LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION
avons parcouru, mais encore du changement qui s'est opéré dans notre esprit.
Qui ne se rappelle, il y a quelques années à peine, les tentatives faites, dans les assemblées délibérantes, par les orateurs et les chefs de parti, pour ramener quelques-uns de leurs adversaires ?
Alors, on parlait beaucoup pour convaincre, et moins pour manifester sa pensée ; dans la parole, il y avait plus de confiance, moins de violence, moins de défi, surtout moins d'orgueil. Alors, dans le sein des assemblées destinées à discuter les lois, on croyait encore à la discussion des lois, maintenant l'on croit au combat. La tribune était un lieu de persuasion. Elle est aujourd'hui dans une arène ! On y faisait des discours, on y fait des manifestes. On y parlait pour ses adversaires, on y parle maintenant pour ses amis.
Alors, être applaudi de ses contradicteurs, les persuader, les amener à son opinion, c'était le plus beau triomphe pour un orateur, et ses amis le célébraient à l'envi.
Il n'en est plus ainsi : au dedans comme au dehors de l'assemblée, ce fut' presque une trahison que de mériter V estime ou l'approbation de ceux qui siégeaient sur des bancs opposés.
Nul, désormais, ne put suivre librement sa conscience, sans se séparer des siens : la discipline fut tout^ et jamais, cependant, il n'y eut moins de véritable discipline, car, l'union vraie, ce n'est point celle des actes ou des inimitiés, mais bien celle des affections et de la pensée.
Dans un corps délibérant, en effet, l'accord entre les
hommes ne peut utilement naître que de l'accord entre les intérêts et les convictions.
Ce n'est que momentanément qu'une alliance peut se fonder sur une idée de guerre.
On y est envoyé pour gouverner et non pour combattre.
Ce qui importe, ce n'est donc point d'y réunir des boules et des votants, mais bien des esprits et des cœurs.
Ce n'est point une victoire sur des ennemis que l'on y vient chercher ; mais un but vers lequel on devra se diriger en conduisant tout un peuple. Les habitudes de l'assemblée étaient donc essentiellement contraires à la nature même des devoirs d'un corps législatif.
Ces mœurs parlementaires vicieuses découlaient d'ailleurs inéluctablement de cette erreur fondamentale de l'existence d'un grand parti de l'ordre.
Le président de la république en avait senti quelque chose quand il se plaignait de n'avoir obtenu de cette association qu'un équilibre impuissant et qu'une neutralisation de forces.
Pouvait-il en être autrement?
C'est là le caractère de toutes les coalitions.
Si chacun eût nettement défini sa ligne de conduite, quatre partis au moins se fussent dessinés dans le sein de l'assemblée ; le parti républicain eût été le plus nombreux ; il eût, en outre, joui d'un puissant avantage, la forme gouvernementale était pour lui ; or, les autres partis ne voulaient en rien accepter sa direction, car