LES MÊMES, OLIVIER
RENÉE, se redressant.
Ah ! Vous allez savoir, mère. J'avais fait appeler mon mari précisément pour lui faire part de cette résolution que je vous annonçais.
OLIVIER Quelle mise en scène ! Et quel pathétisme encore ! Qu'est-ce que cela signifie ?
RENÉE Je vais vous le dire. Vous vous rappelez, n'est-ce pas? que je vous ai dit, il y a un mois, de prendre
LA SOUVERAINE Io5
garde, de me défendre contre moi-même. Vous avez haussé les épaules. Vous vous rappelez qu'hier je vous ai demandé, en vous prévenant de la gravité qu'aurait votre réponse, de ne plus recevoir cette femme dont la présence est pour moi un outrage. Vous avez refusé. Il y a un mois j'espérais encore vous ramener à moi, vous faire accepter d'être un homme comme un autre ; je ne songeais pas encore, je le jure, à ma résolution d'aujourd'hui... Mais hier j'y songeais, et votre réponse m'a déterminée.
OLIVIER, très froid.
Une résolution? Laquelle?
Elle est fort simple ; je m'en vais.
M'ne HEURTOUX
Tu t'en vas ?
HEURTOUX
Que dis-tu Renée ?
RENÉE Je dis : je m'en vais! Je vous en prie, père, laissez moi achever.
OLIVIER, très froid.
Vous VOUS en allez?. . . Votre esprit romanesque vous emporte encore une fois, ma chère amie. . . Vous n'avez pas le droit de vous en aller, à moins d'un divorce qui dépend de moi, car vous seriez assez embarassée de fournir des griefs valables.
RENÉE
Je le sais. Aussi n'est-ce pas au divorce que je songe en ce moment. Le divorce, j'y compte bien pour refaire ma vie. Mais je veux la révolte d'abord, je veux l'irréparable. Discuter, plaider, c'est encore se soumettre. Et je ne veux plus me soumettre! Je ne veux pas demander mon droit à la vie, mon droit à l'amour. Je les prends simplement. Après, il faudra bien que vous me libériez. Et alors je serai l'épouse que je ne pouvais être avec vous. C'est pour cela que je m'en vais.
OLIVIER, toujours froid.
Et peut-on savoir où vous allez?
RENÉE Non, mais vous pouvez savoir mes intentions.
Et que sont-elles?
RENÉE
Voici : ce soir, j'appartiendrai à l'homme que
j'aime.
Mnae HEURTOUX
Renée! Tu es folle! mon enfant!
HEURTOUX Tu ne peux penser ce que tu dis !
OLIVIER Laissez donc. Ceci me regarde. Ce soir, ditesvous. Etes-vous bien sûre de ne pas devoir parler au passé?
RENÉE Ma conduite d'aujourd'hui répond d'hier. Si je vous avertis, si je vous brave, c'est qu'il m'eût répugné de mentir, de me cacher comme d'une faute. Je suis convaincue que je ne fais qu'user d'un droit. J'ai eu trop de résignation, j'ai trop longtemps attendu l'heure où vous voudriez me comprendre, m'aimer comme je voulais l'être, m'aimer comme vous le deviez, car je vous aimais, moi, je vous aimais avec toutes les illusions, avec tous les espoirs d'un cœur très ardent et très neuf. Puis, quand cet espoir est tombé, quand j'ai compris que jamais vous ne seriez l'époux, j'ai cru qu'un jour vous me donneriez cet enfant que j'appelais, qui aurait personnifié le grand désir de vie, l'élan éperdu d'affection et d'amour, qui font la femme, toute la femme, l'enfant qui serait venu animer et ennoblir notre ménage vide, notre association malpropre, cette maison où tout est inutile et vain, à commencer par nous ! Cette joie encore vous me l'avez refusée. Eh! bien, sans cet amour, sans cet enfant, je ne puis plus vivre! tout en moi les veut : mon esprit, mon sang, mon cœur, mes sens. J'en ai besoin, j'étouffe, j'y ai droit et je les prends! Et je m'en vais, délibérément, sachant très bien ce que je fais, et résolue à me donner à un homme qui m'apportera tout cela. Je me donnerai avec joie, et avec sérénité, parce
que je prends simplement la part de vie à laquelle j'ai droit, parce que ce que je veux surtout c'est cet enfant qui vous effrayait, qui me fera meilleure et obéissante à la loi de vie que vous méconnaissez !
OLIVIER
C'est assez ! Cela devient vraiment intolérable. Et vous oubliez, dans vos résolutions, que je suis votre mari, et que vous m'outragez. Je ne veux pas vous répondre, Renée ; je dois m'adresser à quelqu'un d'autre. Ce quelqu'un, c'est évidemment Méryac ?
RENÉE
C'est lui, oui.
OLIVIER
C'est cela. J'aurais dû m'en douter depuis longtemps. Et vous croyez que je vais vous laisser partir ainsi, tranquillement, parce que la contrainte aujourd'hui vous pèse et parce que, après m'a voir trompé en vous cachant, vous voulez par vos amours de la liberté et du grand air? car ce n'est pas d'aujourd'hui. . .
RENÉE Vous mentez!
Taisez- vous !
Oh! je suis bien décidée à vous braver ! Ce que j'ai résolu, je le ferai. Et je voudrais bien savoir comment vous pourriez m'en empêcher. En admet-
LA SOUVERAINE lOQ
tant que vous y réussissiez aujourd'hui, que ferezvous demain? Vous ne pourrez pas, n'est-ce pas, me séquestrer ?
OLIVIER Votre amant me rendra raison.
RENÉE Je ne crois pas. Il ne risquera pas son existence contre la vôtre, La vôtre est inutile, la sienne m'appartient.
OLIVIER C'est donc un lâche.
RENÉE Vous parlez de lâcheté, vous? Je vous admire. Vous vous croyez courageux, et vous êtes lâche devant la vie, tout en elle vous effraie, tous ses devoirs vous font peur!
HEURTOUX Renée, je t'en supplie, calme-toi, songe à tout le mal que tu nous fais.
OLIVIER Eh! Monsieur, la faute vient de vous, des idées romanesques que vous lui avez données, de la sotte sentimentalité qui la jette aujourd'hui dans les bras d'un beau mâle. J'aurais dû prévoir qu'une telle femme, ainsi élevée par de tels parents, ne pouvait être la femme d'un artiste, que jamais je ne pourrais l'élever jusqu'à moi. . .
IIO LA SOUVERAINE
HEURTOUX Si VOUS aviez été un artiste vraiment, je crois bien que nous n'en serions pas où nous en sommes. Je n'approuve pas Renée. Mais ne dites pas que l'artiste c'est vous, vous qui vous enfermez dans du verbe confus, vous qui ne comprenez que les mots, vous qui ne trouvez une impression que dans un livre ou devant une toile, vous dont les yeux ne peuvent supporter les clartés vives de la nature, vous qui déformez toutes ses beautés de votre rapetissante et perverse analyse, vous qui vous dérobez à toutes les lois essentielles et voulez mettre en règles précises jusqu'à l'amour. Croyez-vous vraiment que l'artiste ce soit vous, ou elle qui s'abandonne peut-être trop docilement, mais émerveillée et radieuse à la volupté de vivre, de regarder, et de laisser passer en elle le grand souffle pur des instincts souverains ; elle qui vibre, rit et pleure au spectacle des choses qui la dominent et qui l'appelent, et devant lesquels vous ne trouvez que des mots, jamais une émotion, jamais une larme, comme en ce moment d'ailleurs. . . Oh! je ne l'approuve pas, mais je comprend sa révolte.
OLIVIER
Finissons-en. Et qu'elle s'en aille. Après tout, ce
sera la libération pour moi plus que pour elle. Et
ma dignité me défend de la retenir. Même, après ce
qui vient de se passer, je n'ai plus qu'à souhaiter
qu'elle s'en aille au plus vite. Je la laisse à la brute qu'elle admire. Je retrouverai peut-être le calme dont j'ai besoin, le calme trop longtemps compromis par une femme qui ne pouvait me comprendre.
(Il sort.) RENÉE, avec exaltation.
Je suis libre! (Elle va vers ses parents qui pleurent.) Ne pleurez pas, père ; mère, je vous en supplie, ne me condamnez pas. Et ne soyez pas tristes, puisque c'est au bonheur que je vais. Regardez la campagne là bas, regardez le grand ciel lumineux que le soleil fait resplendir. Regardez tout cela, toute cette vie muette et puissante qui m'appelle. C'est tout cela qui me conseille et qui m'attend, c'est vers tout cela que je vais, vers tout cela que vous m'avez appris à aimer et qui m'a toujours enveloppée toute. J'appartiens à tout cela, parce que je me sens une chose de ce tout, parce que je tressaille à ses frémissements, parce que je suis une femme enfin, une femme qui veut être heureuse et qui veut être féconde!. . . Ne pleurez pas mère. . .
HEURTOUX Renée, je ne veux pas !
RENÉE Oh! vous ne pouvez rien, père, laissez moi partir, car j'obéis à la force souveraine!
RIDEAU
Georges BALAT, éditeur à Bruxelles