SCENE PREMIERE HEURTOUX, Mnie HEURTOUX, DARCHI
DARCHI Ce n'est pas ma faute, pourtant. D'ailleurs, je suis sûr que vous exagérez.
HEURTOUX Ce n'est paë votre faute, évidemment, mon cher Darchi. Mais il est temps que vous voyiez les choses avec moins d'insouciance, car je vous jure que nous n'exagérons rien.
M™e HEURTOUX Hélas! Ils en sont là. Et si vous ne voyez pas Renée plus désespérée, c'est qu'elle a de la fierté : vous voyant soutenir Olivier, elle ne veut pas vous montrer. . . Mais elle souffre, elle souffre beaucoup, et elle ne pourra plus longtemps supporter cette vie. Je crains que l'esprit de résistance, de révolte qui a toujours été puissant en elle, ne l'emporte un jour.
HEURTOUX Je vous l'ai dit : la scène d'hier à propos de cette petite Lilian, a été très violente ; elle m'a révélé une situation extrêmement grave, dont je ne vois pas l'issue. Et l'exaltation de Renée m'a effrayé autant que l'indifférence de votre fils.
Mais que voulez-vous que j'y fasse? Je suis très dépaysé, moi, dans ces histoires sentimentales. Pourquoi aussi Renée s'effare et se froisse-t-elle ainsi de la présence de Klary. Elle est amusante, la petite Klary, tout simplement.
HEURTOUX Elle est trop amusante.
DARCHI
Admettons même que, 3ur ce point, Olivier ait tort... Admettons-le. Mais je ne vois pas bien nettement de quoi Renée se plaint en dehors de cela. Ses griefs sont très vagues, ce sont des impressions.
Mme HEURTOUX
Mon ami, tout le bonheur d'une femme est fait d'impressions. Et ce qui manque le plus au bonheur conjugal de Renée, ce sont peut-être précisément les impressions. On ne laisse pas une jeune femme de vingt-cinq ans dans l'isolement moral où Olivier laisse la sienne. Renée est une nature ardente, avide
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d'affection et d'action. Sous prétexte de recueillement intellectuel qu'elle troublerait, — recueillement dont il ne tire d'ailleurs pas grand chose — , Olivier néglige Renée, lui refuse tout ce à quoi elle considère avoir droit. Vous trouvez que ses griefs sont vagues, qu'elle ne se plaint de rien de précis. Elle se plaint de ne rien trouver dans le mariage de ce qu'elle espérait ; elle se plaint de ne pas être une épouse ; elle se plaint de ne pas pouvoir espérer être une mère.
Ce sont, avouez-le, des idées de petite fille. On ne peut pas s'aimer toujours comme des fiancés. Mme HEURTOUX
Mon Dieu, mon cher Darchi, ce n'est pas à moi, une vieille maman, de vous expliquer comment un mari peut aimer, doit aimer sa femme, comment il doit s'y prendre pour lui faire oublier certaines choses, pour lui faire accepter, dans beaucoup de bonheur, certaines autres. Mais j'ai été, moi aussi, une jeune femme, et je sais bien que mon ménage ne ressemblait pas du tout à celui de ces enfants. (A Heurtoux.qui se tient derrière son fauteuil.) N'est-ce pas, mon ami ? (Heurtoux, sans répondre, l'embrasse doucement dans les cheveux.) Et j'imagine que le vôtre, à cette époque où vous n'étiez pas encore un esprit fort, n'y ressemblait pas non plus.
DARCHI
Nous étions d'un autre temps.
HEURTOUX Il est des choses qui sont de tous les temps, mon cher; et l'on s'aime aujourd'hui comme on s'aimait hier, quand on s'aime vraiment.
Mme HEURTOUX J'ai connu votre femme, Darchi. Je sais qu'elle était très heureuse, et même, — oh! ne vous en défendez pas! — vous vous laissiez un peu dominer par elle.
DARCHI Ah ! permettez, permettez. . .
M^ne HERTOUX Mais si, mais si. Vous étiez très amoureux d'elle. Et puis, vous avez eu des enfants.
Qui me donnent même bien du tracas !
Mme HEURTOUX Mais que vous aimez beaucoup, qui vous ont donné de grandes joies, car vos allures d'à présent n'ont d'autre cause que votre admiration orgueilleuse pour Olivier, et Blanche vous a donné des petits enfants pour qui vous êtes un « bon papa » parfait, quand on ne vous regarde pas.
DARCHI Bien sûr, je ne suis pas de bois.
Mme HEURTOUX Eh! bien, mon vieil ami, consentez donc à vous montrer tel que vous êtes, avec vos vrais sentiments très simples, que vous cachez pour adopter ceux de votre fils, comme vous cachez dans votre chambre votre vieux fauteuil Voltaire si commode et si familier, et celui de votre femme, tandis que vous affichez une passion pour les petits meubles anglais, sur lesquels on ne peut pas
s'asseoir.
DARCHI Qui vous a dit?
Mme HEURTOUX C'est Blanche. Vous voyez qu'on vous connaît bien ; et il ne sert à rien de dépenser de l'esprit pour nous faire croire, à nous, que vous êtes très moderne, très insensible et très nouveau jeu. Nous ne vous croirons pas.
HEURTOUX Et puis, Darchi, nous vous parlons d'une chose vraiment grave, de grands chagrins qui nous menacent en notre enfant. Il est temps que vous interveniez.
DARCHI, effrayé.
Moi?
HEURTOUX
Mais oui, vous. Vous seul pouvez dire certaines choses à Olivier; nous ne pouvons pas. J'ai essayé hier et j'ai très mal réussi. De votre part, son
amour propre acceptera peut-être certains avertissements.
DARCHI De moi?. . . mes pauvres amis, je ne crois pas . . Oh! je vous assure, je suis très sérieux. Je ne me rappelle même pas l'avoir été autant depuis longtemps. Ce que vous me dites de cette pauvre Renée m'émeut profondément, et je suis en train de me demander très sévèrement si je ne mérite pas, en tout cela, une part de reproche.
Mme HEURTOUX Mais personne ne vous accuse.
DARCHI Je me demande si je ne dois pas m'accuser moimême ? Vous m'avez retourné, voyez-vous ; il y a des années que je ne me suis plus regardé aussi bien en face. Mais que voulez-vous ? J'avais confiance en l'intelligence d'Olivier, et je n'aurais jamais cru que les choses pouvaient ainsi tourner
au drame.
HEURTOUX
Peut-être, si vous intervenez.
Voilà... Je voudrais bien, je vous le jure, je voudrais ardemment aider à réparer. Mais Olivier ne mecoutera pas, j'en suis sur. Vous comprenez, je l'ai habitué à penser comme lui. Il est beaucoup plus savant que moi, il parle mieux ; je
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me suis un peu laissé aller à intervertir les rôles, je le confesse. Maintenant, si j'apparais tout d'un coup en moraliste, en père, il va me rire au nez. . . — oh ! respectueusement. . . me sourire au nez... — en me disant des choses très fortes que je ne comprendrai qu'à moitié et auxquelles, nécessairement, je répondrai très mal. Et puis je crains qu'il me serve des arguments que j'ai servi moimême.
HEURTOUX Vous en êtes là, Darchi !
DARCHI
Dame ! si vous croyez que c'est facile d'être le père d'un homme supérieur, quand on n'est soimême qu'un brave commerçant enrichi ! Comment répondre à des mots qu'on ne comprend pas? Avouer qu'on ne comprend pas? C'est humiliant. Alors, on prend le parti, le plus simple ; on s'applique à paraître supérieur de la même façon. Évidemment le système a des inconvénients; et je les éprouve très cruellement aujourd'hui ; je suis très, très peiné et très confus devant vous de m'avouer impuissant à rien faire pour atténuer notre commun chagrin.
HEURTOUX
Essayez.
Oh! je veux bien. J'essaierai, j'essaierai, mais
sans grand espoir. Je vais même essayer de le
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trouver tout de suite. . . (Avançant vers Heurtoux.) Au moins, vous ne m'en voulez pas, Heurtoux?
HEURTOUX, lui serrant la main.
Mais non, je ne vous en veux pas. Je vous plains autant que je nous plains.
DARCHI, sortant.
Je vais essayer.