‹ La Souveraineté du peuple, essais sur l'esprit de la RévolutionChapitre 145 sur 228 · DOGME ET MORALE · texte numérisé non relu

DOGME ET MORALE

Je veux employer dans ce chapitre la même méthode d'investigation que dans ceux qui précèdent : la comparaison historique. C'est le moyen le plus bref; il présente ces deux avantages de procéder du connu à l'inconnu, du passé au présent, et d'indiquer le mouvement des peuples et de l'humanité.

Un caractère spécial à toutes les décadences, c'est que l'élément de désorganisation qui se développe en elles présente, quelles que soient les formes monstrueuses qu'il revête, une sorte de légitimité ; c'est une des expressions de l'âme ou des formes de la vie, une des énergies de l'homme qui, négligée ou repoussée par le principe social du temps, demande à se développer, à grandir à son tour, crée des mœurs, veut des lois, appelle une société qui l'accepte.

Cet élément se présente sous deux formes. La première a deux faces : l'une de destruction rapide du passé, c est la négation de l'ordre social qui méconnaît le besoin nouveau; l'autre d'édification de l'avenir, c'est l'affirmation d'un principe social et d'un ordre qui reconnaisse ce besoin : c'est une révolution radicale et sociale.

Quant à la seconde forme, elle est vague, indéterminée, essentiellement corruptrice, c'est l'éclectisme, c'est-à-dire la volonté d'unir ce qui est incompatible, les principes anciens et les désirs nouveaux. Ainsi la Grèce se corrompt et meurt, c'est qu'elle veut à la fois le matérialisme et la sentimentalité ; la chrétienté souffre et se corrompt aujourd'hui, c'est qu'elle veut à la fois le spiritualisme et la sensualité.

Dire qu'il faut composer avec les nécessités deson époque, mais que les principes anciens sont immuables, c'est affirmer l'absurdité la plus dangereuse et la plus condamnable, renverser toute notion du faux et du vrai, du juste et de l'injuste ; car, en même temps que par l'affirmation de l'iromuabilité de ces principes, on les attache à l'idée de perfection et d'infini; en même temps, par cette funeste concession, on les soumet à ce que l'on af- ' firme variable, c'est-à-dire imparfait et fini. Alors la notion même de l'ordre, de la perfection et de la vérité s'évanouit, l'état social n'offre plus d'objet au développement de cette notion qui, noûs l'avons déjà dit, est le guide et le but du mouvement progressif de l'humanité. Mer.bre désormais inutile de la grande famille, le

Page 1