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La statue de Charlemagne [microform]

Charlemagne est-il un véritable héros? Gomme guerrier, comme homme d*Etat, comme législateur, fut-il le digne continuateur de Rome pour préparer la civilisation pacifique dans la République occidentale? Peut-on, doit-on, à ce titre, honorer en lui l'un des plus nobles représentants de l'Humanité ?

Ne fut-il, au contraire, qu'un soldat barbare, aux instincts sauvages, à l'intelligence obtuse, à l'activité malfaisante? un chef de bandes puissant, mais vulgaire comme tous ceux que lancent sur les populations faibles l'appât du butin ? un simple tueur d'hommes, asservi à la soif de voluptés que le meurtre, surtout pratiqué en masse, fait savourer à mainte nature grossière, et dont les sinistres exploits devraient être mis auprès de ceux des Attila et des Gengis-Khan?

Le 25 janvier 1879, cette question s'est posée devant le Gonseil municipal de Paris. La majorité des membres présents y a répondu en vouant à la malédiction publique le nom du vainqueur de Witikind, ce nom auquel le langage de nos ancêtres avait en quelque sorte incorporé la qualification de Grand,

Une telle réponse est-elle un verdict qui puisse devenir chose jugée? Désormais, en vertu des motifs dont elle s'étaie, devra-t-on qualifier d'erreur le jugement que, d'accord avec les poètes et le sentiment populaire, la plupart des historiens de toutes les nations du monde avaient porté sur le fils de Pépin? Nous faudra-t-il briser son image, ainsi que jadis, en dépit d'Homère, l'intransigeant Polyeucte brisa celle des faux dieux ?

Dans le passé des peuples occidentaux, qui compose, à vrai dire, notre histoire domestique, Charlemagne joue assurément un rôle considérable. Nous ne pouvons donc être indifférents à la question de savoir si, en définitive, on doit regarder son règne comme glorieux ou comme infâme. Le doute sur ce point se serait élevé dans le conseil municipal de quelque village, qu'on se serait contenté de sourire ; mais il a surgi en plein conseil municipal de Paris, devant des hommes instruits, dont la plupart se prétendent éclairés. Aussi croyons-nous utile d'examiner si, lorsqu'elle a proscrit la mémoire de Charlemagne, la majorité de ces hommes a sagement ou follement jugé.

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Mais d'abord, racontons avec plus de détails ce qui est advenu :

Un sculpteur distingué, qui était en même temps un sinologue émérite, Louis Rochet, avait eu la bonne fortune, rare dans une vie d'artiste, d'exécuter sur commande deux statues équestres : pour Falaise, celle de Guillaume -le -Conquérant; pour Rio -de -Janeiro, celle de don Pedro de Portugal. Il eut l'ambition de terminer sa carrière par une œuvre qui contînt le suprême effort et le résumé de son talent. Libre donc cette fois, il choisit son héros, et, avec l'aide de son frère Charles Rochet, il modela la statue équestre de Charlemagne.

Superbe et triomphant, la couronne en tête, le sceptre dans la main droite, le globe dans la gauche, Karl-le-Grand, celui que le trouvère Théroulde a surnommé l'empereur « à la barbe flurie », s'avance, monté sur Tencendur, son bon cheval. Lieux de ses preux l'escortent : d'un côté, Roland, l'obscur préfet des Marches de Bretagne, mort à Roncevaux dans une affaire d'arrière-garde, que les imaginations médiévales devaient bientôt transformer en un guerrier merveil-

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leux et presque divin; de l'autre, Ollivier, l'inséparable compagnon, le Patrocle de cet Achille. — On le voit, ce qu'a voulu représenter l'artiste, c'est le Gharlemagne de l'histoire, avec quelque chose de celui de Ja légende.

Certes, si on compare la création de Louis Rochet aux plus belles œuvres analogues que nous a léguées la Renaissance, on ne peut lui trouver ni l'élégance que Donatello a répandue sur la statue équestre du condottiere Guattamelata qui se dresse à Padoue, auprès de l'église Saint-Antoine, ni la fierté de tournure dont Verocchio a doué celle du condottiere Colleoni, qu'on admire à Venise, auprès de l'église Saint-Jeanet-Saint-Paul. Si on la compare aux plus belles œuvres contemporaines du même genre, on ne peut non plus l'égaler ni à la statue équestre d'Emmanuel-Philibert par Marochetti, ni surtout à celle de Frédéric II par Rauch. Le cheval est un peu lourd, l'ensemble un peu massif; mais, en dépit de ces défauts, le groupe est d'un aspect mâle et grandiose, bien supérieur à la Jeanne d'Arc, de Frémiet, qui chevauche à Paris non loin du lieu où fut jadis blessée Théroïne ; il est tout à fait digne de décorer n'importe laquelle de nos places publiques.

Louis Rochet en avait envoyé le modèle en plâtre à l'Exposition universelle de 1867. Lui mort, la maison Thiébaut en fit voir une épreuve en bronze à l'Exposition universelle de 1878.

Cette exhibition finie, le fondeur fut assez embar-

rassé. Peu de particuliers ont de quoi se payer le luxe d'une statue équestre ; seuls, d'ordinaire, TEtat ou les grandes villes se permettent une telle dépense. En attendant un acquéreur, où loger ce colosse, suffisant pour encombrer le plus vaste des magasins industriels? L'exposer provisoirement sur une des promenades de Paris était le seul moyen de se tirer d'afiTaire. Là maison Thiébaut sollicita donc du conseil municipal la permission nécessaire.

Il n'en devait rien coûter à la ville. M. Viollet-le- Duc, au nom de la commission des beaux-arts, fit un rapport favorable ; il proposait de mettre l'œuvre de Louis Rochet dans le square Notre-Dame : qui n'eût dit que la chose allait de soi?

Mais on avait compté sans M. Hovelacque. Celui-ci crut bon de se jeter à la traverse. « La population pa- « risienne, » dit-il, « s'étonnerait que son conseil élu, « auquel le Gouvernement refuse l'érection d'une statue « en l'honneur de Voltaire, qui a éclairé d'une si vive « lueur la marche de la civilisation, en élevât une à un (( homme qui, dans l'histoire, représente surtout le « pouvoir absolu. »

Voyant que Gharlemagne n'était pas en odeur de sainteté auprès de certains de ses collègues, M. Violletle-Duc fit observer qu'une inscription, placée sur lesocle pour expliquer que le groupe n'appartient pas à la ville de Paris, écarterait toute fausse interprétation du vote.

Ce palliatif ne satisfit point M. Engelhard. Renché-

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rissant sur l'opinion exprimée par M. Hovelacque, il déclara avec énergie que le conseil municipal n'a pas reçu mandat de glorifier les « dompteurs de peuples » , ni d'augmenter le nombre, déjà trop considérable, des statues de despotes et de tyrans.

Admirez la puissance d'un gros mot ! « Dompteur de peuples )) fit sur le rapport du grand architecte un effet d'assommoir. En vain M. Songeon insinua-t-il timidement que l'érection d'une statue à Charlemagne, personnification de l'union des races latines, ne saurait avoir un caractère monarchique. Le coup était porté, et les conclusions de la commission gisaient à terre. Quand on passa au vote, Charlemagne fut condamné à une forte majorité.

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Dans sa décision, le conseil municipal a volontairement laissé de côté la question artistique qui, du reste, ne pouvait guère se poser en présence de l'incontestable mérite du travail de Louis Rochet. Le motif déterminant de son vote a été la maxime, fausse ou vraie, mais posée sans restrictions, qu'anciens ou nouveaux, tous les rois, tous les guerriers sont condamnables, et qu'on se déshonorerait en les honorant.

Pour nous, cette sentence n'est qu'une ultime application de la doctrine révolutionnaire, — doctrine fameuse, née en Occident avec l'ère moderne et qui^ après avoir engendré ses principaux résultats vers la fin du xviii^ siècle, régit encore l'esprit de force gens du XIX®. C'est un fruit, non une racine; pour le juger, voyons ce que vaut l'arbre qui l'a produit.

Dans les âges lointains, entre l'adoration des fétiches et celle des dieux, la transition avait été insensible. Les polythéistes étaient tolérants; jamais ils n'avaient songé à maudire leurs prédiécesseurs ; souvent même, envers leurs contemporains adonnés à d'autres cultes, ils avaient fait preuve de la plus grande largeur

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