‹ La St.-Jean-Baptiste à Québec [microforme]Chapitre 15 sur 21 · RUE LU · texte numérisé non relu

RUE LU

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sentant devant un auditoire si nouveau pour moi, où je ne compte pas de ces sympathies de vieille date qui sont le plus sûr des appuis, et vous ne vous étonnerez pas que je sollicite tout particulièrement votre indulgence. Je compte sur la bienveillance, sur la cordiale bienvenue de cette population de St, Roch restée si canadienne à travers toutes les vicissitudes de notre vie sociale et de nos luttes pars qui est considérée, d’un bout à ‘autre du pays, comme l'avant-garde de la liberté et la vieille garde de la nationalité, et qui, parmi toutes les traditions qu’elle a conservées, place au premier rang sans doute cette vieille habitude de la race française d’être aussi affable et courtoise envers ceux qui acceptent son hospitalité, qu’elle est courageuse et ferme envers ceux qui l’attaquent.

Je compte surtout sur votre indulgence, Mesdames, sur cette indulgence que vous no pouvez, à coup sûr, refuser à ceux qui viennent rendre nommage à votre beauté et s’incliner devant votre gracieuse souveraineté, Si le patriotisme, l'esprit national de la population de St. Roch sont connus par tout le pays, la :enommée de votre beauté est encore plus grande ; il n’est point de galant homme qui ne vous admire, point de jolie femme qui ne vous envie. C’est en vous que la canadienne trouve son type le plus accompli, sôn expression la plus charinante, jeune fille fraîche et gracieuse, femmeaimable, mère tendre et dévouée ; et si ja-

(LL mais notre peintre national veut transmettre le à la postérité les traits de la canadienne, c’est et ici qui viendra !s’inspirer, c'est parmi vous te qu’il viendra chercher ses modèles. A toutes Je vos qualités, joignez, ce soir, à mon égard le le pardon des ennuis et écoutez-moi pendant h quelques minutes.

S- Vous avez entendu tant d’éloquence aujoures d’hui, à commencer par l’admirable sermon à de ce matin, que j’ai cru pouvoir me dispenser i- $ de tenter de vous en faire à mon tour.

et Laïssant donc l’éloquence à mon honorable De collègue, M. Huot, je viens vous faire une to simple causerie, sans autre prétention que so d’évoquer dans vos souvenirs quelques-unes IX de ces images familières du passé qu’on aime u- à revoir en un pareil jour entre les portraits t. des ancêtres et les miniatures des générae, tions naissantes. . 10 10 © Gn vous parle d'habitude en un pareil jour, n- on vient de vous parler des souvenirs glorieux ! 1- . dé notre histoire, de la puissante vitalité de 1 i notre nationalité, des grands noms qui la per- hi à - sonnifient aux yeux des autres peuples et des 8, espérances que nous formons pour l’avenir. 1s Moi aussi, j'aurais aimé à m’arrèêter avec vous 6 devant ces beaux souvenirs, ces fières espéis rances, à contempler encore une fois ce glo- ] rieux défilé de nos grands hommes qu’ouvre s Jacques-Cartier, l’illustre ancêtre et comme | le patron national de cette population ou- . vrière de St.-Roch qui construit ces superbes

navires qui sortent tous les jours de notre port et porteraient les Jacques-Cartier au bout du monde, s’il y avait encore äes mondes à découvrir et des Jacques-Cartier ; défilé glorieux que conduit, sous nos yeux, d’un pas ferme,

vers la nostérité, le dernier survivant de la.

plus forte génération que nous ayons eue, le plus aime, le plus populaire de nos grands hommes, Louis Joseph Papineau. -

Mais je ne veux point aborder en ce moment les grands aspects de la fête d’aujourd’hui, je veux tourner votre atttention vers des aspects plus calmes et plus doux, c’est sur la figure reposée et réjouie du passé que je veux fixer un instant vos regards. D’habitude dans les familles, lorsqu'on célèbre un anri- versaire, on tire de leur cachette pour en orver la table aatour de laquelle on se réunit tout ce qui vient des ancètres, on revoit tous les vieux portraits, on remet à la place qu'iis occupaient autrefois les anciens objets qui rappellent les événements passés et toujours chers. Il en doit être ainsi dans les anniversaires nationaux. En saluant l'avenir, en félicitant le présent, n'oublions pas le passé. C’est dans cette pensée que je vais vous or quelques légères esquisses des

onnes gens d'autrefois, de ces aimables figures qui ornèrent si longtemps la Société anadienne. Je connais votre attachement pour nos vieilles mœurs, nos vieilles coûtuiuus naticnales, je sais que

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c'est ici plus que partout ailleurs qu’elles se sont conservées, at j'ai pensé que ce ne serait pas sans plaisir que vous les verriez retracées et que vous les entendriez louer.

Sans que nous ne nous en apercevions, nos vieilles mœurs s’en vont, les anciennes coutumes s’effacent, les caractères particuliers changent, ls type national s’altère. L’édifice national est aussi solide que jamais, on y a ajouté des étages magnifiques, mais peu à peu aussi on en a changé l’aspect, on en a renouvelé l’ameublement simple et commode, des meubles d'emprunt ont remplacé les larges bergères où nos grands-pères s’installaient pour causer, le buffet toujours bien gar-

. ni où ils allaient arroser leurs saillies de

quelques gouttes de trop. Si, un de ces vrais Canadiens d’autrefois dont la bonne humeur intarissable. remplissait la vie de joyeux propos, revenait en «; monde, il ne s’y recon- Laîtrait plus ; il ne se retrouverait pas à travers tous ces salons qui ressemblent à des expositions de ineubles ; il s’offenserait en ne voyant plus le perron traditionnel où l’on passait la veillée à médire des voisins, perron qui, comme tous ceux qui m’écoutent s’en rappellent, est tombé, après une lutte opiniâtre, sous les coups redoublés d’un ennemi du bien-être des citoyens de Québec.

Nous changeons chaque année, les fils ressemblent de moins en moins à leurs pères et ils semblent d’un pays différent de leurs

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grands-pères, dont les portraits sur toile sont relégués au grenier pour faire places aux photographies triomphantes des modernes à pied, à cheval, en cravate blanche, en manche de chemises. On trouve les gens d’autrefois ridicules, parcequ'ils portaient des habits trop longs et qui descondaient trop près des talons, sans s’apercevoir que nous les portons maintenant trop courts. On trouve les femmes d'autrefois laïlles, parce qu’elles portaient des chapeaux qui ressemblaient à des monuments fragiles, mais immenses, on ne s'aperçoit pas que bientôt il sera de mode de se promener nue tête avec une simple boucle dans les cheveux. Comme contraste ne voit-on pascette

année de jolies anglaises enrouier des espèces.

de serviette autour de leurs coquets chapeaux de printemps !

Nous empruntons pen à peu aux anglais leur mode de s'habiller, aux américains leur façon de se placer les jambes après diner.

Notre langue s'enrichit chaque année de trois ou quatre mots yankees et d’une demi-douzaine d'expressions anglaises ; nous remplaçons par une sorte d’idiome mêlé cet accent traînant et doux qui nous venait en droite ligne de la Normandie.

Le premier personnage que je vous présenserai, Mesdames et Messieurs, est celui de :

L'homme qui connaissait tout le monde par leurs noms de baptème dans le quartier et qui voisinait avec les gens qui demeuraient au

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bout de la ville, car dans ce temps là Québec n'était pas grand et l’on ne parlait pas de construire un chemin de fer pour supprimer, du coup, les piétons et les charretiers. Le bonhomme savait sur le bout de ses doigts tout ce que les gens tiennent à tenir caché, le chiffre de leur fortune, l'âge de leurs filles, les escapades de leur jeunesse, l’origine obscures de leurs rhumatismes ; mais il n’en disait jamais rien que discrètement, entre personnes qui n’en fesaient pas mauvais usage et qui aimaient les nouvelles pour les nouvelles elles-mêmes.

Tous ceux qui le voyaient passer l’invitaient à entrer, égayer un malade ou réconcilier par un bon mot un jeune coriple à sa première querelle, qui est toujours la plus funsste, puisqu’elle ouvre une série que seul peuvent fermer l’entière soumission, la reddition sans condition du mari. Les femmes avait un faible pour lui, parceque sans jamais les accabler de ces fadeurs qui attiédissent la conversation, il savait leur tourner un compliment galant qui s’adressait précisément à ce qu’elles dési- ‘aient voir louer, leur teint frais ou leur petite main, leur chapeau neuf ou l’abnégation de leur mari. Il recevait des confidences de tout le monde.

C'est à lui que les amoureux confiaient leurs premiers projets et les endosseurs de billets menacés de protèt leur dernière inquiétude. Il prêtait de l’argent aussi facile-

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ment qu’il donnait des conseils, ce qui est rare, car d'habitude ceux auprès de qui vous allez solliciter un emprunt vous donne, au lieu d’argent, les meilleurs conseils pour vous instruire de la manière dont il faut s’y prendre pour en emprunter à d’autres. Quant aux enfants, d’aussi loin qu'ils le voyaient venir ils conrraïent à Jui, fouillaient dans ses poches pour y trouver des munitions de sucre, s’emparaient de sa canne pour la jeter dans les jambes des passants, et quand il entrait dans la maison ils trouvaient moyen de faire glisser sa perruque de sa tête dépouillée par les automnes entre les pattes du gros chat, qui la frisait et défrisait de telle façon qu’on aurait cru que l’excellent homme changeait de cheveux chaque jour.

Quand le bonhomme mourait, c'était un deuil général dans la quartier, la moitié des magasins se fermaient sans qu’on eût mème besoin pour cela de faire signer aux marchands uu engagements solennel. Les parents et amis se vêtissaient de noir, mais tout le monde portait le deuil, échangeait des regrets, et chaque jour durant des mois le nom du défunt revenait dans toutes les conversations. On se répétait ses bons mots, ses maximes favorites, ses conseils prudents, ses réparties joyeuses ; on se rappelait ses habitudes, sa manière d'aborder les gens, d'accueillir les enfants, de donner aux pauvres, de se présenter aux Dames ; onse rappelait jusqu'aux dé-

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tails de son costume, les gilets vert-tendres qu'il affectionnait, son mouchoir à carreaux noir et rouge qui pendaïit toujours hors de sa poche comme un pavillon d’encan, et son grand parapluie de famille et de coton. Et sur les moindres détails, c'étaient des souvenirs et des regrets sans fin !

Cet homme aimable, ce causeur infatigable avait, dans notre société, une compagne digne de lui ; c'était une bonne vieille grosse, grasse, réjouie, qui avait été plus belle que toutes les jeunes filles et les jeunes femmes qu’elles voyaiént admirer autour d’elle et qu’autrefois on aurait bien vite laisser de côté, disait-elle, pour lui faire la cour. Elle était toujours en mouvement, assistant le matin aux funérailles des gens, consolant la veuve après la veuve après le servi, assistant au baptème des nouveaux-nés dans l’après-midi et le soir dansant aux noces. Elle avait des larmes pour toutes les douleurs, des remèdes pour tous les maux, des éclats de rire pour toutes les joies, tenant un bureau de conseils gratuits ou à toute heure l’on pouvait se procurer des recettes sûres et infaillibles sur la manière de préparer les plats, de faire passer les taches ou d'élever les enfants.

Si vous frisez la cinquantaine ou si vous l'avez dépassée, (ce que je regrette,) si vous comptez parmi ceux qui forment maintenant le groupe grisonnants des hommes mûrs, bien sûr vous l’avez connue. Souvent par une après-

k — 12 — midi de janvier où vous aviez un peu l’onglée aux doigts ou par une chaude matinée du mois de juin juste au moment où vous aviez la figure à moitié rôtie, elle a agité son bonnet du haut de sa fenêtre du deuxième étage pour vous arrêter au passage et lier un bout de conversation avec vous, vous donner des nouvelles sous prétexte de vous en demander, vous répéter le bon mot qu’elle avait prèté le matin à sa voisine afin de pouvoir vous le raconter l’après-midi, vous confier le soin de jeter dans la circulation sans nom d’auteur une malice qu’elle venait d’inventer au détriment d’une de ses amies. Il lui arrivait parfois de passer une partie de la journée à causer avec les allants et venants ; sur dix passants, elle en connaissait huit et ne tardait pas à faire la connaissance des deux autres. Sa mémoire était un répertoire immense d’anecdotes piquantes, de bouts de chansons, de vieux airs dont elle entremélait la conversation n’importe sur quel sujet. À 60 ans, personne ne dansaïit un rigodon comme elle ; elle s’impatientait souvent de quel pas solennel et mesuré ses petites-filles et ses arrière-neveux dansaient le quadrille. Parfois n’y pouvant plus tenir, elle enlevait un de ses anciens danseurs retenu sur son fauteuil par le poids des ans et l’entrainait malgré les vives réclamations de ses rhumatismes dans une ronde échevelée. Bientôt au son de la musique, au mouvement rapide de la danse, le sang du bonhomme s'é-

chauffait, ses jambes retrouvaient leur élasticité, et la jeunesse émerveillée, l’âge mûr étonné et les bonnes gens rajeunies regardaient le vieux couple se trémousser avec une animation extraordinaire.

Si à 60 ans, la grand’mère Canadienne avait encore la jambe leste, elle avait conservé aussi toute la fraicheur de sa voix. Personne ne disait mieux la chansonnette, elle savait par cœur toutes les chansons d'élection, et lorsqu'on la piquait elle en chantait des couplets aux oreilles des descendants de ceux contre qui ces chansons avaient été composées. Car sous sa bonne humeur, sous la facilité de son caractère et de ses relations, elle gardaït un grand fond de passion politique.

Elle était du temps, voyez-vous, où nous luttions pied à pied pour notre existence même, où les femmes prenaient presqu'autant d'intérêt aux affaires publiques que les hommes, où pendant les élections—et à cette époque une seule élection duraïit parfois un mois—on ne causait dans les salons comme dans les autres lieux de réunion que des espérances des patriotes et des injustices des bureaucrates.

Quand elle parlait des luttes de ce temps-là, elle devenait tout feu, elle ne tarissait pas, c'étaient mille anecdotes sur les scènes d’élection, sur les tours joués aux autorités, sur le désintéressement des pauvres gens.

Enfin cette vie si bien remplie s’éteignait.

Un quart d'heure avant de rendre le dernier

soupir, elle racontait encore une anecdote au digne prêtre qui venait apporter à ses fautes vénielles, à ses paroles inutiles, mais agréables, l’assurance du pardon divin. Dans l'autre monde,—s"’il est permis d'imaginer le bonheur réservé aux élus, —une de ses joies doit être encore de raconter, de rappeler aux bienheureux ses contemporains ce qui se passait ici-bas de leurs temps.

Et le viveur, l’homme d'esprit d'autrefois, l'excellent couvive, le joyeux compagnon, vous en rappelez-vous ? Il est mort avant d’avoir songé à vivre sérieusement, à Ss’assurer des rentes pour les vieux jours qu’il comptait que le ciel, qui pas soin de ceux qui ne prennent pas soin d’eux-mêmes, lui épargnerait ; avaut d’avoir songé à se corriger d'ai. mer trop les plaisirs de la jeunesse. Il a laissé autant de créanciers inconsolables de sa perte que d'amis, autant de dettes que de bons mots. Il couchait souvent chez les autres, il ne dinait jamais chez lui, il a fini par mourir chez un de ses amis où il était entré pour reprendre son portefeuille qu’il avait laissé vide la veille sur la cheminée dans l'espoir de le retrouver plein le lendemain.

Comme il n’avait chez lui qu’une chaise, il n’invitait jamais personne, mais tout le monde l'invitait, il payait en bons mots et reconnaissait l'excellence de l’hospitallité qu’il recevait en vidant les plats et en aile bouteilles, Cependant il ne se grisait jamais, il s’arrêtait

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