LIVRE I". SITUATION RELIGIEUSE
peuple oublieux de l'absolu, se désorganise, s'avilit et meurt, voué à la honte, au désordre, à la douleur, au doute, à l'infamie ; et ce n'est point le peuple seul, la société abstraite qui souffre et se détruit ainsi, mais l'individu lui-même. L'homme isolé, ne voyant plus dans le monde rien qui l'aide à s'élever jusqu'à Dieu, cesse de comprendre le lien qui l'unit aux autres hommes; la raison de son existence échappe à son esprit; il ne se connaît plus lui-mémo, il ne saisit plus le but de ses travaux et de sa vie. Triste, abandonné, sans mission , son cœur se glace, etl'égoïsrae, comme en une prison, l'enveloppe et l'enserre ; puis, seul avec lui-même, sans passé, sans avenir, sans Dieu, sans peuple, sans univers, il souffre encore, il se désole et ne peut mourir, il s'ennuie.
Ce malheureux en cellule, dans quelles aberrations ne va-t^il pas tomber? De l'âme ou de la vie, dont le lien est brisé, laquelle en lui sera d'abord étouffée? Esprit et matière, pauvre homme qui ne comprend plus ou qui n'est plus compris, dans quel rêve ou dans quelle réalité tout son être va-t-il s'abîmer?
Hélas! aujourd'hui cette gangrène nous dévore, elle menace de nous envahir tout entiers. Puissé-je faire pénétrer dans les cœurs la haine amie des hommes , et le mépris qu'elle m'inspire!
J'ai dit comment, en raison du naturalisme du dogme l'hygiène jouait en Grèce le rôle qu'à joué la morale dans la chrétienté. Le but des constitutions et des lois était de rendre le citoyen beau, sain, fort et courageux ;
cependant quelque subalternisée que fut l'âme humaine, elle n'abandonna pas absolument ses droits, il fallut compter avec elle, et souvent elle vint contrarier les idées hygiéniques du législateur. L'hygiène, obligée de faire aux plus nobles sentiments des concessions illogiques, fut plus ou moins entachée d'éclectisme. Là fut l'origine d'yne dissolution sociale. Elle était d'ailleurs inévitable. Le système était faux, il fallait bien le plier aux nécessités de l'existence humaine.
Lycurgue avait cependant poussé loin la logique, il lui sacrifia jusqu'à la pitié, jusqu'à la pudeur. Les enfants contrefaits furent noyés, les femmes luttèrent, nues et huilées, dans les salles publiques ; elles durent accepter de la main de l'époux l'amant qui lui promettait un fils courageux et beau. L'absence de l'armée menaçant la patrie de la perte d'une génération, les jeunes soldats furent envoyés à la ville avec l'ordre de rendre mères toutes les Lacédémoniennes. C'était pour la cité, tous firent leur devoir, et vingt ans après 300 jeunes guerriers, tous adoptés par l'Etat, sans famille, sans héritages, tous frères et amis, furent, dans Sparte, une cause de trouble et de désordre tels qu'il fallut les exiler. Ce fait légendaire est-il vrai? Il était dans l'esprit du temps; on le répétait, il paraissait croyable, il était justifié par la raison d'Etat et n'excédait point les limites de la souveraineté telle qu elle était comprise. Je ne l'ai cité que parce qu il montre quel pas immense le christianisme a fait faire à la liberté individuelle et combien il a restreint le droit de la société sur la personne. C'est un pas semblable que nous devons faire aujourd'hui, c'est un progrès de cet ordre que nous devons réaliser.