LIVRE II. LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
fait un petit effort pour comprendre. Cela fatigue, cela trouble : ne pas penser est si doux !
C'est ainsi que nous perdons le caractère même de l'humanité, la recherche de Dieu; c'est ainsi que nous cessons de le construire incessamment dans les choses humaines, que la notion de perfection et d'infini s'efface et que la société, dont le but unique est le développement de cette notion, n'a plus de raison d'être, plus de cause et plus d'objet.
Et voyez si cela n'est pas criminel.
Vous nous dites : votre conscience, votre raison sont libres, c'est-à-dire, vous avez droit de n'obéir qu'à la loi naturelle.
Nous disons alors : voilà des institutions qui ne sont point conformes à la loi naturelle, il faut les modifier et les rendre conformes à cette loi.
Vous répondez : non ; la société a précisément pour but de modifier la loi naturelle, nous maintiendrons par d'autres lois ces institutions.
Dites : cela est-il juste, cela est-il humain? Quoi! vous nous enseignez vous-mêmes que notre conscience est souveraine, qu'elle est libre, et vous agissez ensuite dans le but de restreindre cette liberté. Vous nous enseignez ainsi la révolte contre vos lois, vous nous y poussez. Dès l'enfance, vous nous y préparez. Puis, si nous nous révoltons, vous nous condamnez !
Mais ce n'est pas là seulement une guerre injuste; c'est une trahison! Et cette guerre, vous dites que vous l'avez en horreur, et je vous crois. Cruauté, mensonge, folie, voilà donc votre œuvre.
Retournez à la révélation, peut-être alors lutterons-
nous encore; mais du moins ce n'est pas vous qui nous aurez poussés au combat pour nous maudire ensuite.
Je sais que Ton affirme quelquefois que la société, sous l'empire de la loi naturelle, ne saurait différer de la société sous l'empire de la loi révélée.
C'est là une étrange affirmation. Que diriez-vous d'un homme qui voudrait conserver toutes les formules d'optique, lorsque l'hypothèse fondamentale qui les avait données vient à changer, lorsque, par exemple, la doctrine des ondulations vient se substituer à celle de l'émission î
Sachez-le bien : votre société c'est une suite de syllogismes réalisés ; et vous voudriez qu'ils restassent les mêmes quand la prémisse vient à changer.
C'est faire injure à l'esprit humain que de discuter de telles prétentions.
D'autres disent encore que la loi révélée est identique à la loi naturelle, la loi écrite identique à la loi vivante. Ceci est plus sérieux et n'est pas absurde en soi. Cependant le plus léger examen de ces deux lois suffît pour démontrer péremptoirement la fausseté d'une telle opinion. J'aurai bientôt l'occasion de revenir sur ce sujet. Qu'il me suffise ici de remarquer que le christianisme est basé tout entier sur la contradiction de ces deux lois. Quel serait, en effet, le sens de la révélation, de la rédemption et du péché originel, si la loi naturelle devait suffire. Àh ! qu'il me soit permis de m'appuyer de l'autorité désintéressée de tous les pères et de tous les docteurs de l'Église contre une affirmation toute récente,