‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 17 sur 22 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

RENÉE SEULE, PUIS ANDRÉ et BLANCHE

(La scène est dans la demi-obscurité. Renée va lentement jusqu'à la baie; elle s'assied sur un fauteuil dans un coin de la terrasse, et regarde au dehors.)

(André et Blanche entrent.)

BLANCHE Pourquoi donc m'amènes-tu ici !

ANDRE Pour t'embrasser à Taise.

(Il l'embrasse sur la figure et dans le cou.)

BLANCHE Mais tu es fou, voyons. . .

ANDRÉ, l'embrassant encore.

C'est ma façon de répondre à ton père qui disait tout à l'heure que l'amour ne résiste pas à cinq années de mariage. Moi, je ne sais pas discuter ; mes lèvres sont malhabiles à formuler des arguments. Mais tu vois, elles répondent tout de même.

BLANCHE Je trouve qu'elles répondent très bien.

ANDRÉ Vrai ?

BLANCHE, lui tendant les lèvres.

Tu vois : j'ai envie d'écouter encore. . . (André l'embrasse de nouveau.) Alors, tu m'aimes toujours bien?

ANDRÉ

Ma petite Blanchette !

BLANCHE Fort?

ANDRÉ Plus fort encore !

BLANCHE Autant qu'au commencement?

8o LA SOUVERAINE

ANDRE Davantage.

BLANCHE

Pourtant, tu disais alors, qu'on n'aurait pu

aimer davantage.

ANDRÉ

Je croyais, parce que je croyais qu'on ne pouvait

être davantage adorable que tu ne me paraissais

alors. Depuis, j'ai vu que je me suis trompé. Je

le connais mieux, beaucoup mieux.

BLANCHE Pour çà, oui.. .

ANDRÉ, la prenant par la taille.

Et tu es si bien une femme. . . ma femme. . .

BLANCHE C'est incontestable.

ANDRÉ Hé! bien, il me semble que je ne te connais jamais assez. Je t'aime, je t'aime, je t'aime, je t'aime! Et j'ai envie. . .

BLANCHE Chut!... Veux-tu te taire!..; Tu profanes le cabinet de mon frère, le sanctuaire du psychologue !... En voilà un à qui tu as de la chance de ne pas ressembler. .. Ah! moi, un mari comme çà, c'est sûr : je l'aurais trompé.

ANDRÉ Me voilà prévenu. Mais je n'ai pas du tout envie de lui ressembler.

LA SOUVERAINE 8l

BLANCHE Alors, on n'est pas encore de vieux époux?

ANDRÉ Tu en doutes?

BLANCHE

Et on n'est pas encore sur le point de le devenir?

ANDRÉ

Jamais. Pas même à quatre-vingts ans. Nous

serons toujours de jeunes époux. Il faut que je

t'embrasse encore. . , (Renée qui les écoutait s'est levée.)

Chut! (Montrant l'une des portes.) Quelqu'un vient!

Sauvons-nous.

(Ils sortent par l'autre porte sans avoir vu Renée.)

RENÉE, rentrant Qu'ils sont heureux !

(Elle s'appuie à la porte de la terrasse. On entend, dans le lointain, des voix confuses qui chantent.)

SCÈNE XII RENÉE, MÉRYAC (Méryac passe dans le jardin, lentement; il s'arrête en apercevant Renée.)

MÉRYAC, entrant.

Vous êtes seule, là, dans l'ombre ?

RENÉE Je regarde partir le jour.

MÉRYAC Je vous cherchais. . . Votre mari est sorti. Votre

père et votre beau-père causent sur la route. André et sa femme ont disparu, et votre mère fait travailler Bab. . . Je vous cherchais. . . Je ne vous ai plus vue depuis quelques jours. Vous me fuyez?

Non.

MÉRYAC J'ai tant besoin de vous voir!

RENÉE Oh ! vous, vous avez la vie si remplie ! Votre usine, vos chasses. . . Vous n'avez pas chassé par

ce beau jour?

MÉRYAC Non. Je crois que je ne chasserai plus.

RENÉE, qui s'est assise et qui regarde au dehors. Pourquoi donc?

MÉRYAC Un dégoût, presqu'un remords qui m'est venu d'une aventure en apparence banale, d'un incident qui ferait rire les vrais chasseurs.

RENÉE Que vous est-il arrivé ?

MÉRYAC Oh ! rien, mais un rien qui m'a bouleversé, ému jusqu'aux larmes. C'était il y a trois jours. Vous vous rappelez comme il faisait beau, quel impérieux et tendre soleil enveloppait la campagne, comme aujourd'hui... J'étais parti avec mon chien; et.

amolli par la douceur du jour, un peu grisé par le soleil et par l'air, je marchais sans regarder, enfoncé dans un rêve — un rêve que je n'ose pas vous dire, mon rêve de toujours. — Je ne songeais plus du tout à la chasse, j'avais oublié mon chien. Brusquement j'entends un bruit de course dans le sentier que je suivais, entre deux champs de trèfles. Je lève les yeux et je vois, à vingt pas de moi, mon chien courant derrière une petite masse grise qui fuj^ait éperdue. Je ne sais pourquoi, à ce moment, au lieu d'épauler machinalement, comme d'habitude, je suis pris d'un profond émoi. Je crie : « Frac! Frac, ici! » Mais mon chien qui suit sa proie de près est affolé; et quand, courant, j'arrive près de lui, le cœur battant comme devant un malheur que je n'ai pu éviter, il a broyé de ses mâchoires la petite masse grise, étendue dans les trèfles, lamentable et vaincue. C'est un petit levreau. J'assiste tout tremblant à son agonie. Il me semble que je viens de laisser s'accomplir un meurtre. Pourtant, ce n'était pas la première fois que je voyais ainsi mourir une bête, que je l'achevaiis même. Mais j'arrivais alors grisé par le coup de feu que je venais de tirer, et je ne voyais pas. Cette fois, j'ai vu, et j'ai senti dans ce petit corps aux grâce informes palpiter tout le drame de la mort; il m'a semblé sentir tout tressaillir autour de moi, comme si la suppression de cette part de

vie, pourtant si frêle, venait de faire une blessure à toute la vie qui frémissait aux alentours. . . Vous voyez, c'est une histoire banale, puérile. Mais je crois que je ne chasserai plus. Je n'oserais plus toucher à de la vie. Vous me rendez meilleur.

RENÉE

Moi?

MÉRYAC

Oui, vous. Depuis que mon amour pour vous me domine, je sens étrangement grandir en moi le respect de la vie, la passion de tout ce qui la fait ; quand je pense à vous, — et je pense toujours à vous, — toute la nature surgit dans votre évocation, comme aussi vous êtes partout dans la nature qui m'enivre.

Oui, moi aussi, j'ai toujours eu cette exaltation. Je la connais. Quand j'était tout enfant, puis quand j'étais jeune fille, j'avais, dans la campagne, de véritables hallucinations, une frénésie très noble et très douce me faisant percevoir la grande communion des êtres et des choses dans le souverain mystère qui souffle la puissance. Tout à l'heure, lorsque vous êtes arrivé, je venais d'éprouver un grand trouble et je le retrouvais, à la fois précis et confus dans tout cela, devant nous.

MÉRYAC Un grand trouble? Vous avez souffert encore?

RENÉE Non.

MÉRYAC

Si, vous avez souffert. Et cela m'est intolérable de savoir que vous souffrez. Cela m'est plus intolérable encore dans toute cette atmosphère de bonheur qui nous enveloppe et qui semble faite pour vous épanouir, vous si pleine de vie, de passion, de jeunesse !

(Dans le lointain, les voix ont repris la chanson, plus distinctement.)

RENÉE

C'est vrai, mon ami, il fait grisant ce soir. Et ce que nous faisons ici n'est pas raisonnable. Allons-nous en.

MÉRYAC

Vous avez peur?

RENÉE, s'exaltant.

Oui, j'ai peur! oui, je souffre! Vous avez raison, je suis jeune, et je suis vivante ; et je sens ardemment toutes ces choses dont vous me parlez et qui me troublent; j'entends comme vous ce qu'elles chuchottent, et comme elles sont toutes complices, depuis ces voix de femmes qui crient dans le lointain, jusqu'au bruissement des ailes qui passent, aux rires des enfants qui jouent. . . Je comprends le langage troublant des choses, jai peur de ce qu'elle me disent parce qu'elles sont trop tentantes, parce que je me sens trop seule.

trop désarmée; j'ai peur de vous dans tout cela. . . Allons nous en !.. . allons nous en !.. .

MÉRYAC, s'approchant d'elle.

Renée, il ne faut pas avoir peur. Il faut regarder avec confiance, avec ivresse ; vous avez le droit d'aimer, éperduement et sans révolte dans la nature, comme le conseillent les voix lointaines, les voix de femmes et les rires d'enfants. Je vous aime. Renée, je vous aime. . .

(Il la prend dans ses bras.)

RENÉE, se dégageant.

Non, mon ami, non. . . Je vous en supplie. Ayez pitié de moi, ayez pitié de ma faiblesse, de mon abandon! Oh! je n'essaie pas de dissimuler, je n'essaie pas de vous cacher mon trouble, la détresse de mon orgueil, de ma volonté, la défaite de mes résistances. . . A quoi bon ? Vous avez senti battre mon cœur et défaillir mon âme. . . Je vous aime et mon aveu ne vous apprend rien, et je ne rougis pas de vous le dire. . . Mais je vous en supplie, je vous en supplie parce que je vous aime et parce que je veux que nous restions dignes l'un de l'autre, laissez-moi...

MÉRYAC Renée, vous me disiez que vous compreniez le langage de toutes ces choses qui nous parlent et nous poussent l'un vers l'autre. . .

RENEE

Oh! je le comprends, oui. . .

MÉRYAC

Pas comme moi! A moi il crie le désir, le

désir fou !

RENÉE

A moi aussi ! . . . Mais je veux résister. Et je vous implore, je vous implore contre moi-même. Oui, tout me pousse vers vous : ma jeunesse, la tristesse de mon ménage, l'intense besoin de vivre, d'embrasser toute la vie qui me brûle! Oui je vous aime, et depuis que vous m'avez dit votre amour, je lutte désespérément contre l'élan chaque jour plus puissant qui va vers vous, m'ofFrant toute; je lutte douloureusement et avec la certitude de succomber. Je serai à vous, c'est inévitable puisque je vous aime et puisque je veux aimer. Mais si c'était ainsi, ici, en rougissant de notre amour, je serais trop malheureuse. Je ne veux pas que mon bonheur soit une défaite : je veux qu'il soit une victoire! Plus tard, demain peut-être, nous pourrons obéir sans remords, avec fierté. . . Aujourd'hui, ayez pitié, ayez pitié de ma faiblesse ! Je vous aime et je suis à vous... mais pas encore, pas encore. . .

(Elle pleure en s éloignant de lui. On entend encore, plus rapprochées, les voix qui chantent.)

RIDEAU

Troisième Acte

Même décor.

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