LIVRE 1". LES POUVOIRS ET L'OPINION
les esprits, que Ton constate surtout de grands changements dans les habitudes politiques d'une nation.
C'est pour tous ces motifs qu'un gouvernement habile qui repose sur de telles fictions, le gouvernement anglais, met tant de mesure dans la modification des lois et surtout de celles qui tiennent à des intérêts ou à des droits généraux ; c'est pour cela surtout que jamais il ne revient en Arrière ; il sait trop bien que de telles oscillations dont nos prétendus hommes d'Etat sont si prodigues, ne sont rien moins que la mort de la fiction constitutionnelle et représentative.
Que dire alors des hommes qui proposèrent et votèrent les deux dernières lois sur le suffrage universel et sur la presse?
Certes, aucun changement apporté dans les lois n'était de nature à produire plus largement cet effet de critique et de négation.
On peut blâmer de telles tendances, on peut s'en effrayer, on peut même s'en irriter ; mais il faut toujours finir par en tenir compte et par leur obéir. On ne remonte pas le torrent de l'existence humaine ; et, s'il est vrai que plus il est rapide, plus il est dangereux, il est juste de reconnaître que plus il est rapide, moins il est permis de lutter contre lui.
Le respect perdu ne se retrouve jamais.
Songez donc à vous passer de la vénération pour la loi écrite.
Il le faut : car, sachez-le bien, si vous ne pouvez vivre sans ce respect vous ne vivrez point. L'autorité du légis-
lateur est atteinte ; or, une autorité blessée ne se guérit pas. Essayez! tous périrez à la peine.
Il faut la remplacer par une autorité nouvelle. Cherchez !
Si les fautes gouvernementales ont précipité ce mouvement, elles n'en sont pas cependant la cause première.
Il était en germe dans l'idée représentative. Mais il s'y présentait déjà comme le résultat d'une cause plus profonde et qui dissout depuis longtemps toutes les notions d'autorité qui ne peuvent désormais convenir aux hommes et ne répondent plus aux nécessités sociales.
Un caractère essentiel de la souveraineté du peuple, c'est en effet de tout soumettre au jugement de la conscience et de la raison. C'est-à-dire de substituer le critérium d'une révélation individuelle et vivante à celui d'une révélation écrite et traditionnelle.
Ceci suppose que la conscience et la raison soit de nature identique chez tous les hommes. Qui pourrait le nier ?
Cette vérité primitive ou cette hypothèse fondamentale : voilà l'autorité nouvelle!
Achevant ainsi son évolution nécessaire, le grand principe de la liberté de conscience et du droit d'examen pénètre dans l'élément social de la loi politique et civile. Invincible il poursuit une route fatale ; après avoir nié l'autorité du dogme et de la tradition religieuse dans les rapports entre les hommes et Dieu, il nie les codes et la jurisprudence judiciaire qui les représentent dans les rapports des hommes entre eux.
Déjà les premiers ne sont plus que des arguments et