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d'esprit, témoin le sénat romain installant au Capitole les divinités des peuples vaincus. Partout, au contraire, et surtout sous la forme chrétienne, le monothéisme s'était montré hostile à de tels accommodements. En cela il était logique : désormais la foi s'appuyait sur la révélation, base éclatante mais fragile, que le moindre choc pouvait briser et qu'à tout prix il fallait garer contre le doute. L'absolutisme dans l'enseignement et l'application des dogmes surnaturels devait donc être en raison directe de l'impossibilité de les démontrer. Nul n'était censé ignorer la loi ; pas de moyens termes, pas de circonstances atténuantes; croyant, on était sauvé; incrédule, damné. Cette règle, immorale et absurde en soi, s'était appliquée sans réserve à tous les contemporains, n'eussent-ils point connu l'existence de l'Evangile ; et comme la moindre concession fût devenue ruineuse pour l'ensemble du système, la même règle de fer avait frappé tous les ancêtres, coupables sans doute d'inclairvoyance, faute d'avoir deviné les desseins de Dieu et la future incarnation de son fils. Sauf donc quelques âmes spécialement délivrées par la descente du Christ aux limbes, celles de presque tous les grands hommes de l'antiquité étaient parquées dans cette antichambre de l'éternelle géhenne. Dante les y avait vues, ne souffrant, il est vrai, que de « vivre dans le désir sans conserver l'espérance » , mais écartées pour toujours des célestes béatitudes (1). Si, par un
privilège presque unique, l'âme de Trajan avait forcé les portes du paradis, d'étranges artifices, péniblement imaginés, avaient seuls expliqué cette exception à la loi de l'universelle damnation des païens (1).
Mais, au début du xiv® siècle, au temps même où la féodalité penchait aussi vers sa chute, les peuples occidentaux, échappant à la théologie, aspirèrent à la science. L'atteindre de suite était impossible : pas plus que le corps, l'esprit ne saute sans intermédiaire de l'enfance à la maturité. Entre elles se place toujours un âge ingrat, voué au trouble et à lïndécision. Pour rintelligence, cet intervalle est le domaine de la métaphysique ; dans l'Occident, il fut comblé par la doctrine révolutionnaire.
La destination de cette doctrine détermina ses caractères. Afin d'effacer l'idéal monothéique et féodal, elle constitua un idéal différent : au Christ, elle opposa une entité, la Nature ou Dieu ; aux rois, une autre entité, le Peuple. Afin de rendre coup pour coup au catholicisme, elle ne fut pas moins absolue que lui : les chrétiens avaient maudit les polythéistes; tout en tâchant, par une admiration vague, de se relier aux souvenirs de l'antiquité classique, elle maudit les chrétiens. A l'exemple de la religion qui disparaissait, elle donna même un effet rétroactif à l'idéal rêvé pour l'époque contemporaine. Malheur aux hommes, aux pensées, aux sentiments, aux institutions qui, d'avance,
(!) Enfer, chant IV.
(1) Paradis, chant XX.
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ne s'y étaient pas trouvés conformes ! Ils étaient frappés d'un anathème pareil à l'excommunication que jadis, contre les hérétiques, les schismatiques et les infidèles, avait fulminée le Vatican.
"Voici comment raisonne la doctrine révolutionnaire : Aujourd'hui, la théologie choque la raison ; donc, de tous temps, elle n'a été qu'une absurdité, enseignée par des imposteurs à des dupes. Aujourd'hui, la guerre est perturbatrice; donc, de tous temps, elle n'a été qu'une barbarie pratiquée par les tyrans en vue de subjuguer des esclaves.
Est-il besoin de le faire remarquer? Cette doctrine aboutit à une permanente contradiction. De nos jours, les idées et les sentiments, sinon les institutions et les mœurs, sont de beaucoup supérieurs à ce qu'ils étaient dans les temps anciens. Tel est le fait dont elle part. Mais dès qu'elle passe en revue les siècles écoulés, chacun d'eux, à presque tous égards, n'est plus qu'une période de recul et d'abaissement. D'où résulterait donc pour nous la supériorité qu'elle proclame? On serait tombé dès le premier pas ; on se serait relevé pour retomber encore ; et, de chute en chute, on se trouverait, non au point le plus bas, mais au point le plus élevé ! Par quel miracle ? Elle ne saurait l'expliquer.
Aussi, bonne en tant qu'arme d'attaque, la doctrine révolutionnaire n'était-elle pas digne de survivre à réversion du système catholico-féodal, dont elle formait l'antithèse. Si l'esprit savait tout à coup se dé-
pouiller de ses habitudes, cette épée de combat serait rentrée dans le fourreau le jour où le génie d'Auguste Comte, en découvrant la loi régulatrice des événements humains et en fondant la sociologie, proclama la paix générale; car, dès cet instant, en dehors des lâches complaisances de l'hypocrisie éclectique, il était facile de concevoir le passé, non plus comme l'ennemi, mais comme le père du présent et de l'avenir.
Positivité et relativité, voilà les caractères principaux de la nouvelle et définitive doctrine historique. Pour elle, avant d'arriver à leur état normal, les pensées, les sentiments et les actes doivent traverser une série de stages dont chacun prépare le suivant. Au moment que lui assigne une progression inéluctable, chacune de ces transitions est nécessaire et, partant, légitime. La route que parcourt l'espèce humaine est toute tracée ; l'effort de chacun ne peut avoir pour effet que de hâter ou de retarder la marche en avant. Produits plus ou moins spontanés de chaque état de civilisation, les institutions et les idées furent à tous les moments à peu près aussi parfaites que le comportait la phase correspondante. A leur naissance et jusqu'à la fin de leur période de pleine vigueur, presque toutes eurent le caractère progressif; elles n'en prirent un différent que plus tard, quand, tombées d'épuisement, elles se laissèrent dépasser par le gros de la troupe. D'utiles alors elles devinrent nuisibles, parce qu'irrévocablement demeurées en arrière, elles voulurent néanmoins garder
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le commandement de la caravane humaine et la faire rétrograder.
Pour cette doctrine nouvelle comme pour la doctrine révolutionnaire, tout théologisme choque actuellement la raison; mais elle admet que les dieux, puis les entités, turent les modes de philosopher spontanément propres, l'un à l'enfance, l'autre à l'adolescence de notre espèce, les inévitables préliminaires du régime des lois naturelles, propre à son âge mûr. Pour elle aussi la guerre est actuellement perturbatrice; mais elle admet que, d'abord offensive, puis défensive, la guerre, seul moyen de groupement social que comportât à l'origine la grossièreté fondamentale de notre nature, fut l'indispensable préliminaire du régime pacifique et industriel propre à l'avenir.
Pour elle donc, reprocher à un peuple de n'avoir pas débuté par la science et l'industrie, c'est méconnaître la loi de croissance de l'Humanité, c'est se couvrir du même ridicule que si l'on reprochait à un homme de n'être pas venu au monde à l'âge de trente ans.
Le seul principe qui permette de juger sainement les idées et les institutions est aussi le seul qui permette de bien juger les hommes. On ne doit pas se demander si, vivant aujourd'hui et pensant comme il a pensé, ou agissant comme il a agi, tel personnage du passé mériterait l'approbation; on doit rechercher si, étant donnés les précédents, la situation intellectuelle, morale et matérielle qui s'imposait à lui, il a, toutes compensations opérées, pensé et agi dans le sens du progrès
de l'Humanité. L'a-t-il fait? Qu'on l'honore. Dans le cas opposé, qu'on le honnisse.
En ce qui touche spécialement Gharleraagne, la question n'est donc pas de savoir si, par hypothèse, renaissant- mille ans plus tard, et voulant au xix« siècle renouveler ses anciens exploits, il devrait être admiré ou flétri. Elle est de savoir si, vers la fin du viii® siècle et le commencement du ix% l'ensemble de ses efforts fut en harmonie suffisante avec les précédents immédiats et les besoins de la situation contemporaine.
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Or, quels étaient ces précédents et cette situation ?
Presque ville à ville, par une série de guerres lentes et pénibles, mais jamais interrompues, Rome avait d'abord soumis l'Italie continentale. Le résultat le plus sérieux des guerres puniques fut ensuite de lui donner l'Espagne et la Sicile, auxquelles vinrent s'ajouter la Macédoine, la Grèce, l'Asie Mineure et, plus tard, l'Egypte. Entre temps. César avait conquis les Gaules. Dès lors, à l'Italie se trouvaientjointes les deux régions contigues qui la séparaient de l'Océan ; dès lors aussi, tous les polythéistes progressifs , au lieu de s'entretuer comme autrefois, formèrent un même groupe civilisateur.
Enfin, sous César et après lui, le système romain s'augmenta d'une partie de la Grande-Bretagne et de la Germanie.
Ce vaste empire avait ses limites nécessaires : faute de similitude entre leur état social et le sien, il devait laisser en dehors de lui celles des grandes théocraties qui étaient encore dans leur vigueur ; faute de pouvoir les étreindre, il devait renoncer à soumettre
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les peuples déjà agriculteurs, mais non suffisamment sédentaires qui reculaient au lieu d'accepter le combat. Pour vaincre ceux-ci, il aurait fallu d'abord les fixer ; et l'entreprise , sans être absolument impossible, puisqu'elle a été réalisée depuis, présentait au moins d'énormes difficultés. Vers le siècle de Trajan et des Antonins, la puissance romaine avait donc acquis à peu près toute l'étendue qu'elle pouvait raisonnablement comporter.
Tandis qu'à l'intérieur de ses immenses provinces, Rome, par l'unité d'administration, préparait l'unité des croyances, à Textérieur, parmi les populations non assimilées encore, se fomentait contre elle une violente réaction. Aux époques de Strabon et de Tacite, les Germains, ne construisant pas encore de villes, étaient dans un état inférieur à celui des Gaulois avant la conquête; on apercevait cependant chez eux des semences de civilisation, qui ne demandaient qu'à fleurir et à fructifier. Mais, dans les siècles suivants, sous des influences corruptrices, les sociétés germaines perdirent toute stabilité, et ces semences avortèrent. De tout temps, les mœurs de ces nations grossières avaient admis que, pour chercher fortune, l'homme amoureux de batailles et de butin s'enrôlât sous un chef de son choix. Peu à peu, par la contagion de l'exemple, par les mécontentements nés des discordes civiles, et par la crainte des nomades qui, des profondeurs de l'Europe orientale, venaient se ruer sur les derrières de la Germanie, ce recrutement de bandes guerrières, d'exception qu'il
était d'abord, devint règle. Sous le coup de la nécessité ou par le seul besoin d'aventures, ces bandes, à la première occurrence favorable, se portaient en avant pour ravir terres et richesses à des voisins qu'avait militairement énervés un plus haut degré de civilisation.
Des invasions proprement dites, peu réussirent ; des Germains qui par la force ouverte voulurent pénétrer dans l'Empire, la plupart furent exterminés. Ce n'étaient pas les plus dangereux. Gomme prisonniers de guerre ou même de bonne grâce, d'autres, à titre de colons, y furent établis pour cultiver les terres qui manquaient de bras. Ils s'incorporèrent pour ainsi dire à la glèbe. Ceux-là ne furent qu'utiles. Mais voici d'où vint le mal : moitié contraint, moitié consentant, l'Empire prit parfois à sa solde des bandes germaines tout entières. Cantonnées dans des provinces qui leur servaient de garnison, nourries par les propriétaires fonciers, elles avaient leurs chefs nationaux , rois à leur égard, fonctionnaires à l'égard de Rome, jouant le rôle que remplissaient ailleurs les ducs romains. Sous les successeurs de Constantin, au milieu d*affreux désordres, ces chefs, déjà maîtres de la puissance militaire, finirent par obtenir ou par usurper la puissance civile. Et dès ce jour, quoique longtemps encore respectée en la forme, la suzeraineté impériale n'exista plus que de nom, avant de disparaître entièrement.
Moins par une subite conquête que par une série de révolutions intérieures, les provinces tombèrent ainsi aux mains des Francs, des Goths, des Lombards, des