‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 20 sur 22 · LES MÊMES, RENÉE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, RENÉE

RENÉE, entrant.

Tu n'as pas vu Blanche, mère?

Mme HEURTOUX Je l'ai vue tout à l'heure. Elle doit être dans la maison. Viens donc, Renée, nous voudrions te

parler.

RENÉE Qu'y a-t-il, mère ?

Mme HEURTOUX Nous voudrions savoir ce que tu as. Nous te trouvons si transfigurée. As-tu eu avec ton mari une explication qui t'ait rassurée ?

RENÉE Il n'y a pas eu d'explication nouvelle, mère. Et il n'y en aura pas; du moins. . .

Mme HEURTOUX Mais alors, mon enfant, qu'as-tu ? Regarde-moi bien en face. (Renée la regarde très franchement.) Tu

es toute changée depuis hier. On dirait que le

grand chagrin que tu as éprouvé est effacé. On

dirait même qu'il y a de la joie, du triomphe, dans

tes yeux. . .

RENÉE

Je suis calme, mère, voilà tout. Je me suis ressaisie. Je n'ai plus d'anxiété; mon calme vient de ce que j'ai pris une résolution, de ce que maintenant je vois clair dans ma vie; j'ai retrouvé ma

volonté.

Mrae HEURTOUX

Tu as pris une résolution dis-tu? Quelle résolution?

RENÉE

Mère, permettez-moi de vous la taire encore. Oh ! pas longtemps, vous saurez tantôt. M-^e HEURTOUX

Comment? Tu vas nous cacher quelque chose, à moi, à ton père? C'est donc que ce que tu as décidé est mal.

RENÉE

Non. Ce n'est pas mal. Seulement, je crains tout de même que vous vous y opposiez tous deux. Vous m'avez faite très sensible et très honnête, mère, comme vous êtes très honnêtes tous deux; mais notre honnêteté n'a pas le même âge et, si respectueuse que je sois de votre conscience, je crois avoir le droit de ne pas toujours penser comme elle. Peut-être, sur la résolution que j'ai

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prise, ne serions-nous pas d'accord. Et comme je suis absolument décidée, comme rien au monde ne pourrait me retenir. . .

HEURTOUX Pas même nous, Renée ?

RENÉE

Pas même vous, mon père, vous que j'aime, vous que je vénère et à qui je serai désolée de causer du chagrin. Mais je sens que c'est mon bonheur que je vais refaire, et mon bonheur ne peut pas longtemps vous peiner.

Mme HEURTOUX

Mais ne vois-tu pas que tes réticences nous font

souffrir déjà ? Pour que tu nous cache ainsi ce que

tu veux faire, il faut que ce soit bien grave, bien

irréparable. Tu ne vas pas oublier tes devoirs,

Renée ?

RENÉE

Quels devoirs ?

Mm« HEURTOUX Mais, tes devoirs d'épouse, mon enfant.

RENÉE Mes devoirs d'épouse! Je ne suis pas une épouse! Vous le savez bien.

HEURTOUX Tes devoirs de femme.

LA SOUVERAINE lOI

RENEE

Je ne suis même pas une femme ! Du moins, je

n'ai pas eu, jusqu'à présent, la vie d'une vraie

femme, Et ce sont les devoirs d'une femme que je

veux avoir.

HEURTOUX

Enfin, Renée, que veux-tu faire? Vois comme ta mère est inquiète, comme elle a peur pour toi, pour nous, comme elle redoute tout! Confie nous ta résolution. Nous tâcherons de te comprendre, de te soutenir, si notre conscience nous le

permet.

RENÉE

Je vous demande pardon, père; à toi aussi mère. Je vais vous faire du mal, je le sens; mais c'est inévitable et nécessaire. C'est, dans la sérénité qui m'est revenue, une seule tristesse ; mais il le faut, et si je ne faisais pas aujourd'hui ce que je veux faire, vous souffririez un jour davantage, et alors, peut-être, je devrais rougir devant vous. Mine HEURTOUX, pleurant.

Renée !

RENÉE

Je voudrais seulement que vous me compreniez,

que vous ne me condamniez pas. Vous parlez de

mes devoirs de femme, mère. Mon devoir de

femme est d'aimer exclusivement l'homme qui

m'aime et de lui être fidèle. Or, Olivier ne m'aime

pas. . .

HEURTOUX

C'est ton mari.

RENÉE

Alors, parce que c'est mon mari, vous voulez que, irrémédiablement, pour toujours, je sois sacrifiée, sacrifiée à une convention ! Vous voulez que je traîne jusqu'au bout cette existence misérable et vide, sans but et sans espoir ? Vous ne pouvez pas vouloir cela, vous ne pouvez pas vouloir que, à jamais, je sois seule, toute seule, sans affection, sans amour, qu'à vingt-cinq ans je me résigne à cette renonciation.

Mme HEURTOUX Tu es cruelle, mon enfant. Tu es seule, dis-tu ? Nous ne sommes donc rien, plus rien ?

RENÉE Vous savez bien que je vous aime, mère, avec toute la ferveur, avec toute la reconnaissance, avec tout le respect dont je suis capable. Mais si je vous aime et si je vous respecte ainsi, c'est pour l'exemple que vous m'avez donné, c'est parce que je puis me dire que je voudrais, quand j'aurai votre âge, vous ressembler, pouvoir, comme vous le faites, en regardant au plus lointain de ma vie, être fière de moi, satisfaite d'avoir accompli ma tâche, d'avoir été digne de ma part de bonheur. Ce que j'admire et ce que j'aime en vous, c'est le souvenir de tout votre passé; c'est cette impression

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de calme honnête et fort, de devoir accompli, que je vous dois quand père embrasse vos cheveux blancs ou quand je me considère, me rappelant que je suis faite de toute votre vie. Je vous aime pour toutes les tendresses que vous personnifiez. Et je veux être comme vous, je veux, quand viendra le soir de ma vie. qu'il soit comme celui de la vôtre, le soir d'un jour bien rempli de soleil et de devoir.

M°ie HEURTOUX Mais, mon enfant, comment veux-tu? Le malheur a fait que tu ne peux plus trouver ce que tu rêves, autrement qu'en te révoltant, en cherchant

ailleurs. . .

RENÉE Eh! bien, oui, je me révolte!

HEURTOUX Et ainsi tu nous oublies.

RENÉE Je ne vous oublie pas. Je sais bien que vous souffrez comme moi, peut-être davantage, de ma triste existence. Je veux en changer. Et devant le bonheur que je trouverai vous retrouverez le vôtre. Je vous ferai pleurer; et puis je vous ferai sourire. Et vous serez heureux comme lorsque j'étais toute petite et que penché sur mon berceau vos yeux inquiets de me voir un bobo, s'illuminaient de joie, dans les larmi s, en me voyant me ranimer. . . Je sais bien que les enfants ne donnent que de ces

joies là; mais elles doivent être si profondes et je vous les envie tant, mère !... Vous verrez, cette fois encore, je suis malade, mais je me guérirai. Mais vous serez encore penchés vers moi, n'est-ce pas?... Cela il faut me le promettre. J'en ai besoin.

Mm» HEURTOUX, pleurant.

Ma pauvre fillette. . . Crois-tu que nous pourrions faire autrement ? Sans toi que serait aujourd'hui

notre vie ?

Ce que serait dans vingt ans la mienne, mère, si je ne me révoltais pas.

HEURTOUX

Au moins, dis nous. . .

(Olivier entre.)

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