L EMILE ET LE CONTRAT SOCIAL
per le public de lui, en continuant de faire tout le bien en son pouvoir, et en écrivant l'histoire de sa vie.
Thérèse avait largement de quoi se suffire, car elle était plus riche que Jean-Jacques, en raison des petits cadeaux qu'elle recevait à son insu, et auxquels il s'était fait une loi invariable de ne jamais toucher, « Ce qui est à moi est à nous, lui disait-il souvent, et ce qui est à toi est à toi. » Il eût mendié son pain dans la rue plutôt que de transgresser cette règle. « Ceux qui ont eu la bassesse de m' accuser de recevoir par ses mains ce que je refusais dans les miennes, a-t-il écrit, jugeaient sans doute de mon cœur par les leurs, et me connaissaient bien mal. » Il se donna une peine inimaginable pour lui amasser quelques avances suffisantes à la mettre un jour à l'abri du besoin ; malheureusement, Thérèse avait les défauts de M'^Me Warens : elle était peu soigneuse, fort dépensière, et ne calculait jamais. Aussi la verrat-on réduite à la mendicité et mourir misérablement, après avoir dissipé indignement dessommes considérables, sans respect pour le nom glorieux qu'elle avait l'honneur de porter.
Mais revenons à VÈniile et au Contrat social. On ne saurait s'imaginer les inquiétudes que causa à Rousseau l'impression du premier de ces ouvrages. Il faut lire sa correspondance de la fin de l'aimée 1761 et du commencement de l'année suivante pour
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avoir une idée des transes continuelles dans lesquelles il vivait. Sa crainte était qu'on n'altérât le texte du manuscrit, qu'on ne modifiât, sans le consulter, certains passages jugés dangereux par ses amis. Lui, d'abord, confiant dans l'utilité et la moralité de son œuvre, ne'pouvait croire qu'il fût jamais exposé à quelque persécution de la part du gouvernement; mais sa sécurité avait été ébranlée par une réflexion de Duclos, dont il appréciait la droiture et les lumières. Il lui lisait unjour, en épreuves, la profession de foi du vicaire savoyard. « Quoi, lui dit Duclos après avoir paru l'écouter avec plaisir, quoi! citoyen, celafaitpartied'unlivrequ'onimprimeàParis? — Oui, répondit Jean-Jacques, et l'on devrait l'imprimer au Louvre, par ordre du roi. — J'en conviens , repartit Duclos; mais faites -moi le plaisir de ne dire à personne que vous m'avez lu ce morceau (1). » Il y avait là de quoi donner à réfléchir à l'auteur. Cependant M. de Malesherbes lui avait tenu un tout autre langage au sujet de celte fameuse profession de foi. Il lui avait dit, si j'ai bonne mémoire, qu'un gouvernement ne pouvait qu'applaudir à un ouvrage où se trouvaient exprimées de telles maximes.- Comment concilier des avis si différents ?
Ses inquiétudes vinrent. surtout de la lenteur apportée à l'impression du livre. Un jésuite du nom de
(1) Confessions, liv. X[.
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Griffet avait parlé de VÉmile à quelques personnes, et en avait même cité des passages; un autre jésuite, l'abbé de Grave, était chargé de l'inspection de l'édition. Jean-Jacques l'apprend, et voilà son imagination qui s'enflamme. Les jésuites, furieux du ton méprisant dont il avait parlé de leurs collèges, n'allaient-ils pas altérer son livre, lui prêter des sentiments étrangers aux siens ? Il adressa alors lettres sur lettres aux libraires, à M. de Malesherbes, à la duchesse de Luxembourg. «J'aime beaucoup mieux supprimer mon ouvrage que le mutiler, » écrivit-il à cette dernière (1). La maréchale et M. de Malesherbes mirent tout en œuvre pour le rassurer. La première courut chez le libraire Duchesne, afin de hâter l'impression de l'ouvrage. Quant au premier président de la cour des aides, il fit remarquer à notre auteur que, à la veille d'être anéantis, occupés de leur propre défense, les jésuites n'avaient guère le temps de songer à autre chose. Il fit plus, il prit la peine d'aller tout exprès à Montmorency pour tranquilliser et rasséréner cette pauvre âme inquiète et souffrante, et il parvint en effet à lui rendre un peu de calme.
Pénétré de reconnaissance, Jean-Jacques écrivit h M. de Malesherbes, d'une haleine et sans brouillon, contre son habitude, quatre longues lettres où il
(1) LetU-e en date du 18 février 1762.
laissa fondre son cœur, où il dépeignit fidèlement ses goûts, ses penchants, son caractère, et dont M. de Malesherbes fut si content, qu'il les montra à tout Paris. Au reste, si Rousseau avait tort de craindre qu'on n'altérât son œuvre en l'imprimant, il aurait eu raison d'appréhender qu'on ne portât la main sur elle, aussitôt après son apparition, malgré la protection ostensible dont la couvraient le duc et la duchesse de Luxembourg et le directeur de la librairie lui-même, protection qui ne put, comme on va le voir, la mettre à l'abri des atteintes de la justice, s'il est permis de profaner ce mot en l'appliquant à ce qu'on appelait alors de ce nom.
Il y avait au siècle dernier une certaine tolérance pour les livres de mauvais aloi, pour les livres licencieux et de nature à énerver le cœur, à souiller l'âme, à éteindre en nous le sens moral et l'honnêteté native. J'oserais à peine citer ici les titres de quelques-uns des ouvrages qui ornaient les bibliothèques des plus grandes dames, et qu'on voyait s'étaler effrontément sur leurs tables à ouvrage entre le paroissien du jour et les sermons de Fléchier ou de Massillon.
Pourvu qu'ils eussent l'esprit de ne pas empié-
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ter sur le domaine de la politique et de la religion , et de rester au mieux avec messieurs de la police et du clergé, les écrivains erotiques avaient à peu près leurs coudées franches. Comment donc ! ne voyait-on pas figurer parmi les censeurs l'un des auteurs attitrés de ces productions malsaines, Crébillon fils ? S'agissait-il d'une œuvre impure et flétrie comme le SopJia^ les Liaisons dangereuses ou Faublas, passez ! disaient ces fidèles gardiens de la morale publique, et demain l'aimable abbé de Vermont vous ouvrira les portes du boudoir de la dauphine, de celle qui devait être Marie-Antoinette. Comment se fût-on ému en haut lieu ? Dépraver les hommes, détruire en eux tout sentiment fier et généreux par l'abus des jouissances matérielles, verser enfin dans le cœur des générations un poison moral, n'est-ce pas œuvre pie sous les gouvernements de bon plaisir? Que si, au contraire, vous aviez écrit un de ces livres fortifiants et salutaires, tout imprégnés d'honnêteté et de vertu, une de ces œuvres fortes et viriles, de nature à inspirer les sentiments les plus nobles, les plus élevés, capables d'allumer dans nos cœurs l'étincelle divine qui souvent n'attend qu'un choc pour nous embraser, arrière ! s'écriaient les censeurs épouvantés. Ce fut précisément ce qui ari'iva pour YEîuile de Jean-Jacques Rousseau, l'un des monuments les plus remarquables de la pensée humaine. Ah ! pour ces œuvres-
là la justice du temps n'y allait pas de main-morte ! Au pilon Touvrage infernal qui reconstituait la famille, qui rendait Tenfant à la mère, oii l'on pouvait apprendre à devenir citoyen, où se trouvaient préconisées toutes les vertus du foyer domestique, où l'amour apparaissait dans toute sa candeur, dans toute sa chasteté ! Et en effet, bientôt était brûlé par la main du bourreau ce livre qui parlait au monde le mâle et fier langage de la liberté, et qui, suivant une expression de Nodier, rappelait à l'homme les titres oubliés de ses destinées immortelles.
Quelques indices auraient pu avertir Rousseau du sort probable réservé à son œuvre. Au moment de la publication , M. de Malesherbes lui fit redemander toutes les lettres qu'il lui avait adressées au sujet de VÉmile, et dans lesquelles il s'était efforcé de le rassurer et de l'encourager. C'était déjà d'un assez mauvais augure. Une fois le livre paru , les félicitations qu'il reçut se trouvèrent enveloppées d'une excessive prudence, comme si l'on eût craint d'être recherché pourl'avoir approuvé. D'Alembert lui écrivit que cet ouvrage décidait de sa supériorité et le mettait à la tète de tous les gens de lettres; mais il se garda bien de signer. Un conseiller au parlement, nommé de Biaise, dit au propriétaire du philosophe, en lui rendant Y Emile qu'il lui avait emprunté : « Monsieur Mathas, voilà un fort beau livre, mais dont il sera parlé dans peu plus qu'il ne serait à désirer pour
l'auteur. » De la part d'un magistrat, c'était lugubre et peu rassurant.
De tous côtés arrivaient à Rousseau des avertissements. C'était M'"^ de Boufflers qui, en lui marquant que l'auteur de VÈmile méritait des statues et les hommages de tous les humains, le priait sans façon de lui renvoyer son billet. M"'** de Gréqui se montrait plus explicite, et conjurait le philosophe de se mettre à l'abri de persécutions imminentes, à quoi Jean-Jacques répondait : « Je vous remercie, madame, de l'avis que vous voulez bien me donner; on me le donne de toutes parts; mais il n'est point de mon usage; Jean-Jacques Rousseau ne sait point se cacher. J'ai rendu gloire à Dieu et parlé pour le bien des hommes. Pour une si digne cause je ne refuserai jamais de souffrir (1). » Le même jour il écrivait à l'un de ses meilleurs amis de Genève pour lui faire part de l'état des choses et lui annoncer sa résolution de tout braver. Il ne s'illusionnait pas d'ailleurs sur les sentiments d'équité de la justice française. « Il y a, écrivait-il, dans tous les corps des intérêts auxquels la justice est toujours subordonnée; et il n'y a pas plus d'inconvénient à brûler un innocent au parlement de Paris qu'à en rouer un autre au parlement de Toulouse (2). » L'orage prévu allaitbientôt éclater.
(1) Lettre en date du 1 juin i~ii'-2.
(-2J Lettre à AI. Moulton , ibid.
Dans ses retraites de l'Ermitage et de Montmorency, Rousseau avait vu de près les vexations dont les pauvres paysans étaient victimes pour les plaisirs des princes. Force leur était, sous les peines les plus sévères, de ne point toucher au gibier qui venait dévorer leurs récoltes; pour éloigner les sangliers, ils étaient réduits à passer les nuits dans leurs fèves et dans leurs pois, et de s'y défendre par le seul bruit des tambours, des sonnettes et des chaudrons. La dureté avec laquelle certains grands seigneurs, comme le comte de Gharolais, traitaient ces malheureux, l'avait révolté, et, en terminant son Emile, il n'avait pu s'empêcher de flétrir cette cruauté. Or, le comte de Gharolais était l'oncle d'un prince du sang, du prince de Conti ; Jean- Jacques crut d'abord à une vengeance de sa part; mais une parole du prince, dont il avait souvent reçu des témoignages d'estime et d'affection , suffit pour le désabuser à cet égard. Le coup ne venait pas de là.
« Est-ce que vous n'avez point mal parlé du duc de Choiseul dans VÉmile ? lui dit un jour d'un ton soucieux le maréchal de Luxembourg. — Non, répondit-il, il n'y a point un seul mot qui le regarde. — Et dans le Contrat social ? — Pas davantage ; j'ai
au contraire tracé de lui le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un ministre. » Mais Rousseau , en louant M. de Choiseul, ne l'avait point nommé, et mal lui en prit. On n'avait pas manqué sans doute de persuader au ministre qu'il y avait une intention malveillante pour sa personne dans la phrase si malignement dénoncée par Voltaire et oii Rousseau prétend, non sans raison, que dans les cours, ce sont le plus souvent de petits brouillons et de petits intrigants qui parviennent aux grandes places. Avoir contre soi la favorite et le ministre, c'était plus qu'il n'en fallait pour encourir les rigueurs du parlement.
Rousseau était fermement résolu à ne pas fuir et h supporter héroïquement toute persécution. Une seule considération put le décider à changer d'avis : on lui dit que, s'il était arrêté et interrogé, il serait bien obligé de nommer, et par conséquent de compromettre M'"*' de Luxembourg, qui s'était si activement occupée de l'impression de VÉmile. Bien déterminé à ne jamais se parjurer ni mentir devant homme au monde, il aima mieux quitter la France que de déguiser la vérité. Mais, n'ayant rien à se reprocher devant sa conscience et devant la morale, il ne serait jamais parti si personne avec lui n'eût dû être compromis dans son affaire (1).
(1) Lettre a Thérèse, en date du 17 juin 176'2.
Les appréhensions de ses amis ne tardèrent pas h se changer en certitude; la protection du prince de Conti fut impuissante à le garantir des coups d'une justice vénale et corrompue. La cour et le parlement se trouvaient d'accord ; on était, paraît-il, disposé à procéder contre lui avec une extrême rigueur. C'est pitié de voir la vertu souffletée par le vice et l'hypocrisie; mais avec cette commode et élastique accusation d'outrage à la morale publique et religieuse, on a bien vite fait de mettre hors la loi le talent , la vérité, le génie, la conscience et la probité; le despotisme se frotte les mains et s'écrie fièrement, en riant sous cape, à la satisfaction de Basile et de Tartufe : « Je sauve la société; » il ne songe à sauver que lui.
Ce fut, si j'ai bonne mémoire, le 9 juin 1762 que fut rendu par un parlement infâme le monstrueux arrêt qui décrétait de prise de corps l'homme coupable d'avoir écrit un des plus beaux livres dont se puisse enorgueillir l'humanité. Averti dans la nuit par le prince de Conti, Rousseau partit seul, le jour même, à quatre heures de l'après-midi. 0 adieux déchirants, tressaillements du cœur qui saigne, habitudes rompues, intimités brisées ! Tout le monde pleurait en l'embrassant, jusqu'à l'altière M""^ de Mirepois. « Mon enfant , dit-il à Thérèse, il faut s'armer de courage. Tu as partagé la prospérité de mes beaux jours, il te reste, puisque tu le veux, h partager mes
misères. » Il laissait en effet, en partant, six années de bonheur derrière lui. Adieu, douces retraites de l'Ermitage et de Montmorency! Frais vallons, riants coteaux, et vous surtout, bonnes gens qu'il aimait tant à obliger, vous ne le verrez plus se promener solitaire, son bâton à la main, perdu dans la profondeur de ses méditations fécondes. Le voilà, au seuil de la vieillesse, obligé de recommencer la vie errante de ses jeunes années.
M""* de Boufflers l'avait vivement engagé à passer en Angleterre, où, disait-elle, l'attendaient beaucoup d'amis inconnus, entre autres Hume, le célèbre historien; mais il songeait à Genève, sa ville natale, qu'il avait toujours tendrement aimée, et où il n'eût pas balancé à se rendre tout de suite, s'il avait été certain d'y être bien accueilli et de pouvoir y vivre en paix. Il refusa les offres obligeantes de M""" de Boufflers pour se rapprocher de sa patrie, espérant y être bientôt appelé par les vœux de ses concitoyens.
Entre la Barre et Montmorency, il rencontra dans un carrosse les huissiers chargés de l'arrêter; il n'y avait pas h s'amuser en route; il alla donc bon train afin de gagner la Suisse au plus vite. Le danger de perdre la liberté, ce bien le plus cher à l'homme, n'altéra cependant point la sérénité de son humeur. D'un caractère susceptible d'emportement, mais d'un cœur que ne troubla jamais la haine ou le désir de
la vengeance, il avait à peine parcouru quelques lieues de pays, qu'il avait oublié et M""* de Pompadour et le duc de Choiseul et le parlement. Loin de s'aigrir sur ses malheurs , il se consola en invoquant la Muse, cette amie et cette consolatrice. Un souvenir de la Bible lui inspira le Lévite d'Èphraïm, dont il composa les trois premiers chants en trois jours, dans sa voiture. Ce poëme en prose fut toujours un de ses ouvrages de prédilection, parce qu'il l'avait composé sans fiel et qu'il avait trouvé, en y travaillant, un adoucissement à ses maux au moment même où il était victime de l'injustice des hommes. En pénétrant sur le territoire de Berne, il mit pied à terre, se prosterna et embrassa le sol en s'écriant : « Salut, terre de justice et de liberté ! » Son postillon le crut fou. Quelques heures après il était à Yverdun, dans les bras de son vieil ami Roguin. Hélas ! il se croyait à la veille d'être heureux et paisible ; mais, comme la terre de France , la terre natale devait se montrer pour lui dure et avare.