LIVRE 1*. SITUATION RELIGIEUSE
gayer, dès qu'elle eut jeté son bourrelet et ses lisières, l'Église comprit que ce monde de l'expérience et de la raison était l'antagoniste et l'ennemi du monde de la révélation et de la foi. Ce n'est point follement que l'inquisition persécuta Galilée, ce ne fut point pour défendre un texte sans importance; mais la découverte de la rotation de la terre ne tendait à rien moins qu'à faire de la rédemption un non-sens et, d'un mystère au-dessus de la raison, un mystère contre la raison. Plus tard, ce fut bien autre chose. Enfin l'Eglise envahie par le protestantisme et par la philosophie, attaquée par l'un dans la société, par l'autre dans le dogme lui-même, étourdie de tant d'assauts, vaincue, reculant, désespérée, cessa d'avoir confiance en soi-même et dans sa destinée. Et quand Descartes vint, l'Église, impuissante à se sauver elle-même, crut que Dieu lui envoyait un sauveur. La direction que l'école cartésienne a suivie et les conséquences ultérieures de la méthode et des idées de cet homme illustre ont suffisamment prouvé toute l'illogicité d'une telle espérance. Quoi qu il en fût, l'Église était trop malade pour agir avec sagesse, elle en était aux remèdes de hasard, elle acceptait tout, d'où qu'il vînt, pour ne pas mourir. Le cartésianisme fut reçu avec enthousiasme, c'était une faute irréparable : l'Eglise affolée perdit la conception d'elle-même et de sa mission. C'est de ce jour que date en effet cette affirmation destructive du christianisme : que non-seulement il fut révélé, mais qu'encore, il peut se prouver et se défendre par la raison pure. Un grand génie, Pascal a tenté cet effort; et dans cette lutte sublime entre la révélation et la raison, il dut enfin choisir. En ce temps on ne peut à la fois pen-
seret croire. Il voulut croire, et, par un effrayant sacrifice, fidèle au Christ et semblable aux martyrs qui livraient leurs corps aux bourreaux, pour garder sa croyance il livra son âme à la folie.
Quel plus noble et plus grand enseignement ! Il fut inutile : à l'heure du vertige les hommes ne voient et ne comprennent rien. Qu'était donc cette tache originelle du péché, si vous pouviez seuls percevoir la vérité ?Qu étaitce donc que la grâce, si seuls vous pouviez défendre , aimer, enseigner la vérité? Qu'était-ce donc que la rédemption? Pourquoi donc celte mort et cette incarnation d'un Dieu, si vous pouviez arriver seuls à la connaissance de la vérité?
Etrange! étrange! Ah! je conçois qu'à ces absurdités sans nom, Pascal ait préféré la folie.
Mais, tout spiritualisme philosophique conduit fatalement les hommes à la haine de la vie, à l'amour de la mort, et c'était le triomphe même et la gloire du christianisme d'avoir rendu possible et social un dogme dont toutes les conséquences logiques sont mortelles et impossibles. C'était en cela qu'était sa force I c'était là sa preuve ! et, pendant des siècles, c'était de cette incompatibilité même entre sa doctrine et la raison qu'il avait conclu qu'il était une œuvre miraculeuse et divine, et ne pouvait être une œuvre humaine et raisonnable.
J'ai fait voir que le protestantisme avait fait reculer le droit social vers l'autorité païenne. En acceptant ainsi la raison pour se prouver et se défendre, la philosophie religieuse et chrétienne reculait également vers la phi-