LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE. M
et qui n'est avancée que pour la défense d' une cause désespérée. Non ! non ! ni saint Paul, ni saint Augustin, ni saint Thomas d'Aquin, ni Bossuet, ni tant d'autres, ni les universités, ni les conciles, ni soixante générations d'hommes ne se sont trompés ; la loi naturelle n'est point conforme à la révélation chrétienne.
Ainsi, Tordre social ne pouvait être défendu par le principe de la liberté de conscience, la loi naturelle était destructive de cet ordre ; d'autre part, la révélation, seul argument logique, ne pouvait plus être invoquée comme autorité; enûn, défendre ces institutions l'une par l'autre, quoique ce procédé fût souvent employé, ce n'était qu'un cercle vicieux, une perpétuelle pétition de principe.
C'est alors que les partis opérèrent ce recul dans le progrès, ce grand mouvement de rétrogradation dans le principe de l'autorité que je veux m' efforcer de rendre clair et sensible pour tous.
On invoqua le droit de défendre la société en tant que société; on fit un fétiche, un dieu, de l'organisation sociale elle-même ou de l'intérêt de la nation. D'une part, on proclama le principe de la raison d'État, de l'autre, celui du salut du peuple, la même idée sous une forme différente. Les partis, sous prétexte d'avancer, reculèrent ainsi de vingt siècles en arrière.
J'ai déjà dit qu'à mesure que l'autorité s'amoindrit, à mesure qu'elle cesse d'être acceptée par les hommes, l'aclion et la violence du pouvoir s'exaspèrent.
Î56 LA SOUYEftAINKTÉ DU PEUPLE.
Cette vérité prend un grand caractère philosophique, lorsque, au lieu de 1$ suivre dans la formation et la décadence d'un gouvernement ou d'une nation, on la considère dans l'histoire universelle. La voici sous la forme plus large qu'elle revêt alors.
Plus l'origine de la souveraineté (l'autorité) est étroite et restreinte, plus l'instrument de la souveraineté (le pouvoir) est violent et étendu.
En d'autres termes, le souverain est d'autant moins oppressif qu'il est plus légitime ; ou encore : Le champ de la liberté s accroît avec celui de î autorité.
Ainsi, lorsque le principe d'autorité n'est que la volonté d'un seul homme, comme chez les anciens peuples de l'Orient, alors, la souveraineté est le caprice ou l'intérêt de cet homme ; le pouvoir qui défend une telle souveraineté réunit nécessairement tous les caractères de violence et de cruauté. Nulle liberté n'est en effet compatible avec une autorité dont la base est si étroite, avec une souveraineté que la moindre conspiration et le premier coup de poignard peuvent détruire.
Quand le principe d'autorité s'élargit et devient l'intérêt d'une nation, la souveraineté devient tout naturellement plus forte, elle est plus difficilement détruite, le pouvoir a moins besoin de la défendre, elle est compatible avec plus de liberté. Tel fut le progrès social accompli par les peuples de la Grèce et de Rome.
Quand la loi révélée, se substituant à la raison d'Etat, vint faire de l'autorité quelque chose de plus large et de convenable à l'ensemble des nations qui composaient la chrétienté, la souveraineté, plus forte, sentit le besoin d'un moindre pouvoir, et ce fut au profit de la liberté