La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la Révolution
S'il est un mot sur la portée duquel il soit nécessaire de s'entendre aujourd'hui, c'est celui de Révolution.
Dans toute entreprise on doit distinguer l'exécution et la pensée. L'idée générale acceptée, toute l'activité se reporte vers sa réalisation : les formes se manifestent, l'œuvre s'accomplit, et sous l'influence de travaux incessants, elle se rapproche du type invariable qui lui donna la vie.
Cependant, soutenu par l'espoir, l'homme ne doute point de l'excellence du but qu'il poursuit; c'est alors que l'œuvre est terminée, quand il désespère de réaliser son plan d'une manière plus absolue et de donner un corps plus parfait a l'idée, 'qu'il songe aux vices du système, a la fausseté du principe, et qu'établissant avec une science plus haute et l'expérience acquise la critique de sa création, il détermine les conditions d'une œuvre
plus en rapport avec les résultats qu'il en attend, et recommence de nouveaux travaux qui serviront h juger une nouvelle doctrine.
C'est ce changement de principe et de doctrine qui <>st la révolution.
Scientifique, industrielle, politique ou religieuse, une révolution présente toujours ces caractères de nier les vérités antérieurement acceptées cl d'affirmer une vérité nouvelle. Elle offre toujours ces deux phases : Tune critique, pendant laquelle elle nie le principe fondamental et les théories du passé; l'autre organique, pendant laquelle elle cherche le principe et construit les théories de l'avenir. Les sociétés n'échappent point à cette règle, elles sont de véritables construciions humaines et leurs formes ne sont que l'expression d'une doctrine dont les conséquences logiques, lentement déduites à travers les siècles, constituent la tradition d'un peuple et le contrat social lui-même.
Résultat des efforts du génie, cette doctrine devance toujours de plusieurs siècles les faits et les idées de l'époque où elle fut conçue, et pénètre en quelque sorte dans l'avenir. Pendant longtemps Je progrès des sciences morales et physiques et le mouvement des esprits et des choses semblent la confirmer et justifient les prévisions de ses fondateurs. Mais a mesure que la société s'éloigne de son origine, les faits nouveaux s'amoncellent, les sentiments et les idées se modifient, et les prin-^ cipes qui servaient de base à l'organisation sociale cessent enfin de répondre aux désirs, aux besoins , aux circonstances , et deviennent inca-
pables d'ordonner les relations nouvelles. Alors les défenseurs de la doctrine traditionnelle s'irritent contre des nécessités qui la condamnent; ils prennent en horreur ce mouvement de l'humanité qu'ils favorisaient alors qu'il semblait justifier leurs principes. Ils combattent désormais le progrès qu'autrefois ils aidaient de leurs efforts ; ils cessent de contempler l'avenir et tournent leurs regards vers le passé. Ils ont horreur de la vie, des joies de l'espoir, des élans du désir , et vouent un culte a la mort immobile , aux regrets , au sou- venir.
Mais l'humanité , jeune encore , aime à vivre et ne s'attarde pas a pleurer sur les tombes.
Dès que cet antagonisme fatal entre la doctrine sociale et les besoins du temps est constaté, la critique des principes fondamentaux de la société commence; cet examen aboutit invinciblement a la négation de ces principes. Dès lors l'organisation sociale tout entière est mise en suspicion ; elle a cessé d'être l'expression d'une vérité. La société devient un fait , elle n'est plus un droit; aux jeux des hommes elle est encore un phénomène , elle a cessé d'être une justice.
Un tel état constitue une situation pénible, instable , violente , qui doit durer jusqu'au moment où la découverte d'une vérité dogmatique Irèsélevée permet de coordonner les senliments et les faits anciens et nouveaux, de leur donner un lien commun, de satisfaire a tous les besoins économiques et moraux et de remplacer ainsi le lien que les nécessités du progrès ont brisé.
Entre temps , des vérités de second ordre ren-
dent compte d'un certain nombre de faits sociaux; mais faute d'un principe commun qui les relie, elles s'opposent les unes aux autres, et les divers faisceaux qu'elles ont formés semblent se combattre au lieu de s'unir. La nation se divise alors en deux grandes catégories de partis. On peut les désigner par la méthode politique vicieuse qui leur donna naissance. L'une se compose des éclectiques, l'autre des sectaires.
L'esprit de secte procède de l'engouement pour un principe secondaire auquel il sacriûe toutes les vérités du même ordre. Enveloppé de contradictions, le sectaire désespère d'atteindre b la synthèse qui les résout; il préfère, dit-il , prendre un parti et choisit une de ces vérités ; puis , tranquille et sûr de lui désormais, il nio toutes les autres.
Dans le même désespoir, l'éclectique affirme , au contraire, qu'il est insensé de choisir, inutile de sonder d'impénétrables mystères et que l'homme sage est celui qui sait user de chaque principe et n'en abuse jamais, puisque l'abus d'une vérité détruit sa voisine.
Ces deux systèmes sont fils du scepticisme et du découragement; la sagesse prétendue de l'éclectique et l'audace apparente du sectaire ne sont que l'aveu de leur impuissance.
L'école éclectique, en tant qu'elle accepte a la fois les principes contradictoires de protection et de liberté, de privilège et d'égalité, etc., et tend a les balancer dans un accord plus ou moins parfait, forme une sorte de parti mitoyen ; elle se glorifie de sa modération, et son véritable triomphe s'est caractérisé d'un seul mot : le juste milieu. Elle
est essentiellement corruptrice. En effet, non-seulement elle est impuissante a développer la notion parfaite de justice et de vérité , mais elle réduit en théorie cette impuissance même; ce n'est point en elle une faiblesse actuelle, mais bien un vice essentiel; en toute chose, elle ne voit que le relatif, du plus ou du moins. Que deviennent, avec un pareil système, le beau, le laid, le crime, la vertu? de pures limites variables h chaque instant, dépendantes du temps, des lieux, des circonstances. Le peuple en est sauvé par son ignorance. Pour désespérer ainsi de la recherche du vrai, il faut en avoir bien clairement reconnu les contradictions, il faut avoir une demi-science, et le peuple ne sait pas. Cependant ces doctrines désolantes filtrent peu a peu des classes lettrées jusqu'à lui. Il se démoralise lentement. Mais l'éclectisme est surtout le partage de la bourgeoisie. Une autre cause puissante naît de la différence même des situations. Pour adopter ainsi ce moyen terme entre l'oppression et la liberté, le juste et l'injuste, il faut qu'il se résolve en faveur de celui qui l'accepte. Le peuple souffre, il a besoin de changement. — Aussi l'éclectisme, sous toutes ses formes , donne-t-il le ton au parti conservateur. Quant au peuple, le besoin d'amélioration né de sa misère lui masque l'état d'imperfection de ses connaissances, et dès qu'une hypothèse ou qu'une vérité certaine coordonne a ses yeux un certain nombre d'éléments sociaux , explique certains phénomènes, suffit a certaines relations , il se hâte , généralise a l'instant , élève une vérité secondaire a la hauteur d'une concep-
lion supérieure et ne tient désormais nul compte, dans là solution qu'il appelle, de toutes les vérités contradictoires qu'il rencontre sur sa route. Nous l'avons déjà dit, c'est la un signe de découragemeut. S'il h examine point, c'est qu'il craint d'être obligé de chercher encore ; ce n'est point là une foi vraie , mais enfin cette impatience est elle-même le signe de l'espérance et de la foi dans une vérité possible. En cela l'esprit de secte n'est point directement démoralisateur; au contraire, il maintient, en ce temps de scepticisme, la pensée d'une vérité rédemptrice. Mais que restera-t-il de foi dans les cœurs quand il faudra renoncer a ces théories illusoires, quand il faudra reconnaître la faiblesse et l'inutilité de ces nacelles fragiles livrées a la tempête, sur lesquelles tant de cœurs naïfs ont placé leur espoir?
Le sectaire , résolu a fouler a ses pieds les vérités contradictoires dont il a pris le parti de suspecter la légitimité, a besoin d'une force pour s'établir; il est exclusif, il faut qu'il s'impose. Il s'excuse en disant que ce n'est la qu'une nécessité transitoire. Il se trompe. Si la force est nécessaire a l'esprit de secte, ce n'est point pour vaincre une résistance occasionnelle, mais bien la résistance éternelle des vérités qu'il méconnaît. Le sectaire a besoin du pouvoir.
L'éclectique , pour assurer son jeu de compensation et de balance , a de même besoin d'un régulateur : encore le pouvoir.
C'est ainsi que ces deux écoles s'entendent sur ce point et conspirent l'une et l'autre pour maintenir, quel que soit le résultat des secousses poli-
tiques, une unité centrale puissante , et c est ainsi que tour a tour, méprisé pour son hypocrisie, haï pour sa violence , le pouvoir, instrument de corruption ou de tyrannie, est si bien servi par ses défenseurs, qu'il descendra bientôt de son trône aux acclamations unanimes de la nation, le jour où la formule nouvelle créant l'unité sur d'autres bases rendra son rôle inutile.
Les divers partis sectaires sont aussi nombreux que les éléments analytiques de la synthèse sociale; chacun d'eux prend l'un de ces éléments pour la synthèse elle-même; et, comme de droit, les plus absolus sont ceux dont la formule sacramentelle est la plus restreinte , leur besoin de force et de violence est proportionnel a leur faiblesse intellectuelle et a leur ignorance.
Cette difficulté d'une action commune que présente le parti du mouvement se retrouve au sein du parti conservateur, et les associations d'idées qui caractérisent l'éclectisme ne constituent pas une moindre division dans l'entendement que la division extérieure des sectes.
De la découle la perception claire de la mission de ces écoles.
L'une est chargée de détruire l'organisation morale que le vieux monde nous a léguée.
L'autre est chargée de détruire l'organisation formelle qui fut l'expression de la première.
Telle est leur légitimité. Elles n'en ont point d'autre; leur œuvre achevée, elles disparaîtront, elles n'auront plus de raison d'être.
Ainsi , quand nous serons complètement démoralisés, nous n'aurons plus d'éclectiques; quand
nous serons complètement désorganisés, nous n'aurons plus de sectaires.
Et le pouvoir ne servant absolument qu'a ces gens-ia , nous n'aurons plus de pouvoir.
Un bien n'arrive jamais seul !
L'éclectisme procède par la ruse et la corruplion — ce qu'il appelle des habiletés — il parle d'ordre, et sa pensée n'est que le désordrfc luimême.
L'esprit de secte procède par la violence et la terreur — ce qu'il appelle de l'énergie — il parle de liberté, il rêve dictature.
Le premier appartient a la résistance, et par ses principes sans unité, il hâte la dissolution des notions d'ordre et d'unité, c'est-a-dirc de la société même.
Le second, en défendant les formes surannées dont il espère se servir et par l'effroi qu'il inspire, gêne et retarde le parti du mouvement et l'empêche de prononcer la rupture du contrat social et le retour a la liberté individuelle absolue avant que les idées d'unité nouvelles aient assez pénétré les esprits pour que le nouveau contrat puisse en résulter.
Telle sont leurs fonctions : leur utilité : naît de leur aveuglement.
11 est cependant juste de reconnaître que l'éclectisme adoucit les frottements et les chocs d'une société privée des conditions régulières de l'ordre. L'esprit de secte, par la vigueur de son action et le danger dont il menace incessamment les intérêts et les relations établies, n'est pas moins utile. Une perfection et une puissance médiocres ne sont
point le destin de l'humanité. Le péril et la douleur ont une cause finale : arracher l'homme au repos , a la torpeur et l'obliger a trouver le bonheur, a chercher la justice.
Mais il ne faut pas se bercer d'illusions. Le temps s'écoule, et la corruption, fille de l'éclectisme, et l'antagonisme haineux des sectaires, menacent de prendre un tel degré d'exaspération et de généralité, qu'il devient urgent de sortir au plus tôt d'une situation morale et politique impossible.
Quel doit être le caractère de la solution sociale ? A quel signe peut-on reconnaître le principe fondamental des doctrines de l'avenir?
Il est certain que si la société se désorganise sous Faction de forces ou d'énergies permanentes, de causes économiques ou morales , d'idées, de sentiments et de besoins , parce que son principe n'est point compatible avec ces éléments ; il est certain que le principe de l'ordre futur doit être compatible avec ces forces , ces énergies , ces causes , ces idées , ces sentiments et ces besoins, sous peine d'être frappé d'une impuissance organique radicale.
Or, a mesure que les éléments nouveaux se posent en face de l'ordre social comme des forces contradictoires, il est à remarquer que toutes ces contradictions revêtent un caractère commun. Ce fait prouve expérimentalement l'harmonieuse unité des sociétés humaines. Toutes les vérités sociales étant filles d'un principe dogmatique , toutes les négations sont filles d'une négation fondamentale.
Cette négation fut , de nos jours , la liberté.
Sa conséquence pratique la plus générale fut l'égalité.
Je n'ai point a démontrer ici toute la puissance révolutionnaire de ces formules radicales. Elles sont exclusives non-seulement de toutes les formes qu'ont revêtues les sociétés basées sur le christianisme, mais encore de toutes les sociétés qui ont existé jusqu'à ce jour.
L'esprit et les formes des sociétés possibles dans l'avenir, et les conditions de l'ordre dans le présent, seront donc essentiellement nouveaux et distincts de tout ce que l'on peut rencontrer dans l'histoire.
Cette nécessité d'une rénovation totale ne doit pas effrayer outre mesure ; elle est propre a toutes les époques révolutionnaires.
Le christianisme , a son origine , était absolument incompatible avec toutes les conditions de l'ordre dans le passé.
Le spiritualisme semblait exclusif de toute société, parce qu'il était exclusif de toute législation morale humaine, et qu'il rendait ainsi l'action judiciaire injustifiable et impossible.
Le péril était imminent, les difficultés semblaient insurmontables. Les chrétiens surent résoudre les difficultés et conjurer le péril par l'acceptation d'une législation morale révélée.
La liberté de conscience étant exclusive de celte législation révélée , la solution sociale des chrétiens est mise a néant, et nous sommes mis en demeure de découvrir une solution nouvelle.
Comme l avaient prévu les païens , cette solution doit être exclusive de toute législation morale et
de toute codification des délits et des peines; c'està-dire que le christianisme ayant mis a néant toute la valeur des législations morales humaines, et la liberté de conscience mettant a néant toute la valeur des législations morales révélées, la solution sociale de l'avenir doit être compatible avec l'absence d'une législation morale quelconque.
Le caractère des doctrines socialistes rationnelles est donc l'absence d'une morale servant de base à des prescriptions imposées. Cette immoralité n'est qu'apparente; elle signifieque le socialismese reconnaît impuissant a formuler une morale écrite supérieure a la morale chrétienne. Il considère une semblable entreprise comme le signe d'une véritable rétrogradation sociale et de la plus odieuse tyrannie; d'autre part, il croit a la liberté de conscience, ne peut consentir a enfermer le progrès humain dans le cercle d'une loi religieuse immobile, et refuse de défendre par la compression un idéal m%ral auquel il a cessé de reconnaître un caractère divin. Il pense que la morale chrétienne doit subir des modifications nombreuses dans l'avenir ; mais il pense que ces modifications ne sauraient être utilement que le résultat de l'action incessante et libre de l'opinion publique et de la conscience humaine, et qu'elles ne sauraient être le résultat de l'action des lois et de la pénalité.
Jusqu'à ce jour , toutes les doctrines sociales ont eu pour cause finale l'un de ces deux buts : rendre les hommes plus parfaits, telle est la fin de la morale; rendre les hommes plus heureux, telle
est la fin de la politique. Ces deux causes finales semblent,dans l'histoire, s'opposer Tune a l'autre et former une antinomie dont la solution est réservée aux temps où nous vivons. Frappé de leur incapacité radicale et de l'impuissance a laquelle les réduisait leur isolement, Saint-Simon s'efforça de les unir dans la célèbre formule : V organisation sociale a pour but V amélioration du sort moral et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. L'idée politique et l'idée morale se trouvaient ainsi liées , mais elles restaient distinctes. Fourier fit faire un pas immense à la formule saint-simonienne, en la transformant en ces termes : Les attractions sont proportionnelles aux destinées , c'est-a-dire : la perfection et le bonheur , ou Vidéal et le bien-être des hommes sont proportionnels à V accomplissement de leur fonction dans t univers et de leur mission sur la terre.
Le dernier membre de cette formule est une synthèse, il définit la cause finale des sociétés humaines dans l'avenir, et subalternise pour toujours la donnée morale et la donnée politique en les absorbant dans une idée supérieure.
Or, la fonction de l'homme dans l'univers ne pouvant être que le travail, toutes les écoles socialistes rationnelles ont dû considérer le problème de l'avenir comme essentiellement économique. Tel est le motif d'une préoccupation constante et qu'on leur a souvent reprochée faute d'en apercevoir l'inéluctable nécessité.
C'est sur ce terrain de la philosophie du travail et de l'économie politique que le socialisme
se sent appuyé par toutes les forces actives de l'humanité, c'est de ce point de vue qu'il domine toutes les formules et les conceptions du passé, qu'il les critique et les juge, les condamne ou les justifie.
Cette transformation dans la cause finale des sociétés humaines nécessite des changements radicaux dans leur organisation. Quels seront ces changements? Est-il possible de les déterminer a priori et de construire l'utopie de l'avenir. *Je ne le crois pas.
Une société ne s'écrit pas comme un roman.
Elle n'est point l'œuvre d'un homme, et réclame aujourd'hui la synergie de toutes les intelligences. Le temps des Lycurgues est passé !
Mais la où l'imagination fait défaut, la où les déductions de l'a priori se perdent dans la mulliplicitédes phénomènes et flottent avec l'indécision des rêves. La l'observation, l'expérience, l'étude des mouvements et des faits peuvent encore servir de guide a l'esprit humain. Le législateur devient impuissant a formuler les lois des sociétés. Mais ces lois se génèrent incessamment au sein de l'humanité.
Sous l'empire des énergies conservatrices et révolutionnaires, il se produit une succession de phénomènes, un mouvement: ce mouvement s'opère dans un certain sens, il se dirige vers un certain but ; il s'agit d'en apprécier la tendance et d'arriver a ce résultat de toute science humaine, la prévoyance.
Tel est le but de l'ouvrage dont je soumets le premier volume au jugement de mes concitoyens.
Il se divise en trois parties. Dans la première j'examine les tendances qui se manifestent sous Faction de certaines forces de l'opinion et de certaines idées secondaires généralement acceptées et que j'ai réunies sous le titre de souveraineté du peuple. Cette étude n'a pour objet que de préparer le lecteur aux procédés par lesquels on apprécie les tendances sociales; aussi ne s'appliquet-elle qu'a des mouvements d'une ampleur restreinte et d'une importance passagère.
Dans la seconde partie, sous ce titre Révolution sociale, j'étudierai les mouvements et je m'efforcerai de déterminer les tendances de la religion, de la morale, de la politique et de l'économie sociale. D'après ce que je viens de dire, on conçoit qu'en religion, en morale, en politique, les forces négatives et critiques doivent singulièrement dominer les énergies conservatrices; il n'en est point de même en économie politique. Les forces économiques ont seules de nos jours un caractère organique véritable, et seules elles peuvent servir d'éléments a la construction sociale dont la révolution est le moyen.
Dans la troisième partie, je montrerai comment les forces économiques ont la puissance de créer une morale et une politique qui sont virtuellement contenues en elles et tendent incessamment à s'en dégager, et je tenterai de déterminei ''esprit et les formes embryonnaires de la construction sociale a laquelle nous sommes fatalement conduits.
Je n'ajouterai qu'un mot : Au sein de notre société, les forces conservatrices et les éléments de
durée sont insuffisants. En exprimant cette conviction, je crois faire acte de bon citoyen.
Depuis longtemps déjà, quelques hommes avaient prévu que les questions sociales subordonnant les théories politiques, ne tarderaient point a envahir le terrain révolutionnaire et à s'y maintenir toutes-puissantes. Considérés comme des rêveurs, souvent comme des ennemis, ils continuaient, sans se lasser, des travaux que la plupart des hommes jugeaient inutiles et dangereux ou tout au moins prématurés.
Encore aujourd'hui, presque tous attribuent a la propagande de quelques-uns l'apparition de ces questions redoutables déjà teintes de sang, comme Hercule au berceau. L'anathème plane sur la tête des socialistes, et les hommes patients et dévoués dont la vie s'est passée dans la prévision de ces secousses et l'étude des moyens qui pouvaient sauver les nations, sont traités comme des ennemis publics : c'est l'histoire éternelle de Cassandre !
Non, non! il ne suflit pas de quelques discours ou d'un livre pour agiter un peuple. Le livre peut être l'expression de la souffrance et des besoins, il n'en est point la cause ; et s'il devient un drapeau, ce n'est point lui qui souleva l'armée. Les pensées amères sont filles de la douleur, inquiètes, silencieuses, attentives ; une voix s'élève, un signal brille, elles s'unissent : voila tout.
Aussi, dans chaque formule dont l'emploi se généralise, s'enferme une vérité, dans chaque mouvement des masses, s'agite une misère et palpite un espoir, et tout ce qui vient de se passer
sous nos yeux doit enseigner aux plus aveugles que de grandes modifications se sont opérées dans la vie intellectuelle et matérielle des classes les plus nombreuses.
La Révolution entre dans une phase distincte de celles qui l'ont précédée, et cette phase s'annonce avec de tels caractères de calme et de violence, de force sauvage et d'énergie tranquille ; les uns la redoutent avec tant de terreur, les autres la voient se développer avec tant d'espérance, que jamais étude ne sembla plus nécessaire et ne demanda plus d'indépendance et de sagesse.