MISE AU TOMBEAU DE GRENADE
sourcilière et enfin le dessin des lèvres qui donnent un air de famille très accusé à Isaac, au patriarche Abraham, à saint Sébastien, à saint Jean, à Nicodème et à Joseph d'Arimathie. Les traits communs entre certaines statues provenant du retable de San Benito el Real et celles du retable de San Geronimo sont tellement nombreux que le saint Sébastien n'est qu’un saint Jean émacié. La polychromie, elle-même, vigoureuse et belle comme le modelé, ne saurait tromper. On retrouve ces grands partis de nus et d’or bruni qui donnent aux œuvres de Berriiguete tant de caractère et de puissance et cette recherche d oppositions que l’on n’avait pas soupçonnées avant lui.
Le Christ, le linceul et la bière dont le dessin, les profils et les ornements sont exquis, ont été peints sans adjonction de métal apparent.
En revanche, Joseph d’Arimathie, vêtu comme les Mores d'Espagne, porte une première robe et un turban d’or plein, une tunique brune et un manteau noir brodé d’or et doublé d’une étoffe brun rouge foncé. Les chausses sont brun rouge. Les bas faits en cuir et pareils pour la forme et la couleur à ceux que mettent encore les Arabes d’Algérie sont recouverts de babouches noires.
La sainte Femme qui vient après Joseph est, elle aussi, drapée dans une cape d’or. En or doublé d’indigo foncé est également le manteau de la mère du Christ. Le revers ramené sur le front et autour de la figure leur donne par contraste une grande douceur. A peine voit-on la robe bleu indigo bordée d’un simple filet d’or et la guimpe blanc crème dont les tons apaisés sont noyés dans l’ombre que jette sur le visage les plis saillants du manteau.
Saint Jean est enveloppé dans une cape noire ; le revers de damas brun rouge est traversé de quelques fils et porte un léger galon d’or.
Enfin, le teint clair, la chevelure blonde, la tunique blanche bordée de pierreries et le manteau d’or plein de la Madeleine forment une opposition saisissante avec la carnation brûlée par le soleil, la robe noire damassée d’or, le turban noir, la tunique brune et les chaussures rouge brique de Nicodème.
Grâce à l’heureuse répartition des couleurs et au soin qu’a pris le peintre d’attribuer des vêtements foncés aux saintes femmes et aux disciples qui encadrent la composition, le Christ resplendit comme s’il projetait un rayon de lumière. L’artifice est apparent ; il ne dénote pas moins une singulière habileté technique et une merveilleuse entente des ressources offertes par la statuaire
polychrome. J’ajouterai que l'effet général est d une richesse et d une variété sans égales malgré un éclairage détestable et en dépit d un fond lépreux de plâtre barbouillé et sali.
Dans l'énumération que j’en ai faite, on a dû remarquer qu à 1 exception du carmin utilisé à titre de rehaut, les seules couleurs employées, soit pures, soit a l’état de mélange sont le blanc, l’ocre jaune, le brun rouge et l’indigo. Cette indigence, je l’ai expliqué plus haut, était voulue et traditionnelle puisque ces mêmes teintes apparaissent dès le xiiP siècle dans les peintures du Panthéon des rois à Leon et que, dans les œuvres des artistes castillans restant à décrire, l’on n’en rencontrera presque jamais d’autres. J’ajouterai que sur un bas-relief appartenant au retable de cette même église de San Geronimo, le polychromiste s est représenté avec une palette ne comportant que quatre godets destinés aux couleurs précitées. Les Espagnols après les Grecs des époques archaïques les avaient choisies soit pour leur solidité, soit parce qu'elles convenaient mieux que les autres à la peinture des reliefs. Peut-être faudrait-il invoquer l’une et l'autre de ces raisons, car la durée s’est alliée dans ces œuvres à une beauté et à une harmonie suprêmes.
San Geronimo, que les monarques espagnols avaient affecté à la sépulture du Gran Capitan, Gonsalve de Cordoue, et qui est aujourd'hui bien délaissé, malgré la glorieuse dépouille dont il est dépositaire, présente cette particularité d’avoir été construit et décoré par des artistes appartenant aux écoles du Nord. L’église se rattache donc au même groupe que la grande majorité des édifices religieux de l'Aragon et de la Castille. Son architecte fut le fils de Gil de Syloe, Diego de Siloee, qui avait été choisi pour élever la cathédrale de Grenade {phot. I J 5 , I J 6) et que la surveillance des travaux retenait dans cette ville. 11 était né à Burgos à la fin du xv' siècle. Bien qu’il eût fait son éducation artistique auprès de son père et qu’il ne fût jamais sorti d’Espagne, il s’était converti aux idées nouvelles et avait acquis de bonne heure une telle autorité sur ses contemporains qu’il osa résister à Charles-Quint et construisit la cathédrale de Grenade dans le style de la Renaissance italienne en dépit du désir exprimé par un monarque médiocrement épris, semble-t-il, des innovations architectoniques.
La première pierre de San Geronimo fut posée et bénie au mois de novembre de l’année 1 5 19. Les travaux marchèrent d’abord très lentement ; mais Charles-