'exaltes !
RENÉE, se levant.
Ah ! c'est que vous ne savez pas, père, vous ne
savez pas ce qu'est ma vie, vous ne savez pas ce qu'est mon ménage !
HEURTOUX
Si, je sais. Ta mère ma raconté ce que tu lui as confié il y a peu de temps. (Renée, confuse, se cache la tête dans les mains.)
HEURTOUX, s'approchant d'elle.
Ma pauvre enfant, te voilà toute confuse. Je te préfère ainsi, avec cette pudeur qui fait que, même devant son vieux père attendri, une femme rougit en présence de certains sujets. Ma pauvre chérie ! tu es malheureuse, tu te révoltes : la faute en est peut-être à moi, qui t'ai mal mariée.
RENÉE
Oh! père, ne vous accusez pas.
HEURTOUX
Si, je m'accuse ; je m'accuse et je m'irrite contre mon aveuglement, contre celui de tous ceux qui, comme moi, après avoir vaillamment vécu, après avoir été des époux et des pères dignes, s'imaginent qu'il faut, pour leurs filles, autre chose qu'un homme comme eux, et se laissent séduire par un monsieur qui fait des phrases. Ma pauvre Renée, j'aurais du te trouver un homme tel que j 'étais moi-même, (avec un sourire) tel que j'étais il y a longtemps , oh ! pas très brillant, pas très disert, mais de bonté et d'esprit robustes ; pas très plein de raison subtile, mais plein d'amour de la
vie, de vaillance simple ; un ardent écoutant peutêtre trop son cœur, mais trouvant dans des instincts point faussés une garantie de loyauté et de bon sens ; un homme plus rapproché de la nature, sans doute moins raffiné, mais plus sain et plus tendre, qui t'aurait aimée avec moins de littérature, mais avec passion, avec emportement, comme j'ai aimé ta mère, (Renée s'est redressée en écoutant son père et regarde au dehors.) et t'aurait fait me donner des petits enfants beaux et forts, comme Bab... On dirait que tu ne m' écoutes pas. Renée ?
RENÉE Si père, oh! si, mais je regardais... Il me semblait que tout : le parfum du vent, les chuchottements des arbres, les cris de Bab, tout me disait la même chose que toi. . .
HEURTOUX Tu vois, ma pauvre Renée : j'ai raison de m'accuser.