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QUEL EST LE PROBLEME

Au mois d'avril 1849, au moment où l'expédition qui allait rouvrir à Pie IX les portes de Rome débarquait à Civita-Vecchia (1), exposant les principes sur lesquels seuls pouvait s'appuyer désormais le pouvoir temporel du Saint-Siège, nous écrivions (2) :

(i) L'armée française débarqua le 25 avril. Le siège de Rome, pour lequel il failut attendre des renforts, ne commença régulièrement que le h juin ; notre armée entra a Rome le 3 juillet.

{% La France à Rome, avril 18Z|9.

« Le gouvernement Romain et les puissances « européennes doivent consacrer ces principes, c sous peine de constituer à Rome la révolution « en permanence.

t Restaurer le Pape en dehors de ces conditions, « c'est détruire un effet sans prendre garde à la a cause; c'est travailler pour aujourd'hui sans c penser à demain ; c'est placer le Pape sur un « volcan.

c La question veut être formulée dans ces terc mes : La prise de* Rome ne la résoudra pas, elle c la posera (i). »

(1) Une dépêche du 9 mai 18&9, que nous trouvons dans le Recueil des traites et actes diplomatiques concernant l'Autriche et l'Italie, nous prouve que ces appréciations étaient entièrement d'accord avec les conseils que le gouvernement français donnait, en ce moment môme, à Gaëte. Cette dépêche (p. S60 du Recueil , de M. Drouyn de Lhuys à M. de Kayneval (M. Drouyn de Lhuys quitta le ministère au mois de juin, troîs semaines avant la prise de Home), contient le passage suivant : « On se repose à Gaète sur l'assurance que

« des forces étrangères ramèneront le Pape dans ses États ; « mais songe-t-on à l'avenir qu'on lui prépare en le poussant 't dans ces voies funestes? Les leçons de l'expérience seront- « elles donc toujours perdues? Hetombera-t-on toujours

Quatre mois plus tard, un parti funeste, rapportant de Gaëte à Rome son aveuglement et ses colères, inspirait l'acte célèbre qui mit à néant toute la première année du règne de Pie IX, Nous ajoutions alors : t Le molu proprio (1) brise, avec le c dernier espoir des Italiens dévoués au Saintf Siège, les liens qui rattachaient au pouvoir temt porel les destinées politiques des États-Romains. • . « On croit semer la paix , on ne recueillera que la « guerre ; on pense fonder Tordre , on organise la t conspiration ; dans la sphère des intérêts relic gieux, en prétendant défendre le catholicisme,

• dans les mômes erreurs?. . . On ne cessait de nous répéter

« naguère que le retour à l'ancien régime était impossible;

• à peine laissait-on entendre qu'il pourrait être prudent « d'apporter quelques modifications de détail au statut cons- « titutionnel accordé par Pie IX. La nécessité, la convenance o de modifications semblables, pourront être prises en cono sidération lorsque l'ordre et la paix auront été rétablis. « Mais, je dois le dire, nous n'admettons pas comme possible « que le Statut lui-même soit dès à présent considéré comme « non a\cnu. La pensée que le régime antérieur à 1846 se « relèverait à Home n'est jamais entrée dans nos prévisions « ni dans nos calculs. »

(l) Motu proprio du 12 septembre 18$9.

c on le sacrifie à la restauration d'un système ; en « voulant protéger la Papauté , on l'accable sous « des ruines ; pour la sauver, on la tue — si elle a pouvait mourir (1) ! »

Je ne cède point, en rappelant ces lignes, au vaiu désir de montrer dans les événements accomplis la justification de craintes que d'incurables illusions pouvaient seules écarter ; mais dans les paroles que je viens de citer, je puise un droit : celui d'exprimer aujourd'hui des idées qui ne sont pas nées d'hier, et que les circonstances n'ont point inipo-

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L'Empereur Napoléon 111, daus sa mémorable lettre du 20 mai, a écrit (2) :

t Pour que le Pape soit maître chez lui, l'indéa pendance doit lui être assurée, et son pouvoir • accepté librement par ses sujets. »

Ce mot est uue lumière jetée dans les ténèbres qu'accumulent à l'envi, depuis douze années, au-

(t) Conditions de la paix dans les états Romains. Septembre 18&».

(2) Voy. ;i Yappendire la lettre du Î20 mai ; N" I.

tour des affaires de Rome, et la bonne Toi mal instruite et le parti pris.

Sous quelle forme et dans quelle mesure le pouvoir temporel peut-il, — les conditions politiques et morales où vivent les gouvernements de l'Europe au dix-neuvième siècle étant données, — se faire accepter librement par les populations italiennes ? Toute la question est là.

Tant qu'elle ne sera pas résolue, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, à quelques résolutions que se portent l'esprit politique ou le dévouement religieux, il faut renoncer à une paciûcation qui est pourtant le besoin le plus pressant de l'Église et le premier vœu du monde chrétien (1).

Comprenons, en effet, le sens des événements.

En 1849 le gouvernement du Saint-Père pos-

(i) Cette pensée avait inspiré l'Adresse que nous nous honorons d'avoir rédigée, et qui fut présentée au Saint-Père, en février 1860.

L'Adresse revêtue, à Paris, d'environ trois cents signatures, fut traduite, en Italie, par M. Tommaseo, et y recueillit un nombre très-considérable d'adhésions. Voir ce document à V Appendice t ït«tt.

sédait des provinces sans capitale; en 1862, il possède une capitale sans provinces : au fond la situation politique n'a pas changé. — En 18&9, après la prise de Rome, la question était restée entière; en 1862, après la prise de Bologne et de Pérouse, si l'épée rendait ces villes au Saint-Siège, la question n'aurait point fait un pas.

Beaucoup d'hommes politiques au delà des Alpes (1), pensent et disent que la revendication de Rome pour capitale est une grande faute, quand elle ne serait pas une chimère (2) ; mais ils pensent et disent en même temps que le gou- Ternement Romain tel que l'a organisé Consalvi

(1) Je n'ai pas le droit de désigner les personnages auxquels je fais allusion : à eux seuls II appartient de publier leur pensée; mais pour citer un homme portant l'un des plus grands noms de l'Italie contemporaine, un des représentants les plus éprouvés du patriotisme italien, je n'ai qu'à rappeler la brochure que l'ancien président du conseil, M. Masslmo d'Azeglio, écrivit en 1861 sous le titre : ■ Quvstioni urgenti. »

(2) Voir à l'appendice les dépêches du général Durando et de M. Drouyu de Lhuys, relatives à la question de Rome. M* III.

en 4816, tel que Ta reconstitué la restauration de 1819, n'a plus en lui d'éléments de vie, et que le jour où une puissante main cessera de le soutenir, il tombera. Beaucoup d'Italiens, et, parmi eux, les mieux initiés aux secrets des événements, laissent entendre que le programme : Rome capitale, n'a jamais été pour M. de Cavour qu'un expédient et non un but (1); que cette devise est sim

(i) Sans aller chercher la vraie pensée de M. de Cavour a cet égard dans les secrets d'une négociation ( relative à l'évacuation de Rome) que le célèbre ministre poursuivit pendant trois mois, pour laquelle 11 s'était fait fort d'obtenir la sanction du parlement italien, mais que sa mort empêcha d'aboutir, qu'on lise avec attention le fragment qui suit du discours prononcé par lui, le 25 mars 1861 :

Chambre des députés de Turin, 25 mars 1861.

« Il faut que nous allions h Home, mais à ces deux

conditions : que ce soit rir concert arec la France, et que la grande masse des catholiques % en Italie et ailleurs, ne voie pas dans la réunion de Rome au reste de l'Italie le signal de l'asservissement de l'Kglise. Il faut, en -d'autres termes, que nous allions à Home, mais sans que l'indépendance du Souverain-Pontife en soit diminuée. Il faut que nous allions à Rome sans que l'autorité civile étende son pouvoir sur les choses spirituelles.

plement, à l'heure qu'il est, un piège révolutionnaire; qu'un entraînement factice et une passion de commande ont seuls transformé le cri Mazzinien

« Voilà les deux conditions qui doivent se réaliser pour que notre entrée à Rome ne mette point en péril les destitu es de l'Italie.

« Quant à la première, l'honorable député Audinot a dit avant moi qu'il serait insensé de vouloir, dans l'état actuel de l'Europe, aller à Rome malgré la France.

« Mais j'irai plus loin : lors même que, par suite d'événements que je ne crois ni probables ni môme possibles, la France se trouverait réduite à une telle situation qiïcllc ne pût matériellement s'opposer à- notre entrée dans notre capitale, nous ne devrions point réaliser la réunion de Borne à l'Italie s'il devait en résulter un grave dommage pour nos alliés.

« Nous avons contracté, Messieurs, une grande dette de reconnaissance envers la France. Je ne prétends certes point qu'il faille appliquer aux rapports internationaux les règles strictes de moralité qui doivent présider aux relations individuelles; cependant il y a des préceptes de morale que les nations elles-mêmes ne sauraient violer impunément. . .

« Mais nous avons encore, Messieurs, un motif plus grave de nous mettre d'accord avec la France Quand nous avons appelé, en 1859, la France à notre aide ; quand l'Empereur consentit ;t venir en Italie à la tète de sa vaillante armée, il ne nous dissimula point les engagements dont il se tenait pour lié envers la Cour de Rome. Nous avons accepté son aide sans protester contre les obligations qu'il nous déclarait avoir

en un programme de gouvernement. Mais tous affirment en même temps qu'il est impossible de soustraire les populations romaines à la vie générale de

assumées; après avoir tiré de cette alliance tant d'avantages, nous ne pouvons pas protester contre des engagements que jusqu'à un certain point nous avons admis.

« Mais alors, nie dira-t-on, la question Romaine est insoluble.

« Je réponds que, SI nous réussissons à réaliser la deuxième condition dont j'ai parlé, la première rencontrera peu d'obstacles ; c'est-à-dire que SI nous pouvons faire en sorte gue la réunion de Home à l'Italie n'inspire pas de craintes graves au monde Catholique — et j'entends par là cette grande masse de personnes de bonne foi qui professent les dogmes religieux par un sentiment vrai et non par un calcul politique, cette grande masse que n'aveuglent point de vulgaires préjugés, — SI nous arrivons, dis-je, à persuader à ta grande majorité des Catholiques que la réunion de Rome à l'Italie peut s'opérer sans que l'Église cesse d'èirc indépendante, je crois que le problème sera bien près d'être résolu.

« Qu'on ne se fasse pas illusion : bien des personnes de bonne foi, sans être animées de préjugés hostiles à l'Italie ou même aux idées libérales, craignent que le siège du gouver nement italien une fois établi à Home, le Roi une fois au Quirinal, le Souverain- Pontife ne perde beaucoup en dignité et en indépendance ; elles craignent que le. Pape, au lieu d'être le chef du catholicisme tout entier, ne soit alors réduit en queUfuc sorte à des fonctions de grand aumônier ou de premier chapelain.

l'Italie, quelle que soit d'ailleurs la forme, — unitaire ou confédérée, — où se fixe définitivement la constitution politique de la Péninsule.

Ainsi, de môme qu'en 1849 la difficulté n'était pas d'arracher Rome à Garibaldi, en 1862 la difficulté n'est point pour la France de tracer, de soû épée, autour de la capitale du monde catholique, un cercle plus ou moins étendu, et de dire d'une manière absolue et définitive à l'Italie : « Vous ne

« Si ces craintes étaient fondées, si réellement la chute du pouvoir temporel devait entraîner une toile conséquence, je n'hésiterais pas à dire que la réunion de Borne au reste du royaume serait fatale non-seulement au catholicisme, mais encore à l'Italie; car je ne puis concevoir, Messieurs, un plus grand malheur pour un peuple civilisé, que de voir réunis dans une seule main, dans la main du gouvernement, le pouvoir religieux et le pouvoir civil ! L'histoire de tous les siècles comme de tous les pays nous le montre : partout où s'est produite cette réunion, la civilisation" s'est arrêtée presque aussitôt et n'a jamais manqué de prendre une direction ré trograde; le plus odieux despotisme s'est établi ; et cela est arrivé soit qu'une caste sacerdotale usurpât le pouvoir temporel, soit qu'un Calife ou un Sultan s'emparât du pouvoir spirituel. Partout cette fatale confusion a conduit aux mêmes résultats; Dieu nous préserve, Messieurs, qu'il en soit ainsi dans ces contrées! »

passerez pas. » Quand la France aurait fkit cela, tout resterait à faire.

La question romaine est ouverte, non pas depuis l'invasion des provinces pontificales ni depuis la guerre de 1859; non pas depuis le Congrès de 1856; non pas depuis la restauration de 1849 ni depuis la mort de Grégoire XVI ; non pas même depuis le mémorandum de 1831 ni depuis 1814, mais depuis 1789. Sortie non de la poussière d'une émeute ou de la fumée d'un champ de bataille, mais du choc des idées qui se disputent la société moderne, elle est le plus redoutable et en môme temps le plus inévitable des problèmes qui peuvent être posés à la raison dil dix-neuvième siècle.

Comment et pourquoi, de cette question tant de fois et si ardemment agitée, est-il jusqu'à présent impossible de dégager uue solution?

En d'autres termes, et pour aborder la difficulté defront,quellesrèglesontdirigédans l'appréciation des idées et dans le maniement des faits, les hommes considérables qui semblaient investis depuis viugt

ans du mandai de représenter dans la politique les intérêts de Tordre religieux?

Sur quelles bases ont-ils entendu faire reposer la Souveraineté PonliGcale, et quels sont, en réalité, les principes qui doivent être son point d'appui?

J'entreprends de répondre à ces questions, et en signalant d'irréparables erreurs, d'indiquer comment et à quel prix la Papauté temporelle peut sortir d'une voie qui semble aujourd'hui sans issue.

Catholique, je m'adresse aux hommes à qui je suis uni par les liens intimes de la conscience et de la foi ; et je sens, en m'interrogeant devant Dieu, qu'aucun mot ne peut tomber de ma plume qui démente mes croyances personnelles, ou qui trahisse les devoirs qu'impose un nom consacré par de grands services rendus à la société chrétienne. A ceux des catholiques qui s'irriteront de ne pas nous voir comprendre, comme ils les comprennent eux-mêmes, les intérêts temporels du Saint-Siège, nous répéterons ce que nous di-

sions, il y a douze années : « Vous croyez servir

i la Papauté en voilant les abîmes sous des illu- « sions et sous des phrases; nous révélons ces « abîmes. Au plaisir de flatter nous préférons ce « dangereux honneur. Ou nous traitera d'enne-

• mi ; en bravant le péril nous prouvons notre

• dévouement (1). »

(i) Conditions de la paix dans les États-Romains, p. 34.

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