‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 14 sur 22 · SCENE VIII · texte numérisé non relu

SCENE VIII

LES MÊMES, HEURTOUX

HEURTOUX, entrant.

Qu'y-a-t-il donc. Renée ? Tu parais si exaltée !

RENÉE Ah ! c'est toi père ! Je suis heureuse de t' avoir là.

HEURTOUX Pourquoi? Olivier, que se passe-t-il?

RENÉE Il se passe que je suis horriblementmalheureuse.

HEURTOUX Renée !

OLIVIER Laissez la donc dire.

Que je suis étrangère à mon mari, qu'il dédaigne me faire partager sa vie et partager la mienne, se proclamant d'une autre race ; et qu'il prétend recevoir ici une femme que je ne veux pas recevoir

chez moi ?

OLIVIER

Une scène de jalousie, vous voyez. . .

RENÉE

De jalousie! Oh! non, je ne suis pas jalouse;

mais je ne veux pas être ridicule. Non, une révolte

de dignité, de bon sens, et de tout moi, du moi

moral que vous ne connaissez pas, et qui étouffe !

HEURTOUX Calme-toi, Renée, calme-toi. Voyons Olivier, elle a raison, pourtant : cette femme que vous recevez?

OLIVIER Eh ! c'est une artiste, une artiste avec qui je m'entretiens de mes travaux.

HEURTOUX De quels travaux, mon ami ?

OLIVIER Je ne puis pas vous expliquer. Vous ne savez

pas. . .

HEURTOUX C'est que je n'en vois rien, de vos travaux. Et je me suis déjà demandé si ce n'est pas d'en trop parler à tout le monde qui vous prend le temps

nécessaire à les réaliser. Voilà deux ans que vous êtes marié, et vous travaillez toujours à de vagues projets.

OLIVIER

Mon cher Monsieur, ceci devient plaisant. Laissez-moi donc, je vous en prie, travailler comme j'entends le travail. Encore une fois, vous ne le comprendrez jamais.

HEURTOUX J'ai travaillé beaucoup, pourtant.

OLIVIER

Mais vous avez la compréhension mesquine du travail. Quand on a le respect de sa pensée, quand on sait l'importance de son expression, on sait aussi quel douloureux labeur, c'est de la soumettre à la réflexion. Lorsque je pense, je travaille; et si les résultats de ce travail ne se formulent pas encore, ils constituent lentement l'œuvre, l'œuvre peut-être unique et qui sera digne d'être montrée. Quand on cherche à donner cette œuvre là, le rêve lui-même est un labeur. Et alors, même que ce rêve ne se préciserait jamais en un livre, je n'en aurais pas moins travaillé. Mais je vous parle là un langage. . .

HEURTOUX

Que je comprends, rassurez-vous. Je le comprends si bien, malgré mon infériorité d'émotionel qui ne rêve pas, pourtant, je le comprends si bien

que je le trouve absurde. Non, vous ne travaillez pas en travaillant pour vous seul, non vous ne travaillez pas en rêvant : vous ne faites pas un travail, parce que seul compte le travail utile.

Utile à qui ?

Utile à tous.

HEURTOUX

OLIVIER Alors, pour travailler, il faut, comme vous l'avez fait toute votre vie, fabriquer des étoffes ou vendre des conserves?

HEURTOUX Non, pas nécessairement. Il faut contribuer à produire la somme des choses nécessaire atout le monde, en fournissant, comme je l'ai fait, une part de la matière, ou, comme vous devriez le faire, une part de la beauté.

OLIVIER Je ne crois pas assez au monde, je ne crois même pas assez à la nécessité de la vie, pour m'astreindre à assumer ma part de cette tâche-là. Je n'ai pas accepté ce devoir.

HEURTOUX Il n'y a qu'une façon de ne pas l'accepter : à tout devoir correspond un droit. Le droit ici, c'est celui de vivre.

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OLIVIER Je n'ai pas demandé ce droit. Ce n'est pas moi qui me suis donné la vie.

HEURTOUX

Mais vous la conservez précieusement. Je le répète, vous gardez le droit, vous refusez le devoir.

Vous voilà bien éloquent, mon cher Monsieur Heurtoux, pour un. . .

HEURTOUX

Pour un ancien boutiquier, n'est-ce pas? Non, je ne parle pas bien. Mais je dis simplement des choses que je pense avec force. Et sur ces idées là, l'homme simple que je suis a des opinions très nettes; vous participez au résultat du travail des autres, du mien, de celui de votre boulanger, de votre servante, du paveur, du musicien dont vous sifflez un air en ce moment. Ainsi, vous contractez une dette de vie. Vous ne comprenez, pas et c'est pour cela que vous ne rendez pas Renée heureuse. Il me semble, voyez-vous, que tout cela se tient : le travail, l'amour, la paternité, ce sont toutes manifestations, toutes contributions de vie constituant des devoirs naturels, tout simplement parce qu'on vit, parce que, quoi qu'on en dise, la vie qu'on possède, et à laquelle on tient. . .

OLIVIER

Qui vous dit que j'y tienne ?

HEURTOUX Qui ?. . . Mais tout, toute votre conduite. . . Mais tenez, cette tasse de bouillon à moitié vide sur votre table. Eh! bien, cette vie que l'on a reçue, on doit la rendre. C'est pour cela que nous avons des besoins qui nécessitent le travail, des instincts qui nous font aimer et avoir des petits ; cela correspond aux mystérieuses lois d'équilibre de la nature ; et ceux qui n'ont pas ces instincts et ne comprennent pas ces devoirs sont des exceptions monstueuses. Tout cela vous fait sourire. . .

OLIVIER Un peu, oui. Les mystérieuses lois de la nature me font sourire toujours. Je me laisse pas conduire par des instincts. Et je ne subis pas la nature : je l'analyse.

RENÉE, intervenant.

Taisez-vous donc! Vous vous dérobez devant elle. Vous passez votre temps à disserter sur les sentiments déformés, aveulis, de quelques uns comme vous, vivant loin de la nature, dans l'atmosphère artificielle d'un cabinet de travail comme celui-ci, où le soleil, le soleil dont vous avez peur, ne pénètre pas ! (Elle va vers la fenêtre et ouvre, d'un geste brusque, les rideaux. Un large rayon d® soleil pénètre. On aperçoit un fond de paysage.) Est-ce qu'on analyse ça? Est-ce qu'on analyse les frissons de la terre? On les perçoit, simplement. Et, l'on se

soumet ! On se soumet à la vie souveraine, à l'intransgressible puissance. Oh ! j'ai comme vous de l'orgueil. Je comprends la rébeillon contre tout ce qui est l'œuvre des hommes. Mais quand cet orgueil veut tenir tête à la nature, il ne peut plus donner que la perversion et l'impuissance. Au fond, d'ailleurs, vous le comprenez bien ; et vous avez peur de la regarder en face, et vous fermez vos rideaux! Seulement, vous avez beau faire, elle entre tout de même et quelque jour elle prend sa revanche ! Je crois bien que, pour vous, ce jour-là va venir.

OLIVIER

Vous faites, vous aussi, de très jolis discours. Mais c'est bien de la véhémence pour me montrer un coin de paysage, un beau Corot que j'admire certainement.

RENÉE

C'est comme cela que vous regardez, à travers les visions toutes faites d'une autre ! Vous voyez des Corot, des Rousseau ou des Monet ; vous ne voyez pas la nature puisque vous pensez en la regardant, à autre chose qu'à elle-même.

OLIVIER Vous devenez fatigante, ma chère amie. Vous n'avez plus rien à me dire ? Vous non plus Monsieur Heurtoux?

HEURTOUX Non, je regarde. Je regarde tout cela, que vos rideaux cachaient. Je regarde, dans le jardin, Bab que votre père porte sur ses épaules parce qu'il croit qu'on ne le voit pas. Et je me dis qu'il faut vraiment que nous soyons, en effet de races bien différentes. Et je me demande si l'artiste c'est vous, l'intellectuel qui dissertez sur ces choses, ou si c'est moi, le vieux marchand, qu'elles oppressent et qui ne sait pas en parler.

OLIVIER Evidemment, nous sommes de races différentes. Aussi nous ne pourrons pas nous entendre et il est superflu de poursuivre cette discussion. Trop de dissemblances d'éducation et de culture nous séparent

RENÉE

Nous n'avons pas fini pourtant. Et j'ai à vous poser une simple question, en vous conjurant de bien réfléchir avant de répondre, car votre réponse aura plus de gravité que vous ne le soupçonnez : voulez-vous cesser de recevoir cette femme !

OLIVIER Eh! ma chère, je n'ai aucune raison pour céder ainsi à vos caprices.

C'est bien.

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OLIVIER, allant vers la porte.

Au revoir, Monsieur Heurtoux. Nous nous retrouverons quand vous serez plus calme, et quand vous n'essaierez plus de faire de la philosophie.

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