LA QUESTION ROMAINE EN
Je me place, dès l'abord, sur le terrain choisi, pour la controverse , par les chefs de l'opinion que je vais combattre. Je ne recherche point à quelles conditions et dans quelle mesure furent faites les fameuses donations • à l'Église, au bienheureux « Pierre et à la République des Romains (1). * Je
(I) Le pape Etienne écrit à Pépin, en parlant d'AstoIphe, on 735 : « Nec uniuspalmi terrae spatium Beato Petro, sancta> « que Dei ecclesiœ, vel reipublicœ Romanorum reddere passus (test. » Muratori, atmali d'Italie, t. iv. p. 3i'i. — Le Pape
ne parle poipt de la distinction entre la souveraineté médiate et la souveraineté immédiate. Je laisse de côté la question de savoir si la ville de Rome elle-même fut comprise dans les actes consentis par les rois francs, etc., etc. (1). Je ne me demande pas d'ailleurs, si un acte quel qu'il soit, passé dans les années 754 et 773, pourrait constituer uu droit devant lequel eût à s'incliner la libre vplonté d'un peuple qui vit, qui parle, qui agit
ajoute que Pépin avait déclaré : « per donatlonis paginam « BeatoPetro, sanctt-eque Dei ecclesiaî, et Reipublicœ civitates « et loca restituenda. »
(!) La donation embrassait l'Exarchat, la Pentapole et la Marche jusqu'à Gubbio. Anastase le bibliothécaire, qui a d'ailleurs, comme on sait, largement altéré les clauses de cet acte, n'a pas osé dire que la ville de Rome y fût comprise. Et, en effet, elle ne pouvait pas l'être : Rome, dans la pensée de tous, dans la pensée de saint Grégoire le Grand et des Papes de cette époque, comme dans colle de Pépin, de Charlemagne et de ses successeurs, était restée la source même du pouvoir et du droit ; elle ne pouvait appartenir qu'a elle-même; c'était précisément à Iiomc en même temps qu'à PÉgtise que les donations étaient faites. — On peut voir sur ce point une discussion de Péininent promoteur des études historiques en Toscane, de l'écrivain profondément dévoué aux intérêts catholiques, le vénérable marquis Gino Gapponi. [Lettere sui Longobardi, p 40 et suiv. — 1858.)
au dix-neuvième siècle. J'admets que le nom de Charlemagne doive être prononcé dans le solennel débat ouvert au delà des Alpes depuis un demi-siècle, et que ce grand nom, exprimant pour la France tout un ordre de devoirs, résume une tradition qui s'impose à sa politique; quelle conséquence naissait de la pleine et franche acceptation de ce glorieux héritage, au moment où la France, sous la pression des événements, entrait, en 1849, dans la question italienne?
Cette conséquence, quiconque se rendait compte du mouvement des idées et de la marche des faits
dans la Péninsule, quiconque prétendait juger avec . quelque compétence la situation du gouvernement pontifical dans la première moitié de ce siècle, devait la définir ainsi : Charlemagne a fait le pouvoir temporel du Saint-Siège; au dix-neuvième siècle, un uouveau Charlemagne a la mission de le refaire.
Et en effet, — il faut que l'on ait le courage d'énoncer, il faut surtout que l'on se résigne à entendre cette vérité, — le pouvoir temporel, si l'on
désigne ainsi la pleine possession par le Saint-Siège d'une autorité propre et indépendante, le pouvoir temporel, au moment où Pie IX rentrait dans Rome par la brèche qu'avaiént faite les canons français, n'existait plus.
11 nous sera bien permis de poser cette affirmation en présence des faits actuels, car dès 18Û9 nous écrivions : « Le pouvoir temporel sous la t forme d'un gouvernement centralisateur et t absolu, est repoussé par tout ce qui vit dans les
« États-Romains La violation du territoire de
« P Église est désormais permanente si Ton persiste « à soutenir, coûte que coûte, une forme de « gouvernement qui est morte. Or, ne vous en « prenez pas à Mazzini , le gouvernement ro- « main est mort comme meurent tous les pou- • voirs. On ne tue pas les pouvoirs ; ils se suiei- « dent (1). »
Ce qui avait frappé de mort le gouvernement pontifical tel qu'il avait été compris et pratiqué de
(t) Conditions de la paix, otc. p. 76.
1814 à 1846, c'était le développement de ce triple fait :
Avènement des principes sur lesquels repose, dans tous les pays de l'Europe, le droit public moderne ;
Triomphe de l'idée de nationalité ;
Inauguration ou plutôt résurrection du droit qu'avaient toujours exercé les populations romaines jusqu'au seizième siècle, de n'être pas exclues de la vie générale de l'Italie.
Tout ce qu'on pouvait essayer d'organiser en Italie contre les idées cacliées sous ces faits, était par avance nul et non avenu. Ces idées étaient le seul fondement sur lequel il parût possible de faire reposer, dans la Péninsule, un édifice politique quel qu'il fût.
Pour juger une telle situation, il n'était pas nécessaire d'avoir minutieusement étudié l'histoire contemporaine de l'Italie : des voix illustres s'étaient élevées pour faire connaître, à qui voulait entendre, les périls qui menaçaient le Saint- Siège.
Di
c Le gouvernement tel qu'il est, avait-on dit, ne c peut régir l'État; il est réduit par la nécessité « de sa nature à craindre toute réforme.... S'il est « un pays où la participation des citoyens aux « affaires soit indispensable, c'est assurément, t plus que tout autre, l'État de l'Église. Là, « si les administrateurs de la chose publique ne « sortent pas du sein môme de la nation, ils lui t deviennent tout à fait étrangers et finissent c par se séparer d'elle. Ce ne sont plus que les « possesseurs du sol d'autrui. Autant donc il c convient que le Pape tire la hiérarchie ecclé- « siastique du monde catholique tout entier, au- « tant il est nécessaire que les ministres du gou- « vernement séculier sortent de la nation et «soient laïques; sinon, entre la nation et le « Pape , la scission sera sans remède ; que le « Pape régne sans gouverner, tel est le seul « moyen de trancher une difficulté jusqu'ici insoc lubie. »
Qui parlait ainsi? L'homme éminent qui à l'intelligence profonde des besoins de son pays joint
ud dévouement absolu à l'Église, le marquis Gino Capponi (1).
c Les armes étrangères et les armes niercec naires, avait-on dit encore, maintiennent seules i le gouvernement ecclésiastique : elles le rendent « odieux aux Italiens , qui chaque jour se pas- « sionnent davantage pour l'indépcndauce. Ces « deux forces lui manqueront le jour où se pro- « duira quelque grave perturbation dans l'équii libre européen. C'est pourquoi, en Italie, les t catholiques les plus dévoués au Saint-Siège n'at- « tachent plus aucun prix au pouvoir temporel de- « venu gouvernement d'une caste, le déclarent fut ueste à la foi, et voudraient le voir aboli ou t resserré dans d'étroites limites. » Qui avait écrit ces lignes? le plus illustre et le plus constant adversaire de Mazzini, M. Massimo d'Azeglio (2).
Ainsi les idées qui aspiraient à opérer la transformation du pouvoir temporel préexistaient au
(i) Gatettaltutiana, Octobre 1845.
(ty Vltimicasi rf» Honia'jna, 1846
règne de Pie IX. Pie IX n'avait pas créé ces idées, il les avait trouvées aux portes de Rome. Le Saint- Pontife avait paru les diriger pendant la première année de son règne ; il ne pouvait ni les supprimer ni les vaincre : elles devaient marcher avec lui, sans lui ou contre lui. Or, quand des idées politiques sont à ce point devenues maîtresses, c'est le signe qu'un ordre nouveau va succéder h Tordre ancien qui périt ; une révolution, dans le sens élevé du mot, est consommée ; il ne reste plus qu'à la reconnaître en la modérant. Aveugles et condamnés les pouvoirs qui la nient!
C'est en ce sens que, dès la seconde année du règne de Pie IX, le comte Rossi écrivait : % Le « gouvernement temporel des États pontificaux ne t peut pas ne pas devenir un gouvernement mot derne, un gouvernement de publicité et de dis- « cussion (I). » Ce môme homme, cet homme que les partisans du vieux système romain honoraient de leur haine, et qu'ils ont glorifié depuis le jour
(I) Dépêche du 17 février I8'i8.
seulement où ils n'eurent plus à le craindre, ce même homme avait dit dès 1832 : t La révolution, a dans le sens d'une profonde incompatibilité entre c le système actuel du gouvernement romain et la t population, a pénétré jusque dans les entrailles « du pays; toute opinion contraire serait une pure t illusion (1). >
Le pape Grégoire XVI lui-même, vers la fin d'un règne tourmenté, avait dit ces paroles : « L'adroi- « nistralion des États de l'Église a besoin d'une • grande reforme. J'étais trop vieux pour l'entre- « prendre, car il faut que celui qui commencera « une telle œuvre puisse la mener à bonne fin. « Après moi on élira un Pape jeune ; ce sera à lui « de faire ce sans quoi l'on ne peut plus mart cher (2). *
(i) Lettre de M. Rossi h M. Guizot. Mémoires, t. II, p. Ufi.
(2; Paroles recueillies de la bouche de Grégoire XVI, en 1843, par M. l'abbé Bernardi, aujourd'hui grand-vicaire de Pévêché de Pignerol. (Hivista Conteniporanea, janvier 1860). Les mômes paroles sont reproduites par le savant théologien allemand, M. le chanoine Doellinger, dans son livre récent : Papstthum und Kirchensiaat. M. Doellinger déclare
Enfin un homme qui est un grand chrétien avant d'être un écrivain illustre, et qui a puisé dans la douleur supportée saintement le droit de porter témoignage dans les combats de la vérité, Tommaseo, s'adressant à Pie IX avec l'accent du confesseur et du martyr, avait fait toucher du doigt les périls dont la décadence du gouvernement ecclésiastique menaçait la société religieuse; et, conjurant le Saint-Père de poursuivre, en rentrant dans Rome, l'œuvre de la séparation des deux pouvoirs entreprise au commencement de son règne, il avait dit : « 11 faut quitter un honneur suspect, une sécurité « dangereuse. Ayez le mérite du renoncement au « lieu d'essuyer le désastre d'une défaite préparée « de longue main. La question romaine conif mence à vieillir; d'autres surviennent désormais t plus urgentes. On vous abandonnera à vos « ennemis ou à la tourmente des événements...
les avoir entendu citer par un personnage considérable de Rome, avant de les avoir lues dans le recueil que nous indiquons.
- JS —
« Osez. Tout sera perdu, fors l'honneur, l'âme et « Dieu (1). »
Telle était la situation. — Eh bien ! le système radicalement condamné en 1846 pouvait-il, en 1849, redevenir le gage d'une réconciliation entre le Saint-Siège et les populations romaines ? poser cette question c'est la résoudre.
Si donc Ton voulait que la Pîfpauté, reprenant possession de Rome, trouvât à l'avenir dans le pouvoir temporel, ainsi qu'elle l'y avait trouvé pendant les deux derniers siècles, la garantie de son indépendance, il fallait reconstituer le gouvernement pontifical et en renouveler tous les éléments. Vers ce but devaient tendre les efforts des hommes véritablement dévoués au Saint-Siège. Coûte que coûte, il fallait écarter les chimères et regarder la réalité en face ; chercher résolûment le salut là où les timides voyaient le danger ; rendre Pie IX à Pie IX, au lieu de le rejeter dans les bras de Grégoire XVI ; pour cela, ne pas reculer devant
(1) Home et le Monde, p. 330.
les paroles sévères et les fermes conseils ; pousser au besoin le dévouement jusqu'à braver le péril des accusations téméraires que dicterait la passion.
S'il existait un groupe d'hommes qui prétendît au titre de parti catholique, c'était là sa mission ; que si ces hommes prenaient le contre-pied de la seule politique dont il fût permis d'attendre la transformation progressive du gouvernement pontifical, en croyant le défendre ils poussaient le pouvoir temporel à sa ruine.
Cette œuvre de transformation, qu'il était indispensable d'opérer au moment où la France relevait le trône du Saint-Père, se résumait en ceci :
Établissement d'institutions qui missent les peuples du territoire pontifical en possession de la vie politique ;
Fondation d'un système qui permît à PÉtat-Romain de s'unir, sous le drapeau national, aux destinées générales de l'Italie.
Je ne discute pas en ce moment, j'affirme : j'affirme que telles étaient, lors de la restauration
pontificale, les conditions sine quâ non de la paix dans les Étals de V Eglise (1).
Qu'on ne dise pas que le souvenir de l'insurrection du 16 novembre et d'un crime odieux devait se dresser désormais comme un rempart infranchissable entre Pie IX et les libertés publiques : un tel argument n'était pas une raison, mais un prétexte. La présence de l'armée libératrice ga-
rautissait au gouvernement restauré, avec une sécurité absolue, une entière liberté d'actiou; la France couvrait de sou drapeau toutes les tentatives du Saint-Père ; elle disait à son gouverne- * ment : laissez aux portes de Rome les souvenirs irrités, les haines, les rancunes passionnées, apanage ordinaire des restaurations. Reprenez, au proGt de l'Italie et pour la gloire de l'Église, l'œuvre violemment brisée par la minorité révolu tionnaire dont j'ai fait justice. Préparez l'avenir, fondez, je suis là !
(I) Nous affirmons ici, et avec quelque droit peut-être, APKfes les événements, ce que nous avions démontré avant.
Entre ces conseils de la sagesse politique et les aveuglements du parti-pris, qu'allait faire le gou- , vernement romain ? l'heure était solennelle ; pour qui connaissait les hommes et les choses de la Péninsule, elle allait décider des destinées du pouvoir temporel du Pape,
Or, à cette heure suprême, un homme se leva ; cet homme était la plus grande autorité laïque du monde chrétien, et ses conseils allaient peser d'un poids décisif dans la balance où s'équilibraient les résolutions encore incertaines de la cour de Rome. 11 se leva, et sa parole, expression, disait-il, de la pensée des catholiques de France, alla porter au Vatican des adjurations qui se résumaieut en ces maximes :
c Les libertés politiques sont incompatibles avec t la nature même du gouvernement du Pape, c — Le chef des États de l'Église ne peut partager c son autorité. — Sa souveraineté temporelle « n'existe qu'à la condition d'être absolue. — La t diviser c'est l'anéantir. — Dans les États de t 1 Église, en dehors du droit du souverain, il n'y
« a pas de droits. — Cette portion de la nation ita- • « lienne est condamnée, au nom du catholicisme, « à une perpétuelle abdication. — La Papauté « temporelle ne peut vivre que de sa mort (1).
(1) Dépouillez le célèbre discours du 19 octobre 18/i9 des artifices oratoires, et, nous le disons volontiers, des magnificences du langage, vous n'y découvrirez pas autre chose. L'orateur non-seulement trouvait bon que Pie IX rayât de l'histoire les deux premières années de son règne, mais il l'engageait, et cela au nom du monde catholique, à ne pas affronter, dans l'avenir, la glorieuse et nécessaire entreprise de la régénération du gouvernement Romain. Il allait jusqu'à s'ingénier à déraciner du cœur et de l'esprit de Pie IX toute pensée de retour à de grands desseins. Dans des circonstances où le doux et saint Pontife avait besoin d'être soutenu contre les défaillances qui l'entouraient, non-seulement il ne lui criait pas : courage, Saint- Père, courage! mais il semblait, si Pie IX était tenté de redevenir lui-même, le menacer des froideurs du monde catholique. On croit rêver quand on relit des déclarations telles que celle-ci : « Si on voyait Pie IX « profiter si peu de l'expérience douloureuse qu'il a faite, et « vouloir recommencer à courir les risques, les dangers de « la situation où il s'est déjà trouvé; si on le voyait rétablir « non pas môme la liberté de la presse, non pas même la « garde civique, mais seulement le pouvoir parlementaire « que le motu proprio refuse, je dis humblement, sincère- « ment, que la confiance, la profonde et filiale confiance que « nous arons en lui serait alarmée... L'autorité personnelle « du Pape actuel serait ébrantée dans l'opinion des catho-
Ces maximes n'étaient pas seulement inacceptables pour la raison, elles étaient le contre-pied du vrai; et l'histoire de la Papauté proteste heureusement, nous le montrerons, contre ce nouveau droit public dont tant d'amis dangereux du Saiut-Siége voudraient faire la loi de tout un peuple. Sous l'enveloppe brillante dont elles étaient parées, ces maximes furent acclamées par la foule docile pour qui l'examen est une fatigue et la prévoyance un embarras. Ceux des catholiques qui connaissaient les hommes et les choses de l'Italie, qui mettaient les idées au-dessus des circonstances, ceux-là n'eurent qu'à se voiler la tétc : ils purent entrevoir dès ce moment, les conséquences de la situation fatale qu'un dévouement mal éclairé im-
« tiques (quelle responsabilité une telle déclaration n'impo- « sait-elle pas à qui osait la faire!), si on le voyait, après la « grande et glorieuse épreuve qu'il a faite, recommencer « cette carrière pleine de périls. » De quels périls voulaiton parler, quand l'armée française était à Home? — Quoi, l'illustre orateur n'entrevoyait même pas une autre nature de périls ! — et d'ailleurs quelle est cette politique qui, alors qu'il s'agit du chef de PKglisc, oppose le péril au devoir?
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posait à la Papauté : La vîe politique abandonnant, avec Rome, le centre moral de l'Italie,
et refluant par un mouvement irrésistible là où seulement elle conservait un foyer, c'est-à-dire à Turin ; toutes les forces vives de la Péninsule se précipitant d'elles-mêmes vers le Piémont et se concentrant entre ses mains; le vide, par conséquent, se faisant autour du Saint-Siège; l'ébranlement irréparable des fondements que la première année du règne de Pie IX avait raffermis; la force étrangère redevenant le seul soutien d'un gouvernement qui s'isolait opiniâtrement du pays ; et à la première occasion, la ebute profonde et, sans la main de la France, définitive peut-être, d'un pouvoir que des conseillers aveugles s'acharnaient à faire reposer sur le néant.