‹ La statue de Charlemagne [microform]Chapitre 3 sur 5 · NI · texte numérisé non relu

NI

Burgondes et de bien d'autres bandes germaines. Premières venues, plus hostiles entre elles qu'aux poputions au sein desquelles elles vivaient, ces bandes formèrent digue contre les flots suivants de barbares; elles empêchèrent que de nouveaux torrents ne vinssent raviner le sol, en renouvelant les désastres.

Déjà, vers l'époque qui précéda ces mutations de pouvoir, les diverses nations de l'Empire d'Occident, spirituellement unies par la propagande catholique, avaient montré des tendances à se séparer politiquement. Plus d'un gouverneur de province avciit voulu rendre son pouvoir indépendant et même héréditaire. Rien de plus naturel : La guerre conquérante peut s'exercer sur de vastes territoires; il suffit que, tout le reste du système demeurant en sûreté, une grande réunion de force puisse d'un coup se porter au point unique à attaquer. L'état défensif demande plus de vigilance que de mouvements armés; mais il exige une sollicitude incessante et rigoureuse, difficile sinon impossible quand elle ne s'exerce pas sur un espace restreint. L'ère des conquêtes romaines achevée, chacun des chefs de corps devait s'attribuer la souveraineté sur la portion du sol qu'avec ses guerriers il était capable de protéger. Si les Germains brusquèrent la décomposition politique, ils ne la firent point naître ; même, sans eux, la féodalité tendait à surgir.

Dans le partage des provinces, la Gaule tout entière, avec les régions voisines du Rhin, échut en définitive aux Francs. Ils le durent aux talents militaires, à l'as-

tuce sournoise, à la rigueur impitoyable, à la conversion opportune au catholicisme, de celui de leurs chefs qu'Augustin Thierry nomme Ghlodowig, et que l'on nomme plus habituellement Clovis. Vainqueur de Syagrius, qui se faisait appeler roi des Romains, du roi des Wisigoths, du roi des Burgondes et d'autres capitaines barbares ou non, le titre de patrice, qu'il reçut de l'empereur Anastase, lui permit d'étendre son autorité jusque sur la population indigène.

Mais rapidement, élevée, la puissance des Francs sembla devoir s'écrouler non moins vite. Par suite de partages nombreux et arbitraires entre les successeurs de Glovis, de luttes intestines, soit entre la Neustrie et l'Austrasie, soit entre les leudes et la royauté, et malgré la valeur spéciale de certains de leurs rois, tels que Clotaire et Dagobert P", leur domination militaire alla en déclinant, surtout de 631 à 687 de l'ère catholique. Au-delà de la Loire, les Aquitains avaient conquis l'autonomie; dans la Provence, les grandes cités rejetaient tout autre pouvoir que celui de leurs magistrats électifs ; en Bourgogne, les leudes étaient devenus les maîtres. Au nord même du fleuve, la Bretagne se rendait indépendante. Les peuples germaniques montraient des dispositions plus hostiles encore : Frisons, Thuringiens, Alamans, Bavarois, s'étaient affranchis du service militaire et du tribut. S'appuyant sur les Saxons, restés obstinément fidèles aux mœurs comme aux dieux des ancêtres , ils menaçaient d'accabler les Francs, Germains devenus indignes d'un tel nom pour

avoir, avec le catholicisme, adopté la culture romaine.

A l'époque où la maison des Pépin prit un grand éclat, le danger du Nord se compliquait d'un danger non moins terrible venu du Midi : avec une effrayante rapidité, des guerriers arabes, apôtres en armes' d'un monothéisme nouveau approprié aux besoins de rOrient, avaient envahi une partie de l'Asie, la côte septentrionale de l'Afrique et presque toute l'Espagne. Passant les monts, ils débordaient sur la Gaule.

L'ensemble de ces circonstances posait d'une façon bien nette le problème politique à résoudre, et qu'on peut formuler ainsi : protéger la Gaule, l'Italie et la portion déjà civilisée de la Germanie, d'un côté contre les nomades du Nord, de l'autre contre les monothéistes du Sud.

Ce problème principal se compliquait d'un problème accessoire : faire reconnaître par tous l'indépendance de l'Europe occidentale ; couper court à la vaine prétention, jusque-là perpétuée par les intrigues byzantines, de rétablir l'unité de l'empire romain.

Pour atteindre ces buts connexes, il fallait à la fois une grande force matérielle et une grande force morale. Cette grande force matérielle ne pouvait surgir qu'à la condition d'enrayer, pendant un certain temps, les tendances dispersives qui poussaient prématurément au plein régime féodal et de grouper, durant quelques années, la majeure partie des peuples avancés de l'Occident autour de l'un d'eux, d'où naîtrait une commune impulsion.

Il semble à priori que le peuple destiné à rallier les autres devait se trouver au centre du système, c'est-àdire en Gaule ; dans la réalité, tout concourut à ce qu'il en devînt ainsi : Les Lombards de l'Italie étaient annulés par des guerres civiles; les Germains d'audelà du Rhin se trouvaient exclus, au moins au début, d'une opération dont leur transformation était l'un des deux objets principaux; quant aux éléments britanniques, convertis par les prédications catholiques, notamment du Breton Patrick et de l'Italien Augustin, leur position spéciale les dispensait de lutter contre des périls dont, moins que d'autres, ils sentaient l'imminence. Enfin, les Wisigoths d'Espagne, réfugiés dans les Asturies, ne pouvaient participer à la commune défense qu'en luttant pour reconquérir pied à pied le sol péninsulaire envahi par Tlslam.

Guidés par la maison des Pépin, ce furent donc les Francs d'Austrasie qui s'emparèrent du rôle nécessaire que ne se montraient capables de remplir ni d'autres Francs, ni aucun peuple d'origine différente. Trois hommes énergiques, se succédant sans interruption, établirent solidement la domination austrasienne : — Après avoir vaincu les Neustriens, Pépin d'Heristall, digne souche d'une race de héros, conduisit dix cam pagnes contre les Frisons, et d'autres contre les Saxons, les Bavarois, les Alamans. — Egal à son père par sa ténacité et son esprit de suite, plus grand par les résultats de ses guerres, Charles Martel, au début de sa carrière, se subordonna définitivement la Neustrie,

qui s'était soulevée ; à la fin, il soumit les populations d'outre-Loire et de la vallée du Rhône ; dans l'intervalle, multipliant les expéditions avec une incroyable rapidité, il avait, en cent rencontres, battu les peuplades germaniques et surtout rendu à la civilisation un inoubliable service en écrasant, dans les champs de Poitiers, Tarmée des envahisseurs arabes. — Enfin, Pépin le Bref, en même temps qu'au-delà du Rhin il maintenait l'œuvre de Charles Martel, retendit au midi par la conquête définitive de la Septimanie, jusque-là restée aux musulmans, et par la réduction de l'Aquitaine, dont le duc Guaïfer refusait Thommage. Dès lors, le groupement des peuples de la Gaule, aussi complet que le comportât la situation, mit aux mains des Austrasiens toute la force matérielle nécessaire à la mission où les conviaient les besoins de l'Occident.

Quant à la force morale, qui, aux yeux des contemporains, devait légitimer leur empire, elle découla pour eux de deux sources : de l'incontestable supériorité de leurs chefs d'abord, puis de leur intime alliance avec la papauté. A défaut des inspirations d'une bonne politique, cette alliance serait née de la force des choses, car Francs et papes avaient les mêmes ennemis. Les Lombards, qui tenaient les passages des Alpes, menaçaient Rome ; les Aquitains, qui se rebellaient sans cesse contre la domination des guerriers du Nord, étaient les persécuteurs des prêtres ; les Saxons, qui tentaient, à la moindre occasion, d'envahir

l'Austrasie, massacraient les missionnaires chrétiens ; enfin, les Sarrasins, qui voulaient obstinément garder un pied en Gaule, prétendaient y remplacer Jésus par Allah et le baptême par la circoncision.

Déjà, sous Charles Martel, oubliant que le duc des Francs avait enrichi ses guerriers de biens arrachés aux clercs, le pape Grégoire III lui avait adressé un double appel contre les Lombards et contre les empereurs iconoclastes d'Orient. La mort de Charles arrêta ces négociations. Mais bientôt Pépin, maître du pouvoir, s'assura systématiquement l'appui du sacerdoce. Puis, fort de cette bienveillance autant que de celle des guerriers, il fit sanctionner par le pape Zacharie le plus juste et le moins prématuré des changements de dynastie, celui qui, pour la mettre sur sa tête, enlevait la couronne au dernier des Mérovingiens fainéants. Pépin ne fut pas ingrat ; il paya noblement un tel service : sous le pape Etienne II, ayant défait les Lombards, d'une portion des villes qu'il leur avait enlevées, il constitua les Etats de l'Eglise.

Ainsi, pour résoudre le problème politique dont nous avons donné l'énoncé, étaient concentrées la force matérielle et la force morale nécessaires. Quand il eut succédé à Pépin et se fut emparé des anciens Etats de son frère Carloman, Charlemagne en reçut le dépôt.

Reste à voir comment il en usa.

iïi

If

strictement défensives, à l'exception de celles contre les Lombards, les guerres extérieures de Charles Martel et des deux Pépin avaient simplement, au sud, repoussé les musulmans ; au nord, imposé aux Germains une précaire suzeraineté. Des résultats obtenus, aucun ne pouvait être regardé comme irrévocable.

Le temps était venu de donner plus de portée à ces expéditions. Ebauchée par Rome, et accrue déjà des Iles-Britanniques, l'occidentalité devait se compléter par l'adjonction des polythéistes voisins encore récalcitrants. Pour cela, sans perdre leur caractère défensif, les guerres extérieures devaient à l'avenir, non plus seulement réprimer l'invasion, mais la prévenir.

Tourner en secours à la paix l'énergie des peuples qui, jusque-là, en avait été lobstacle ; fixer définitivement au sol les tribus encore flottantes ; instruire les vaincus, les rapprocher des vainqueurs, tel était le but à atteindre. iMais le succès de cetto entreprise réclamait autre chose que l'emploi de la hache, de la massue ou de l'épée. Les actes humains sont le produit complexe des sentiments, des préjugés, des habitudes ;

on ne peut changer les mœurs sans changer d'abord les idées ; on ne pouvait incorporer les derniers Germains au système occidental sans leur imposer avant tout le baptême, symbole momentané du progrès.

Nous n'allons ici raconter par le menu ni la' guerre à mort de Gharlemagne contre les Saxons, ni la destruction de rirminsul, leur idole nationale, ni la résistance épique de Witikind. De ces luttes, où la civilisation se faisait barbare pour vaincre la barbarie, le récit a été fait maintes fois et fort bien fait. Nous ne raconterons pas davantage les guerres qu'entreprit ou que soutint Gharlemagne contre bien d'autres tribus, soit germaniques, soit de races différentes : Slaves de l'Elbe, Avares du Danube. On en connaît l'issue. Supérieur aux plus grands périls, il déploya au suprême degré, dans ces combats opiniâtres et féroces qui se répartirent sur plus de trente années, l'ensemble des qualités du caractère : activité, courage, prudence, fermeté. Jamais général ne mérita mieux ses victoires.

Notons seulement que toujours la conversion religieuse était le complément de la soumission politique : par milliers, après chaque désastre, les Saxons reniaient leurs dieux impuissants, et, sans autre préambule, sous la forme de l'immersion ou de l'aspersion, ils étaient marqués du signe de leur foi nouvelle. Partout, auprès des forteresses, s'élevaient des monastères ; huit évêchés, Minden, Seligenstadt, Verden, Brème, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn, devenaient autant de colonies civilisatrices plantées en

pleins pays annexés. Les Saxons les voyaient d'un mauvais œil ; dans leur esprit, catholicisme et sujétion étaient synonymes ; l'un durait autant que l'autre; le baptême était effacé par l'acte même de la révolte. Lorsqu'ils se soulevaient, leur furie éclatait d'abord en renversant les croix, en brûlant les églises et en tuant les moines, leurs instituteurs.

Du côté des Arabes, Charles Martel avait fait le principal. Moindres, quant aux résultats, que ses guerres saxonnes, les combats que leur livra Gharlemagne eurent tout l'effet qu'on en pouvait espérer : des Pyrénées, la frontière franque fut portée à l'Ebre ; par les Marches de Gothie et de Navarre, ayant Barcelone et Pampelune pour chefs-lieux, l'Aquitaine et la Septimanie furent mises à l'abri des incursions musulmanes.

Enfin, les expéditions, qu'après Pépin le Bref, son fils dirigea par-delà les Alpes, eurent deux buts connexes : défendre la papauté, l'alliée constante des Garolingiens, et ruiner les intrigues de la cour byzantine, dont les Lombards s'étaient faits les instruments. G'est la première de ces guerres qu'a peinte Manzoni dans sa belle tragédie d'Adelghà, Les conséquences en furent capitales : le pape Adrien étant mort en 795, après un pontificat difficile et troublé, Léon III, son successeur, se trouva en butte aux attaques de ceux des patriciens de Rome qui supportaient impatiemment l'ascendant du pontificat ; saisi par eux dans une procession, mutilé et jeté dans un cachot, il parvint à s'échapper et courut à Paderborn implorer Ghar-

lemagne. Le pape et lui arrêtèrent sans doute d'un commun accord les événements de Tannée suivante. Léon ayant été rétabli sur le trône pontifical par des commissaires francs, Charlemagne descendit en Italie et, le jour de Noël de l'an 800, à Rome, entouré d'une cour brillante, des nobles et du peuple, il assista au service solennel de la Nativité. Le pape en personne avait chanté la messe. Vers la fm de l'office, il saisit une couronne préparée, s'avança vers le roi des Francs, la lui mit sur la tête et, le saluant du nom de César- Auguste, le proclama empereur. Tous applaudirent. Un roi barbare, un franc austrasien, sacré ainsi dans Rome même comme successeur des Césars, parut dès lors le titulaire légitime des droits prétendus encore par Constantinople. La nouvelle puissance occidentale, fondée sur les bases de l'empire romain, acquit aussitôt quelque chose de son antique majesté.

Ce n'était que justice : Charlemagne aimait la guerre ; avec les ressources de son époque, il la faisait bien, comme on fait ce qu'on aime ; il se plaisait à la tête de cet immense amas de catapultes et de balistes, de fantassins et de cavaliers, de ducs, de margraves, de comtes, et de clercs de toutes sortes dont se composait l'armée des Francs et dont le défilé dans la plaine rappelait les migrations des anciens peuples ; mais l'ambition seule ne le poussait point, ainsi que sans doute, s'ils avaient été à sa place, elle eût poussé un Pyrrhus, d'Epire, ou un Charles XII, de Suède. Une idée plus haute dominait son esprit, celle d'une néces-

lA STATUE DE CHABLEMAGNE

site civilisatrice. La preuve en est qu'il sut se poser des bornes. Dès qu'il eut soumis tous les peuples d'origine latine et germanique (une portion de l'Espagne et la Grande-Bretagne exceptées), dès qu'il eut couvert ses frontières par quelques possessions accessoires et par la subordination de pays tributaires, il s'arrêta. Il se garda de s'enfoncer trop avant, soit dans un nouveau monde barbare, slave et tartare, qui s'ouvrait devant lui à l'orient de l'Europe, soit dans le monde musulman, dont il ne tenta point la conversion. Sentant son œuvre achevée, de 804 à 814, durant les dix dernières années de sa vie, il s'efforça non d'étendre, mais de consolider ses acquisitions antérieures.

Remarquable par ses guerres, Charlemagne ne le fut pas moins par la sagesse avec laquelle il régla l'administration de son vaste empire.

Tant qu'il n'avait été que roi, il avait publié des capitulaires d'une grande importance, mais ayant seulement des buts particuliers : remise en vigueur des lois canoniques, fondation d'écoles, organisation des peuples nouvellement soumis, Lombards, Saxons, Aquitains, Thuringiens, Bavarois.

Dès qu'il fut empereur, « voyant que les lois de son « peuple étaient défectueuses sur bien des points », il voulut y « ajouter ce qui leur manquait, fondre en- « semble tous les articles contradictoires, et corriger « ceux injustes, regarde^ à tort comme des lois (1) »;

(1) Eginhard, Vita Caroli Magni, chap. xxix.

Il'

il voulut, à sa manière, renouveler pour l'empire Franc la tentative accomplie par Justinien pour l'empire Byzantin. Aussi, à partir de ce moment, prenant un caractère différent des premiers, ses capitulaires répondirent-ils à une vue d'ensemble, profondément méditée, poursuivie avec persévérance.

Comme tout véritable génie politique, Charlemagne ne prétendit pas donner à ses peuples les meilleures lois, mais les meilleures qu'ils pussent supporter d'après leur état de civilisation, ou, comme il le disait luimême, « juxta rerum et iemporis considerationem (1) ». Dans ce but, sous le nom de missi dominici, il établit des officiers, clercs ou laïques, chargés de visiter chaque année certains territoires, d'appeler les populations devant eux, de juger leur procès même en première instance, de réviser les sentences des comtes, de vérifier l'ensemble de la marche administrative ; enfin, d'écouter les plaintes et les désirs de tous, hommes libres ou serfs, et d'en rapporter l'expression écrite à l'empereur qui étudiait par lui-même ces mémoires, afin de rédiger les projets de capitulaires qu'il présenterait plus tard à l'assemblée des Francs.

C'est qu'en effet la loi promulguée n'était exécutoire qu'autant qu'elle avait préalablement reçu l'approbation de ceux qui devaient lui obéir. « Nulla « fit lex nisi ex populi consensu » était alors un principe fondamental. Il ne suffisait même point de l'adop-

(1) Baluz, Capitular., t. I, p. 345.

tion d'un capitulaire par l'assemblée générale des Francs où souvent Charlemagne donnait de vive voix les explications nécessaires pour que ses projets fussent bien compris et pussent être votés après discussion et amendements : une nouvelle adoption devait avoir lieu dans chaque missie. Là, après avoir ouï lecture du texte proposé, tous les dignitaires, échevins, comtes, évêques, abbés, inscrivaient leur nom ou leur croix sur le diplôme qui le renfermait (i). Emanée d'une seule volonté, la loi serait sans doute restée lettre morte ; acceptée librement, en connaissance de cause, et avec promesse personnelle de l'observer de la part de ceux qui devaient s'y conformer ou y prêter main-forte, elle revêtait aux yeux de tous le caractère sacré de la convention.

A chaque page, au milieu de l'infinie variété des matières qu'ils traitent et qui correspondent à tous les besoins du temps, les soixante-cinq capitulaires environ de Charlemagne montrent son ardente volonté d'améliorer les institutions, d'adoucir les mœurs, en protégeant l'homme libre contre la noblesse franque, en supprimant la faïda ou guerre héréditaire entre les familles, en ôtant au droit germanique ce qu'il avait de barbare, comme à la législation romaine ce qu'elle avait de suranné. Mais tout est loin d'y être original : souveiit, ils ne font que sanctionner à nou-

(1) Voyez Naudet: De l'état des personnes sous la première et la deuxième race, et Pardessus : Lex emendata, loi satique, p. 305.

veau OU qu'améliorer légèrement l'état antérieur du droit.

Beaucoup des dispositions des Capitulaires s'appliquent à la réforme des prêtres. Charlemagne y attachait une extrême importance. N'était-ce pas avec l'Eglise qu'il poliçait les Francs, qu'il civilisait les Saxons? et si l'instrument se gâtait, que deviendrait l'ouvrage? En lui prodiguant les richesses et les déférences, il n'épargna donc ni les réprimandes, ni les sévérités au clergé. Son avarice, sa lubricité, sa corruption, ses habitudes batailleuses, sa négligence à remplir ses devoirs les plus élémentaires, même à célébrer la messe, furent l'objet de mesures législatives continuelles et trop souvent infructueuses. Sur aucun point Charlemagne n'insista aussi fortement que sur la défense qu'il intima aux ecclésiastiques de porter les armes tt de se joindre comme guerriers aux expéditions militaires. Par ces règlements disciplinaires, il montrait qu'il avait de la séparation du spirituel d'avec le temporel de justes notions, qui étaient moins claires pour lui dans le domaine dogmatique; car parfois, empiétant sur ce domaine, il toucha à la doctrine religieuse ellemême. Rien de plus grave que sa conduite à l'égard du culte des images. Le deuxième concile de Nicée avait prescrit leur adoration honoraire, et cette décision, admise par les papes, était la loi catholique. Néanmoins, le problème faisait encore controverse en Gaule. Afin de le résoudre, Charlemagne crut bon, au compiencement de l'été de 794, d'assembler à Francfort un

iN

concile des évêques de son obédience; et ce concile se prononça nettement contre le canon de celui de Nicée. Les conséquences d'une scission religieuse déclarée auraient pu alors être terribles. Le pape Adrien le comprit; il ne lança aucun anathème; une faible réponse de sa part marqua seulement sa désapprobation; et l'afTaire fut étouffée.

Pour avoir en son entier l'œuvre législative de Charlemagne, on doit, aux Capitulaires, joindre la rédaction qu'il entreprit des Coutumes traditionnelles de certaines tribus germaniques, telles que les Frisons, les Thuringiens et les Saxons.

Ajoutons qu'afm de répandre le goût de l'instruction parmi ses peuples, dont beaucoup étaient encore [enfoncés dans la barbarie, l'empereur ne négligea rien, et qu'avant tout il prêcha d'exemple.

N'ayant, jeune, appris que la guerre, il semble ne s'être douté de l'importance d'un autre genre d'étude qu'au delà des Alpes, lors de sa première campagne contre les Lombards. Mais dès ce moment, son ardeur pour la protection des hommes instruits ne st; refroidit jamais. Ces hommes manquant en Gaule, il les fit venir de toutes parts.

Devenu lui-même écolier vers Tâge de trente ans, conmie de nos jours Canaris après avoir incendié les vaisseaux turcs, Charlemagne voulut savoir tout ce qu'on savait de son temps ; avec le zèle légèrement pédantesque d'un néophyte, il apprit coup sur coup la lecture, l'écriture, le latin, la grammaire, Ja rhétori^

«■MÉMttÉlitottBi

»'jM.J— ^ «.r

•«Mcmaii

que, la dialectique, la théologie et l'astronomie, science pour laquelle il conçut une vraie passion. Dans ses insomnies, il s'exerçait à tracer des caractères, ce qu'il fit toujours d'une main tremblante, s'y étant appliqué trop tard. S'il n'a pas, en qualité de rédacteur,- contribué aux ouvrages qui, de son nom, s'appellent les livres carolins, et s'il se contenta de les approuver, on est certain qu'il fut poète non-seulement en langue franque, mais encore en langue latine : deux épîtres, l'une au moine anglo-saxon Alcuin, l'autre à l'Ulyrien Paul Warnefried, sont incontestablement de lui.

Aidé par ses maîtres, il put travailler à relever partout le niveau des études. Le clergé seul était alors capable d'enseigner. Il lui en imposa l'obligation. Dans chaque paroisse, le prêtre dut gratuitement apprendre à lire aux enfants. Chaque évêché, chaque monastère dut ouvrir une école. Plusieurs devinrent célèbres; on se souvient encore des écoles de Tours, de Lyon, d'Orléans, de Fulde, et aussi de celle fondée dans le palais impérial, qui était en même temps une académie.

Tant d'efforts, il faut bien le reconnaître, ne firent surgir aucun génie. Sous ce rapport, l'empereur excepté, le siècle était à peu près stérile, et pour trouver un homme qui lui fût comparable, moindre à la vérité, mais éminent encore, il aurait fallu courir jusqu'à Bagdad, auprès du khalife Aroun-al-Raschid. Mais les écoles nouvelles fournirent d'habiles administrateurs qui jouèrent un grand rôle dans les afTaires de

l'empire. • Tels furent Wala, Adalhard, Agobard, et surtout Eginhard.

En toutes choses, Gharlemagne possédait cette étendue de visée et cette constante activité intellectuelle qui distinguent les hommes marqués pour être les auteurs d'une rénovation universelle. On le voit au milieu de ses guerres s'occuper de la construction d'églises et de palais, dont celui d'Aix fut le plus célèbre, réformer le plain-chant, donner des monnaies un tarif régulier, s'efforcer de créer une marine et concevoir de joindre le Rhin avec le Danube (1).

Un fait important ajoute encore à l'idée que nous devons nous faire de la supériorité de son esprit. En élevant une construction éphémère, la plupart des hommes s'imaginent bâtir pour l'éternité. Charlemagne, au contraire, semble ne s'être fait aucune illusion sur la durée de son empire. Résultat d'une concentration passagère ayant surtout pour but de vaincre les monothéistes du Sud et les polythéistes du Nord, cet empire ne pouvait survivre aux nécessités transitoires auxquelles il devait sa naissance. Les dangers extérieurs passés, le mouvement de décomposition territoriale, un instant suspendu par son intervention, allait se manifester de nouveau et avec une force irrésistible. A la fin de sa vie, Charlemagne aurait pu tenter de maintenir, en faveur de son fils Charles, qui

(1) Voir, sur ce projet, ud essai dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. xviii.

venait de vaincre avec éclat les Saxons et les Slaves la majestueuse unité de sa puissance ; il ne l'essaya même pas. Suivant une belle comparaison d'Hallam (1) il comprit que son sceptre était l'arc d'Ulysse, qu'un bras plus faible ne pouvait tendre. On doit l'en louer d'autant plus qu'on ne sait même si, lui succédant, un second Charlemagne aurait pu maintenir intacte l'œuvre du premier. Aussi, dans son testament politique daté de 806 et qui fut plus tard remanié, l'empereur divisa-t-U ses Etats entre ses trois fils. Bien plus, soit volonté délibérée, soit peut-être lassitude, il alla jusqu'à reconnaître, dans un capitulaire, la suzeraineté des seigneurs : « Si quelqu'un », dit-il, « veut avec ses fidèles « engager un combat ou toute autre lutte contre ses « ennemis, s'il a convoqué quelqu'un de ses vassaux « pour lui venir en aide, si ce dernier n'a pas voulu « obéir et s est montré négligent, que le bénéfice qui « lui a été accordé lui soit enlevé et soit donné à celui « qui sera resté constant dans sa fidélité (2) ». C'était un grand pas fait vers la reconnaissance légale du régime féodal, régime qui, en défendant efficacement les

(1) Voir TEurope au Moyen âge, chap. 1".

. S '^P;.'"''">-e.'-«°'la à Aix-la-Chapelle en 813, S 20 : « Si nuis . de âdel.bus SUIS contra adversarium suum pusnamautaliauûd

1 :«I fuTri T7°'"""' •". — --'t aflqûêrde „^^pa"rU » ^Ll ^"^J"'»""'" Pr^buisset, et ille voluit et exinde ne- « fb^eo riT"'"' '"'•"" "eaeflcium quod habuit auferaîur Av\Z\f f, "" '" ^'"bilitate et fldelitate permansit. .

Ap. Scnpt. rer. gallic. et franc, V, 688 A.

peuples occidentaux contre les brigandages normands, ne devait guère tarder à montrer sa légitimité.

On objectera que parfois encore, en Gharlemagne, reparaissait le barbare; que s'il avait l'ivrognerie en horreur, il fut, par ses nombreuses femmes et par ses plus nombreuses concubines, d'un déplorable exemple pour ses filles dont les galanteries firent scandale ; que s'il n'était pas volontiers cruel, il se montra affreusement prodigue de sang, lorsque en un seul jour, pour venger la mise à mort des commissaires royaux chargés de la levée des tributs, il fit décapiter plus de quatre mille Saxons, épouvantable boucherie dont le seul résultat fut un soulèvement général et désespéré de leurs compatriotes survivants.

Ces objections ont leur poids; reconnaissons-le, avec plus d'énergie, Gharlemagne n'eut pas une nature morale aussi pure que celles d'Alfred ou de saint Louis. Malgré cela, presque aussi grand que César et mieux placé, son autorité obtint de son vivant l'adhésion volontaire et le consentement cordial de tous les autres pouvoirs : en faveur de ses qualités souveraines, ses contemporains lui pardonnèrent ses défauts. La postérité doit faire comme eux, car ses services l'emportent tellement sur ses erreurs, ils furent d'une telle étendue et d'une profondeur telle, que nous en ressentons encore les conséquences. Avant lui, des peuples à demi barbares : Lombards, Aquitains, Neustriens, Austrasiens, Saxons, luttaient confusément, sans direction supérieure qui donnât à leur activité un but identique.

Il sut, au contraire, momentanément grouper, pour une œuvre urgente et mémorable, la Gaule, l'Italie et la Germanie; et, de plus, il se montra toujours plein de bienveillance pour les princes chrétiens d'au-delà des Pyrénées, et pour ceux anglo-saxons. Aussi, malgré la nécessaire division de son empire viager, malgré l'apparente anarchie qui prépara un ordre nouveau, en dépit de bien des querelles intestines, tous ces peuples soumis à l'autorité spirituelle des papes, formèrent-ils désormais un vaste système régulier, la République chrétienne, qui devait plus tard se nommer la République occidentale. Et si de nos jours les cinq grandes nations progressives : France, Italie, Espagne, Angleterre, Allemagne, cherchent, en remontant les siècles, un souvenir commun et sympathique qui puisse les rallier, c'est sa grande figure, semblable à celle d'un aïeul, que toutes aperçoivent au loin, penchée sur leur berceau.

■ ' t'T — fr»èi

If

' li

Tel fat Gharlemagne. Au moment où ses titres sont contestés, il n'était pas inutile de les rappeler brièvement.

Pour le bien apprécier, il faut le juger en lui-même, il faut savoir faire abstraction de l'ombre que projettent sur lui ses successeurs et ses imitateurs.

Que, parmi les premiers, Louis le Pieux, oncle trop dur, époux trop faible, ait été la cause originelle d une longue série de guerres domestiques et civiles qui préparèrent la dislocation de li puissance carolingienne; que Charles le Gros, homme lâche, prince indigne, ait acheté la paix des pirates du Nord, au lieu de la leur imposer par les armes ; en quoi pourrait-on rendre responsable de ces malheurs et de ces hontes, le père et l'ancêtre dont l'exemple était à ce point méconnu?

Que, bien plus tard, après notre grande Révolution, quand des armées de citoyens venaient d'écraser les rois coalisés contre la République, quand la Francii émancipée de toute théologie n'avait plus qu'à s'organiser pour la paix, un soldat corse ait détourné au profit de ses convoitises l'ardeur guerrière développée

Al

par la défense de la patrie; qu'il ait pris pour instrument de règne un catholicisme en décrépitude; qu'il ait commandé un manteau impérial à quelque ancien tailleur sans-culotte; que, pour de bouffonnes parades, il se soit fait expédier le pape de Rome et la couronne de fer de Monza, et que sans vergogne il ait pillé ses voisins jusqu'à ce qu'il tombât deux fois dans le sang, sous les coups vengeurs de l'Europe indignée ; en quoi pourrait-on rendre responsable de ces catastrophes le grand et véritable empereur qui, depuis un millier d'années, dormait de l'éternel sommeil? La charge en doit retomber sur Robespierre qui avait décapité la France et préparé ainsi le triomphe du moins digne, sur les masses passives, trop enivrées de l'odeur de la poudre pour avoir su, par une insurrection spontanée, renverser elles-mêmes le coupable. Où donc a-t-on jamais vu condamner l'original d'après la parodie? Avec la différence de l'odieux au ridicule, juger de Charlemagne d'après Bonaparte, n'est-ce pas la même chose que si l'on jugeait des dieux de la Grèce antique d'après la Belle Hélène d'Offenbach, ou de V Enéide du cygne de Mantoue d'après le Virgile travesti de Scarron?

Les descendants dégénérés de Charlemagne n'étaient pas à la hauteur de leur temps ; son parodiste moderne n'était pas du sien. Jamais, au contraire, plus que le fils de Pépin, homme ne fut mieux de son époque et n'accomplit mieux sa tâche. Malgré leur incontestable valeur, nous avons quelque peine à croire que, dans

jf^***

une situation pareille, MM. Hovelacque et Engelhard, eux-mêmes, l'eussent de beaucoup surpassé.

Notre siècle peut se rendre raison d'une supériorité qu'avaient surtout sentie les autres. Pour être plus éclairés, les hommages ne doivent pas être moindres. Commençons donc par nous associer à ceux que l'Église, les poètes et les historiens du passé ont rendue à Charlemagne.

L'Église avait reçu de lui des services immenses; il semble qu'elle aurait dû s'empresser de le mettre au nombre des saints. Loin de là, à une époque où elle tenait encore la tête du progrès, elle supporta plutôt qu'elle n'approuva sa glorification. C'était en l'an 1165. Combattant le pape Alexandre III, l'empereur Frédéric 1", que nous surnommons Barberousse, protégeait son compétiteur Guy de Crème, qui prétendait à la tiare sous le nom de Pascal III. A la Noël, dans une cour plénière tenue à Aix-la-Chapelle, avec l'approbation de Pascal, Barberousse fit lever le corps de Charlemagne qu'on retrouva intact, le mit dans une châsse ornée de pierreries, et ordonna qu'on rendît désormais un culte à sa mémoire. Il relata ces événements dans la bulle d'or qu'il fit expédier le 8 janvier 1166. « Ce n'est que depuis cette canonisation de Frète déric Barberousse » nous dit Fleury (1), « que Char- « lemagne a été honoré comme saint d'un culte public « en quelques églises particulières; et quoique cette

(1) Histoire ecclésiastique. Livre soixante-onzième, xxn.

tf'iH ' ■ I -d>^

<*i^iKS^

^r-^lJ

6 canonisation fût faite par Tautorité d'un antipape, les 0 papes légitimes ne s'y opposèrent point. » Postérieurement, ils ne s'opposèrent point davantage à ce que l'Université de Paris choisît pour son patron le grand empereur.

L'imagination populaire fit plus que l'Eglise pour le glorifier. Gomme d'une terre vierge surgit une plante sauvage, dès que la langue française eut pris corps et que les croisades prochaines vinrent échauffer les esprits, des croyances catholiques et des mœurs féodales sortit une poésie originale et forte dont Gharlemagne fut le centre. Grandi par l'éloignement, enrichi de tous les exploits de ses ancêtres, son génie, sa bravoure, sa puissance, sa taille même prirent des proportions surhumaines. De ce type parfait du suzerain, de cet envoyé direct de Dieu sur la terre, le souvenir rayonnant et dominateur entraîna sans peine dans son orbite toutes les traditions locales : Picards, Lorrains, Mayençais, Bourguignons, Aquitains, quelle que fût leur antiquité, les héros provinciaux n'eurent plus d'existence épique qu'à la condition de graviter vers ce soleil, de devenir ses satellites et de s'éclairer de sa lumière. Par là fut fondé dans les cerveaux, grâce aux trouvères de la France du Nord, un empire chevaleresque idéal, plus durable, plus étendu que ne l'avait été l'empire réel, car il subsiste encore après avoir conquis toute l'Europe civilisée; par là se constitua peu à peu un vaste cycle de poèmes guerriers, qui, tant que les poitrines furent pleines du souffle héroïque

des croisades, s'accrut d'œuvres grandioses, telles que la Chanson de Roland.

Les historiens ne sont pas, autant que les poètes, portés à l'enthousiasme. La plupart n'en ont pas moins hautement loué Gharlemagne. De la majorité d'entre eux. Voltaire lui-même ne se sépare point autant qu'on le croirait d'abord : après l'avoir traité « d'illustre bri- « gand (1) », et avoir déclaré sa réputation « une des c( plus grandes preuves que les succès justifient Tin- ({ justice et donnent la gloire (2) », il finit cependant par reconnaître que des qualités brillantes l'ont fait grand homme (3).

Quand, à la lumière de la vraie théorie de l'histoire, Auguste Gomte révisa l'arrêt favorable rendu sur Gharlemagne par un passé lointain et qu'avait graduellement sanctionné l'approbation renaissante des siècles, il le trouva conforme à la justice définitive : dans le calendrier nouveau où sont glorifiés les plus nobles organes du perfectionnement humain, il a donné son nom au septième mois, consacré à la civilisation féodale.

Aujourd'hui, on parle d'aller plus loin, de lui élever une statue; il la mérite comme fondateur de la République occidentale, et il la mérite à Paris, capitale morale de cette République. Mais serait-ce assez pour

(1) Lettre à Dupont, 10 mars 1757.

(2) Essai sur les Mœurs ^ chap. xv.

(3) Idem,

Jk*

cette grande image qu'un piédestal précaire, improvisé dans un coin momentanément concédé par la charité municipale à un industriel estimable, empêché de trouver un hangar pour un groupe gênant? Certainement non. A une telle gloire, il faut un riionijment définitif, digne du héros, de Paris^ et de la France.

A ce point de vue plus relevé, le projet n'est pas nouveau. En 1854, le sculpteur Armand Le Veel avait présenté au préfet de la Seine la maquette d'un Gharlemagne monté sur un cheval fougueux, à dresser sur la rive gauche de la Seine, au centre du quartier des sciences, des arts et de la justice, en face du Paiithéon (1). Mais, sous cette forme et pour ce milieu, la conception manquait d'à-propos : si, dans le quartier latin, auprès de chaires où l'on déchiffre Virgile, à côté de celle où l'on commente Gaïus, non loin du Panthéon repris aux dieux morts et restitué à la glorification des initiateurs de l'Humanité, on voit jamais une image de Gharlemagne, elle ne sera point équestre et guerrière; elle ne figurera point le conquérant de la Germanie ; elle sera pédestre et pacifique ; elle représentera le fondateur des écoles, le restaurateur des lettres, le continuateur de l'esprit romain.

Logiquement, un Gharlemagne triomphant, tel que celui de Louis Rochet, doit donc être mis ailleurs*

Où cela ?

(1) Voirie journal VÂrtpour tous, numéro du 20 septembre 1863, planche 794.

AMMMMtaoa

Otl peut hésiter et discuter. Disons cependant qu*à Paris deux points nous semblent particulièrement favorables.

L'un est la place du Parvis-Notre-Dame. Le vieil empereur regarderait la vieille cathédrale ; en face du catholicisme, il représenterait la féodalité. Ainsi, en un même lieu, se trouveraient symbolisés les deux éléments dont la combinaison et Tharmonie firent la grandeur du moyen-âge.

L'autre est la place du Trône. Sur les colonnes hautes et minces qui décoraient l'ancienne barrière, s'élèvent déjà les statues de Philippe-Auguste et de saint Louis. Gharlemagne deviendrait leur voisin. Le plus grand homme de la seconde race serait ainsi rapproché de quelques-uns des principaux représentants de la troisième.

A tout prendre, ces questions d'emplacement sont secondaires.

Ge qui importe, c'est qu'une manifestation éclatante montre bientôt que l'ensemble du public intelligent est dégagé des préjugés révolutionnaires et qu'il sait distinguer, même sous l'apparence catholique, les services permanents rendus au progrès.

Le mieux serait qu'après un nouvel examen le conseil municipal reconnût son erreur, revînt sur sa première décision, et votât lui-même l'érection du monument.

Mais qu'il le fasse ou non, la justice historique finira par l'emporter sur des préventions momentanées; et, un jour, en dépit de quelques démocrates fanatiques,

i~-rr-*

de même que César qui a conquis les Gaules pour les jeter dans le mouvement civilisateur, Charlemagne aura sa statue à Paris.

!« mai 1879.

POST-SCRIPTDM

•'<<riwini r

riMHM^M^irfarti

■MttMkiiMlMH

ik.

Depuis la première publication, dans la Bévue occidentale j des pages qui précèdent, le Conseil municipal a réformé sa décision du 25 janvier 1879 qui, suivant les paroles du journal la République française (1), semblsdt « imaginée tout exprès pour mettre en belle hu- « meur les ennemis d'une assemblée justement chère à « la population parisienne ». Reconnaissant qu'il avait fait fausse route, il ne s'est point entêté à s'égarer davantage, et, sans mauvaise honte, il a mieux aimé revenir franchement sur ses pas.

On ne peut qu'approuver une telle façon d'agir.

"Voyant l'impression produite par le vote émis contre Charlemagne sur certains esprits libres de tout préjugé théologique ou monarchique, trois conseillers municipaux, MM. Vauthier, Métivier et Lamouroux, avaient, dès le 5 février, repris en leur nom personnel la proposition précédemment repoussée. Sans retard, leur demande avait été renvoyée à la Commission des beauxarts.

Pendant que celle-ci délibérait, l'opinion publique devint peu à peu très-nette ; à quelque parti qu'ils ap-

(1) Numéro du 30 janvier 1879.

partinssent, tous les gens sensés se montrèrent de plus en plus hostiles à l'opinion qui avait triomphé d'abord au sein du Conseil municipal. Beaucoup de membres de cette assemblée finirent eux-mêmes par être persuadés qu'ils demeureraient atteints de ridicule si, d'une manière quelconque, ils n'annulaient leur verdict du 25 janvier.

Nommé rapporteur, et lisant son travail dans la séance du 17 mai, M. Albert Liouville s'efforça de démontrer, en dehors de toute considération* historique, que, les circonstances seules ayant changé, ses collègues pouvaient, sans se contredire, trouver excellent alors ce qu'ils avaient affirmé détestable moins de quatre mois auparavant.

Cette raison en valait une autre ; une autre aurait valu celle-là. Peu importaient des arguments qui n'étaient présentés que pour la forme : on avait hâte d'abolir un vote malencontreux par un vote meilleur. Aussi, après l'échange de quelques brèves observations, les conclusions du rapport furent-elles adoptées.

L'œuvre de Louis Rochet va donc être provisoirement exposée en plein Paris, soit dans le square Notre- Dame, soit sur la place du Parvis.

Nous y applaudissons.

Mais le public attend mieux. On doit à Charlemagne une statue définitive. Il appartient à la ville de Paris et à l'Etat de s'entendre pour nous la donner.

1" juillet 1879.

Page 1