‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 53 sur 55 · DES RAPPORTS ENTRE VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS ENTRE VOLTAIRE ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU

La singulière querelle de Jean-Jacques Rousseau avec le célèbre historien anglais, querelle dans laquelle Voltaire crut devoir intervenir d'une façon si perfide, m'amène à tracer rapidement l'historique des rapports du philosophe de Genève avec le patriarche de Ferney, rapports assez peu connus et qu'on ne saurait passer sous silence.

Jamais, je l'ai prouvé de reste, le sentiment de la jalousie et de l'envie n'effleura l'âme de Jean- Jacques : on ne saurait faire un pareil éloge de Voltaire. Si quelque chose était de nature à jeter un peu d'ombre sur la grande figure de l'auteur du Dictionnaire philosophique, ce serait certainement son indigne conduite à l'égard du pauvre Rousseau. Loin de moi, d'ailleurs, la pensée de dresser ici un ré-

quisitoire contre une mémoire immortelle et chère, à tant de titres, à tous les libres penseurs. Voltaire aussi est un des pères de la Révolution française ; lui aussi est un des piliers du temple de la raison. Je n'imiterai donc pas ces libéraux incolores, ces démocrates imprudents qui, se servant maladroitement de Voltaire pour assommer Rousseau, n'ont pas eu seulement la pensée qu'on pourrait user de représailles et se servir de Rousseau pour écraser Voltaire. Ce n'est pas à nous de ternir la statue de nos saints. Laissons, laissons à nos ennemis cette douce satisfaction, ce soin dont ils s'occupent si volontiers. Nous , au contraire , fils de la philosophie du XVIIP siècle, confondons, dans notre reconnaissance, ces deux noms auxquels répondent si bien ceux de tolérance, de liberté et de démocratie, etfaisons en cela comme nos pères de la Révolution, aux yeux desquels ils étaient indissolublement unis. Un jeune écrivain, très-bien intentionné du reste, faisait dernièrement souffleter Voltaire par le plus éloquent disciple de Jean-Jacques ; — allusion à la fameuse déclaration de reconnaissance de l'Être suprême.— C'est là une de ces phrases banales à l'usage des esprits superficiels, qui jugent la Révolution française uniquement au point de vue de certaines idées du jour. Ils n'ont pas même l'air de se douter que le fameux discours de Robespierre sur les rapports des idées morales et religieuses avec les principes repu-

blicains n'esl, dans ses parties essentielles, qu'une sorte de réminiscence de l'article Dieu du Dictionnaire philosophique, et que le glorieux tribun n'a fait que mettre en prose ce qu'avant lui Voltaire avait dit en vers :

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Les libres penseurs qui en veulent à Jean-Jacques d'avoir combattu par les armes du raisonnement les athées de son siècle, et qui pardonnent à Voltaire son déisme en faveur des sarcasmes dont il l'a assaisonné, sont des aveugles. En reprochant au grand apôtre de la démocratie des opinions religieuses qui sont du pur domaine de la conscience, opinions absolument libérales, et que les gouvernements despotiques ou aristocratiques ont toujours réprouvées, ils font fausse route, je les en préviens.

Qu'ils prennent garde qu'à Rousseau déiste, mais toujours libre et républicain, on n'oppose Voltaire courtisan, et courtisan de la plus plate façon. C'est chose même déjà faite. Des écrivains plus ou moins sincères n'ont-ils pas essayé de briser la statue du dernier à l'aide d'accusations d'une bonne foi douteuse? Dans le penseur robuste, dans le génie vulgarisateur qui a eu la gloire de donner son nom à son siècle, ils n'ont feint de voir que le poëte d'alcôve

et de boudoir', que l'adorateur un peu servile des

it).

maîtresses royales. Mais ce sont là des récriminations puériles. Qu'importe à Thumaniié que Voltaire se soit agenouillé aux pieds de la Pompadour et de la du Barry, et qu'il ait écrit en leur honneur des vers d'une galanterie un peu fade?

Un jour il plut au plus illustre poëte de ce temps d'appeler l'auteur de V Essai sur les mœurs « ce singe de génie » ; — erreur de jeunesse largement réparée depuis. — Un autre poëte, dans une heure de haute fantaisie, parla de « son hideux sourire voltigeant sur son front décharné ». Les détracteurs de l'immortel écrivain n'ont pas manqué de s'emparer de ces choses, et, brodant sur le tout, ils se sont vantés bien fort d'avoir dit la vérité sur Voltaire. Ils ont seulement passé sous silence ce qui constitue sa gloire éternelle, à savoir ses longs combats pour l'humanité, ses efforts pour déraciner la superstition, ses magnifiques plaidoyers en faveur des Sirven, des Calas et de tant d'autres. De là sa grandeur incomparable et ses droits imprescriptibles à la reconnaissance des hommes.

Gela dit, et étant bien entendu que nous ne ménageons à Voltaire aucune louange , que nous saluons en lui un des plus glorieux représentants de l'idée philosophique et révolutionnaire, il est indispensable de montrer par où il diffère essentiellement de Rousseau, de préciser qui des deux eut tort ou raison dans leur regrettable querelle, de prouver

enfin combien, au point de vue des doctrines démocratiques et sociales , l'auteur du Contrat social est supérieur à l'auteur du Dictionnaire philosophique.

Nous avons dit comment les premiers rapports s'étaient établis entre eux. C'était en 1748, à propos de la Princesse de Navarre, pièce à laquelle Jean- Jacques avait été chargé d'apporter quelques modifications. Trop obscur alors pour exciter l'envie, Rousseau avait été, en cette occasion, traité avec une extrême courtoisie par Voltaire, lequel, ne soupçonnant pas son génie, ne lui avait pas ménagé l'encens dont il se montrait si prodigue à l'égard des derniers goujats de la littérature.

A quelques années de là, un écrivain inconnu, portant le nom de Rousseau, se répandit contre Voltaire en propos injurieux que l'offensé attribua à Jean-Jacques. A peine informé de cette erreur, celui-ci protesta énergiquement, et, transgressant pour cette fois la loi qu'il s'était imposée de ne jamais louer personne en face, il écrivit à son illustre confrère une lettre fort élogieuse, en lui reprochant seulement, avec toute la déférence possible, de l'avoir, un peu légèrement peut-être, chargé d'un méfait dont il était incapable. « Vous n'avez pas bien jugé d'un repu-

blicain, puisque j'étais connu de vous pour tel. J'adore la liberté; je déteste également la domination et la servitude, et ne veux en imposer à personne. De tels sentiments sympathisent mal avec l'insolence ; elle est plus propre à des esclaves ou à des hommes plus vils encore, à de petits auteurs jaloux des grands (1). » L'heure n'était pas éloignée où le petit auteur allait s'élever au niveau des plus grands. En effet, c'était l'année où l'Académie de Dijon couronnait le premier discours de Jean-Jacques.

Ce triomphe lui valut quelques compliments delà part de Yoltaire , à qui un peu plus tard il envoya son Discours sur Vorigine de Vinégalité^ comme à l'homme dont les écrits élevaient le plus son âme et retrempaient le mieux son courage. On connaît la lettre de remercîments , légèrement ironique, qui commence par ces mots : « J'ai reçu, monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain, » lettre dans laquelle l'immortel écrivain déclarait à Rousseau qu'à la lecture de son ouvrage il avait été tenté de retomber à quatre pattes , à quoi Jean-Jacques répondit finement : « Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres. » Voltaire habitait alors les Délices, charmante résidence située aux portes de Genève. Sachant la santé de Rousseau fort chancelante, il lui

(1) Lettre en date du 30 janvier 1750.

mandait en même temps : « Il faudrait la venir rétablir dans Tair natal , jouir de la liberté, boire avec moi le lait de nos vaches et brouter nos herbes. »

A cette invitation, fort honnête assurément, mais un peu en l'air, comme on dit, Jean-Jacques répondit par une épître oii il s'expliqua brièvement, en penseur et en sage, sur les théories émises par lui dans ses deux premiers discours, oîi il engagea surtout son glorieux correspondant, beaucoup trop sensible aux morsures de la critique , k dédaigner les vaines clameurs murmurées autour de lui en se contentant d'opposer de bons livres aux injures imprimées, et qu'il termina par ces lignes de tout point charmantes : « Je suis sensible à votre invitation, et si cet hiver me laisse en état d'aller au printemps habiter ma patrie, j'y profiterai de vos bontés. Mais j'aimerais mieux boire de l'eau de votre fontaine que du lait de vos vaches, et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y en trouver d'autres que le lotos, qui n'est pas la pâture des bêtes, et le moly, qui empêche les hommes de le devenir (1). » Jusque-là rien de mieux. Aucun nuage ne voile encore les rapports des deux écrivains. Rien d'ailleurs n'était de nature à éveiller les susceptibilités de Voltaire ou à provoquer sa jalousie : Rousseau n'était encore qu'aiglon.

(1) Lettre en date du 10 septembre 1755.

L'année suivante parurent le poëme sur le Désastre de Lisbonne et celui sur la Loi naturelle, dont l'auteur envoya galamment un exemplaire à notre philosophe. Le poëme sur le Désastre de Lisbonne était une longue imprécation contre la Providence, que Voltaire rendait responsable de tous les malheurs, de toutes les misères du genre humain. Rousseau n'eut garde d'oublier de remercier l'auteur de lui avoir adressé ces deux ouvrages; seule-^ ment, il le fit d'une manière à la fois digne du donateur et de lui-même, c'est-à-dire en mêlant à une exquise politesse et aux témoignages de l'admiration la plus sincère certaines appréciations critiques où il se rangeait, contre Voltaire, du côté de Pope et de Leibnitz. C'était du reste, disait-il, pour rendre cette admiration plus digne de l'œuvre qu'il s'efforçait de n'y pas tout admirer. Voilà le langage jugé irrespectueux par le pasquinLa Harpe, « ce petit rimeur de tant de prix enflé » qui avait soin, comme on sait, de se tenir constamment couché à plat ventre devant les puissants du jour.

On ne connaît pas assez peut-être cette belle et vigoureuse réponse dans laquelle Rousseau, pauvre

et souffrant, semble s'être imposé la tâche de ramener au cœur des malheureux Timmortelle espérance qu'involontairement en bannissait le riche et brillant Voltaire. Tout est bien dans la nature, avaient dit Pope et Leibnitz; tout est mal, prétendait Arduet, tout en se défendant d'avoir écrit un poëme contre la Providence. D'après son système, les souffrances de l'humanité venaient d'une lacune dans l'ordre providentiel; suivant Rousseau, au contraire, il ne fallait pas chercher ailleurs que dans l'homme libre la source du mal moral. Quant aux maux physiques, était-ce la faute du Créateur, par exemple, pour en revenir au désastre de Lisbonne, si les habitants de cette grande ville s'étaient entassés dans quelques milliers de maisons de six à sept étages, au lieu de se répartir plus également et de se loger plus à l'aise dans des demeures d'où ils eussent pu fuir au premier ébranlement?

La vie humaine n'était pas un mauvais présent, de quelques maux qu'elle fût semée d'ailleurs, ajoutait Jean-Jacques ; et, suivant pied à pied le pessimiste poêle, prenant corps à corps chacun de ses arguments, il le poursuivait dans ses derniers retranchements. Il ne fallait pas, disait-il excellemment, juger du tout parle mal particulier dont aucun philosophe ne niait l'existence; mais il s'agissait de savoir s'il était bon que l'univers fût, et si, dans sa constitution, nos maux étaient inévitables. Tout est

bien pour le tout, telle était à ses yeux la définition exacte.

Rien ne pouvait, suivant lui, remplacer le dogme consolant de la Providence. Il reprochait aux prêtres et aux dévots d'avoir les premiers gâté la cause de Dieu en le faisant intervenir à tout propos dans des événements purement naturels. Aussi était-il loin de croire aux destinées providentielles ; pour lui César était un brigand, comme Cartouche, et pas autre chose.

Toute Testhétique religieuse de Rousseau se dégage admirablement de cette lettre. La raison lui disait bien qu'on pouvait douter de l'Être éternel et de l'immortalité de l'âme ; mais si le théiste ne fondait son sentiment que sur des probabilités, l'athée, moins précis encore, ne fondait le sien que sur des probabilités contraires. La croyance en Dieu avait du moins cet avantage, qu'elle apportait à l'homme de puissantes consolations et qu'elle ajoutait le poids de l'espérance à l'équilibre de la raison. Ennemi des doctrines décevantes par lesquelles certains philosophes à vue courte paraissaient s'ingénier pour troubler les âmes paisibles et désoler les hommes en pure perte, il revendiquait en matière religieuse comme en matière politique la tolérance la plus absolue. La foi de chacun devait, à son sens, résider dans la plus parfaite liberté, et il s'indignait hautement qu'on osât contrôler l'intérieur des conscien-

ces et qu'on tentât d'asservir la raison à l'autorité. « Les rois do ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l'autre, disait-il , et sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d'aller en paradis? Non, tout gouvernement humain se borne, par sa nature, aux devoirs civils, et, quoi qu'en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l'État, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu. » En cela Jean-Jacques se trouvait complètement d'accord avec Voltaire.

En dehors des principes de la morale et du droit naturel, toute profession de foi civile lui semblait devoir être purement négative. De tous les dogmes, le plus dangereux et le plus odieux, celui qu'il fallait selon lui le plus s'attacher à proscrire, était le dogme de l'intolérance, soit qu'il prît le masque de la superstition, soit qu'il prît celui de l'incrédulité. Combien vrai son portrait de l'intolérant ! Était réputé tel quiconque s'imaginait qu'on ne pouvait être homme de bien sans croire tout ce qu'il croyait, et quiconque voulait forcer le peuple à ne rien croire. « Quant aux incrédules intolérants, disait Rousseau, on voit, au zèle de leurs décisions, à l'amertume de leurs satires , qu'il ne leur manque que d'être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyants qu'ils sont eux-mêmes persécutés par les fanatiques. » Vienne la secte des hébertistes, qui causa tant de mal à la Uévolution par ses injnsti-

fiables et ridicules fureurs, et Ton sera bien forcé de reconnaître la justesse de cette appréciation de Rousseau. Ainsi s'expliquent les clameurs étranges poussées aujourd'hui contre la mémoire du grand démocrate par quelques disciples arriérés de Thébertisme et certains adeptes inintelligents de l'école de Proudhon.

En terminant sa longue lettre, Jean-Jacques engageait vivement Voltaire à méditer une sorte de profession de foi civile, contenant les maximes sociales absolument nécessaires , et à revêtir cet ouvrage de sa poésie, afin de porter dans tous les cœurs les sentiments de douceur et d'humanité dont brillaient ses écrits. « Vous nous avez donné, dans votre poërae sur la religion naturelle, le catéchisme de l'homme, donnez-nous maintenant dans celui que je vous propose le catéchisme du citoyen (1). » Mais un tel ouvrage n'était guère dans l'ordre des idées du gentilhomme oi'dinaire de la chambre du roi, qui n'avait sur les droits des peuples que des notions fort vagues ; Rousseau le fit lui-même : ce fut le Contrat social.

Voltaire ne répondit rien, sinon un billet insignifiant, le dernier qu'il lui ait écrit, je crois, et où sa mauvaise humeur se trouvait assez mal déguisée. Il se disait malade et promettait une prochaine ré-

(1) Lettre en date du 18 août 1756.

ET JEAN-JACQLES UOLSSEAU :>9 1

ponse. En effet, à quelque temps de là paraissait Candide ou Voptimismc. œuvre de doute et d'ironie s'il en fut jamais , et dans laquelle sont travestis à plaisir et ridiculisés les raisonnements si élevés sur lesquels Jean-Jacques avait appuyé sa lettre.

La lettre à d'Alembert sur les spectacles, et aussi, il faut bien le dire, la renommée toujours croissante de Rousseau, achevèrent de porter au comble l'irritation de Voltaire contre celui qu'il considérait désormais comme un rival, car l'aiglon était devenu aigle. Résidant aux portes de Genève, où, au grand scandale de Jean-Jacques, il parvint à introduire l'usage des spectacles, il fut fortement soupçonné d'avoir soulevé contre le philosophe genevois les clameurs de ses concitoyens.

Rousseau n'avait pas entendu sans une certaine indignation le cri de découragement et de doute poussé par cet écrivain illustre, rassasié de gloire et comblé de tous les dons de la fortune; il lui avait répondu en usant à son égard, comme on l'a pu voir, de tous les ménagements imaginables. M'"*" de Chenonceau, à laquelle il avait communiqué cette réponse, ayant désiré qu'elle fût imprimée, il ne

voulut pas y consentir sans l'autorisation de Voltaire, à qui elle fut demandée et qui la refusa bien formellement. Nonobstant ce refus assez singulier de la part d'un philosophe, la lettre fut publiée à Berlin, dans le courant de Tannée 1760. De là grande colère du patriarche. Par quel hasard cette lettre était-elle tombée dans les mains de l'imprimeur? Jean-Jacques crut devoir à ce sujet quelques explications à Voltaire, et il lui écrivit pour protester contre toute participation de son fait dans la publicité donnée à sa réponse. Comment cela avait-il eu lieu ? Il ne pouvait se l'expliquer. La chose probable et qu'il ne dit pas, c'est que copie de cette réponse avait été sans doute communiquée parle docteur Tronchin, à qui il l'avait adressée en original avec plein pouvoir de la remettre ou de ne pas la remettre au destinataire. Ami commun des deux écrivains, ce praticien célèbre crut devoir la donner, et il adressa à ce sujet à Jean-Jacques une lettre fort peu à Tavanlage de Voltaire.

Rousseau avait appris par ses correspondances de Genève la façon désavantageuse dont l'auteur du poëme sur le tremblement de terre de Lisbonne s'exprimait sur son compte et l'influence pernicieuse, à son point de vue, qu'il commençait à exercer par suite de ses relations avec les principaux membres du Conseil. Aussi terminait-il sa lettre par ce passage resté fameux : « Je ne vous aime point, mon-

sieur, vous m'avez fait les maux qui pouvaicnl m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève, pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens, pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable, c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il ne reste que l'admiration, qu'on ne peut refuser à votre beau génie, et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute; je no manquerai jamais au respect que je leur dois, ni aux procédés que ce respect exige (1). » Nous allons bien voir s'il tint parole.

Il y a certainement dans cette rude franchise quelque chose de singulièrement élevé. Voilà ce que les aveugles fanatiques de Voltaire, Condorcet en tête, ont appelé une lettre d'injures. Bien des gens

(I) I ettre ei date du 1" juin 1760.

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consentiraient à être injuriés à ce prix L'ironique auteur de Candide ne rit point cette fois, et se fâcha tout rouge. Jean-Jacques n'est plus à ses yeux qu'un pauvre diable, un fou, et il ne voit pas grand mal à ce qu'il soit enterré comme un chien (1). Et, — chose assurément plus grave, — pour expliquer le luxe d'invectives et d'insultes qu'il va déployer contre son paisible adversaire, il sera obligé d'avoir recours au mensonge le plus grossier. Il écrivit à David Hume, en J'fiC, lors de la querelle de celui-ci avec Jean-Jacques, querelle dans laquelle il eût été de bon goût de sa part de ne pas intervenir, qu'en 1759, sachant que Rousseau avait à Paris beaucoup d'ennemis, il lui avait fait proposer de venir habiter une maison de campagne appelée l'Ermitage, qu'il venait d'acheter, et que Rousseau avait répondu à cette otTre par ces propres mots : « Monsieur, je ne vous aime point : vous corrompez ma république en donnant des spectacles dans votre château de Ferney. » Voltaire citait de mémoire, et citait mal, la lettre dont nous avons rapporté le dernier paragraphe : Je ne vous aime point, monsieur (2). On a pu voir ce qu'il y a de vrai dans celte assertion tranchante, et s'il y avait le moindre rapport entre la lettre en question et une offre quelconque. Voilà pourtant la version

(1; LeUrc à M. Thiériot en date du 29 aoûi 1760. (2) Voir la leUre de Voltaire à David Hume en date du 24 octobre 1766.

adoptée à la légère par la plupart des partisans outrés de Voltaire ; pour excuser celui-ci, Condorcet n'a pas craint d'écrire, sans grand souci de la vérité : « 11 fut injuste, parce que Rousseau l'avait irrité en répondant par des injures à des offres de service {]). »

En 1759, Voltaire habitait encore \gs Délices; Jean- Jacques n'avait donc pu lui reprocher de gâter sa république en donnant des spectacles dans son château de Ferney. La seule offre que le premier ait jamais faite au second est cette invitation banale de 1753, de venir boire du lait de ses vaches et brouter ses herbes, et l'on n'a pas oublié sans doute la réponse polie et charmante de Rousseau.

Mais, égaré par la passion, l'irascible auteur de tant de belles pages sur la tolérance paraît avoir perdu, à l'égard de Jean-Jacques, toutes les notions du juste et de l'injuste. Il ne laisse passer aucune occasion de le bafouer et de l'insulter. La Nouvelle Héloïse vient-elle à paraître, vite un pamphlet. Nous avons parlé plus haut des lettres de Voltaire sur ce roman, dont le succès semble lui avoir fait passer quelques mauvaises nuits. L'auteur de la Pucelle et de tant d'autres productions plus que légères, s'enveloppant dans un manteau de pruderie et criant à l'immoralité contre le pauvre Jean-Jac-

(1) vie de Voltaire. ,

ques, n'est-ce pas édifiant? Rousseau publie son Projet de paix perpétuelle, tiré des manuscrits de Tabbé de Saint-Pierre ; nouveau pamphlet, où Voltaire le tance d'importance pour avoir jugé les rois et les républiques sans en être prié. Ce n'est pas lui, en effet, le thuriféraire de l'impératrice Catherine, qui eût jamais fait le procès aux monarchies. Et, — circonstance aggravante, — la plupart du temps ces libelles paraissaient sous le voile de l'anonyme ou sous le couvert d'un de ces noms d'emprunt dont aimait tant à s'affubler l'auteur de la Henriade.

En blâmant l'intolérance chez les dévots et chez les incrédules, Jean-Jacques se mettait à dos les deux partis, il ne l'ignorait pas '1); mais le sentiment de la justice dominait en lui toute autre considération.

Avait-il tort maintenant de reprocher à Voltaire d'être le plus intolérant des hommes, tout en prêchant dans ses livres les maximes de la tolérance? Jugez-en par ce fait. Un jour paraît, à Lausanne, un livre très-chrétien dirigé contre l'auteur du Diction-

• 1 1) I ctlrc a M"i« de Créqui en date du 5 février 1761.

naire philosophique. Aussitôt Voltaire de s'empresser d'user de son influence pour en faire saisir et supprimer les exemplaires par autorité du magistrat. C'est lui qui s'en vante en s'applaudissant qu'on ail forcé des théologiens à se taire et à respecter un philosophe (1). Ce n'était pas ainsi que Jean-Jacques entendait la tolérance.

Rousseau accusait Voltaire de n'avoir pas été étranger aux persécutions dirigées contre lui dans sa propre patrie, ce dont Voltaire s'est toujours défendu avec beaucoup de vivacité; mais l'auteur de le Pour et le Contre était fort sujet à caution, et l'on ne saurait mettre sa véracité en parallèle avec celle de son austère antagoniste. Il avait avec l'aristocratie genevoise des relations de voisinage et d'amitié; il était intimement lié avec le duc de Choiseul, tout-puissant à Genève et ennemi déclaré de Jean- Jacques; il était donc assez naturel que celui-ci, qui connaissait ses rancunes et son ressentiment, lui attribuât en partie les violences du Conseil contre sa personne. Quand, proscrit de sa ville natale et de Berne, le pauvre Rousseau vint chercher à Motiers- Travers l'hospitalité du roi de Prusse, n'eut-il pas à se ressentir encore de la haine de son redoutable adversaire? Voltaire ne s'en allait-il pas le décriant partout comme un faiseur de livres abominables,

(l) Mémoires. Aux Dclicrs, 6 de novembre 17 jO,

comme un impie et un athée (1)? N'y avait-il pas là de quoi renforcer singulièrement les soupçons de sa victime? Lorsque, non sans quelque raison, dans sa correspondance, Jean-Jacques l'appelle un fanfaron d'impiété, du moins s'iucline-t-il devant son beau génie et ses grands talents (2).

Malgré toutes les dénégations de Voltaire, il est avéré aujourd'hui qu'il eut une part très-fâcheuse aux troubles dont Genève fut le théâtre de 1762 à 1768. Je n'en veux pour preuve que ces lignes du secrétaire de l'ambassadeur français en réponse à une lettre oîi, après avoir accablé Rousseau d'injures. Voltaire essayait de se disculper d'avoir engagé le Conseil à le persécuter : « Votre seul nom, monsieur, donne toujours un mouvement trop violent aux affaires, et il serait à craindre qu'en voulant trop fortement le bonheur des hommes vous ne contribuassiez, au contraire, qu'à les rendre encore plus malheureux (3). « Voltaire flattait la classe aristocratique, tandis que Rousseau était pour le peuple. Avis aux démocrates.

Quand, après deux ans de séjour à Motiers, Jean- Jacques, indigné de n'avoir entendu aucun habitant de Genève élever la voix en sa faveur, eut abdiqué avec éclat ses droits de bourgeoisie et do

(1) Lettre à la comtesse de Douftlers en date du 30 octobre 17C)2.

(2) Lettre à M. Jacob Vernet.

(3) Lettre en date du l<=r mars 1766.

cité, quelques-uns de ses conciloyens, pris de remords, se décidèrent à rompre le silence. Profitant tardivement du droit de représentations consacré par la constitution, ils se plaignirent qu'on eût sévi avec tant de partialité contre l'auteur de VEniile et contre ses livres, alors qu'on répandait et qu'on imprimait dans la ville une foule d'ouvrages où la religion, la Providence et l'immortalité de l'âme étaient tournées en dérision.

Cette protestation, oii Voltaire était clairement désigné, et à laquelle Jean-Jacques, brouillé depuis deux ans avec ses compatriotes, était bien évidemment étranger, échauffa la bile du procureur général Tronchin. Grand ami du premier, ce digne magistrat publia, pour justifier le Conseil, les Lettres écrites de la campagne^ uniquement afin d'essayer de prouver que VÈmile et le Contrat social étaient beaucoup plus dangereux pour les gouvernements que tous les ouvrages auxquels on avait fait allusion. Dans ceux-ci, disait-il, on rencontrait peut-être quelques traits épars et indiscrets contre la religion, mais dans ceux-là elle était attaquée sans détour et sans ménagement dans ses dogmes, dans sa morale, dans son influence sur la société civile. Cela sans préjudice des attaques contre les gouvernements despotiques, généralement respectés par Voltaire. Sans s'en douter, le procureur Tronchin traçait de Jean-Jacques le plus bel éloge possible.

Parmi les considérations invoquées en faveur des ouvrages de Voltaire, nous ne devons pas omettre celles tirées des circonstances et de la politique, ce qui revenait à dire que, leur auteur étant protégé par un ministre tout-puissant, il était indispensable de les tolérer et de les admettre, tandis qu'au contraire on se montrait agréable à ce même ministre en proscrivant un écrivain et des livres dont on le savait l'adversaire. Choiseul et Voltaire, c'était tout un. Comment Rousseau, ainsi mis en cause, aurait, il put laisser passer sans réponse une attaque oîi la logique et le raisonnement sont à hauteur de la bonne foi? Quel autre à sa place eût vu de sangfroid comparer VÈmile et le Contrat social à certaines brochures fort plaisantes sans doute, et qui couraient anonymes d'un bout de l'Europe à l'autre, mais où il était facile de reconnaître l'esprit et la plume de Voltaire? Aux lettres du procureur général Tronchin Rousseau répondit par la réponse foudroyante connue sous le nom de Lettres écrites de la Montagne.

Jean-Jacques s'est vanté quelque part d'avoir prêché l'humanité, la douceur, la tolérance autant qu'il avait dépendu de lui, et de n'avoir fait ni libelles ni

satires. « Je n'allaque point un homme, a-t-il dit, mais les hommes; ni une action, mais un vice (1), » Si quelqu'un avait le droit de s'exprimer ainsi, c'était assurément bien lui. Une seule fois peut-être il sortit de sa réserve habituelle, ce fut en mettant Voltaire en scène dans les Lettres de la Montagne. Mais avec quelle finesse de tact et quelle modération il le fit; modération qu'on ne saurait trop admirer, si l'on songe aux justes griefs de Rousseau, proscrit de France et de Genève, et aux œuvres duquel on venait, par dérision, opposer les livres les plus osés qu'on eût encore écrits contre la religion catholique. Voltaire a eu certainement ses raisons pour trouver fort ennuyeuses les Lettres écrites delà Montagne. Une chose cependant eiJt dû leur faire trouver grâce devant lui : l'auteur, pour le railler, avait imité d'une façon surprenante son style et son ton d'habitude, et il le battit avec ses propres armes. « Messieurs, lui fait-il dire dans la cinquième lettre, en l'introduisant au milieu du Conseil de Genève sous prétexte de prêcher la tolérance, ce ne sont point les raisonneurs qui font du mal, ce sont les cafards. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit le moins au genre humain, et l'on voit même des gens sages entachés parfois de cette folie-là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai, mais... je fais mieux, je fais

(I) Lctii'c à M. R. en dale du iii octobre 17GI.

raisonner mes lecteurs. Voyez mon chapitre des Juifs ; voyez-le plus développé dans le Sermon des

cinquante » Ici une observation importante est

nécessaire.

Rousseau publiait hautement, courageusement sous son nom tous les écrits sortis de sa plume. Aussi pouvait-il répondre victorieusement à ceux qui le taxaient d'hypocrisie dans leurs pamphlets anonymes : « Un auteur qu'on bannit, qu'on décrète, qu'on brûle pour avoir dit hardiment ses sentiments, pour s'être nommé, pour ne vouloir passe dédire; un citoyen chérissant sa patrie, qui aime mieux renoncer à son pays qu'à sa franchise, et s'expatrier que se démentir, est un hypocrite d'une espèce assez nouvelle (1). » Voltaire en usait tout autrement. On n'ignore pas avec quelle habileté surprenante il lançait, sous le masque de l'anonyme ou sous des noms d'emprunt, les libelles ou les ouvrages de sa composition de nature à compromettre sa tranquillité, et avec quelle effronterie il en déniait la paternité. Comment ne pas s'étonner de la persistance avec laquelle il prétendit n'être pour rien dans la composition du Dictionnaire philosophique, un de ses plus beaux titres de gloire devant la postérité (2)? Ah ! disent ses partisans outrés, c'était un moyen, un

(i) Lettre à la comtesse de Boufflers, du 30 octobre 176-2. (2) Voy. nolanimcnt une lettre à Damilaville en date du 13 janvier 1766, une leUre à d'Argental en date du 20 janvier de la

moyen indispensable de combattre le fanatisme et la superstition. Soit; mais ceux qui, comme Jean-Jacques, n'ont jamais publié de libelles anonymes, et qui n'en ont pas moins combattu, à visage découvert et en se nommant, le despotisme, les préjugés et la superstition, étaient, on me l'accordera, je pense, d'une âme plus solide et d'un caractère mieux trempé.

Revenons à nos Lettres de la Montagne. « Nous avons arrangé, continuait Voltaire mis en scène par Rousseau , que mon grand crédit à la cour et ma toute-puissance prétendue vous serviraient de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans : cela est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves, car alors cela serait trop choquant. J'ai tant prêché la tolérance ! il ne faut pas toujours l'exiger des autres et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu? Passez-lui cela, il ne fera pas secte. Il est ennuyeux? Tous les raisonneurs le sont ; nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers. Du reste, que nous importe ? Si l'on brûlait tous les livres ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons l'aisonner ceux qui nous laissent plaisanter; ne bi'ûlons ni gens ni livres, et restons en paix , c'est mon

môme année, et une leUre au duc de Richelieu en date du 19 aoùl, également de la même année.

304 UES RAITORTS EMRE VOLTAIHE

avis, » Il était impossible de manier plus finemenl l'ironie et de se venger d'un adversaire illustre en gardant plus de mesure et de tact. Piqué au sang, Voltaire cria, et cria très-fort.

Il accusa Rousseau d'être un délateur (1), et il se rencontre aujourd'hui des gens qui, plus ou moins sérieusement, affirment que ses violences contre l'auteur du Contrat social vinrent de ce qu'il avait été hautement dénoncé par lui comme l'auteur du Sermon des cinquante, et exposé ainsi aux persécutions d'une justice implacable. Mais c'est là une pure mystification. Quand parurent les Lettres écrites de la Montagne, il y avait quatre ans déjà que Jean- Jacques était en butte aux continuelles railleries de Voltaire, et, en se moquant de lui à son tour, il usa simplement du droit de représailles. Encore y mitil une modération extrême. Il est puéril de voir une délation dans l'allusion au Sermon des cinquante, dont il avait été question déjà dans les représentalions adressées par un certain nombre de citoyens au Conseil de Genève. Ce n'était d'ailleurs un mystère pour personne que ce pamphlet anonyme fût l'œuvre de Voltaire (2), et le patriarche de Ferney

(1) Lettre à Hume du 24 octobre 1766.

(2) « Cet ouvrage est précieux, a dit Condorcet. C'est le premier fù M. de Voltaire, qui jusqu'alors n'avait porté a la religion chrétienne que des attaques indirectes, osa l'attaquer de front. Il parut peu de temps après la Profession de foi du vicaire savoyard. M. de Vol-

ET JEAiN-JACQUES ROUSSEAU 303

était trop bien avec les puissants du jour pour avoir quelque chose à redouter. S'il se moquait des superstitions religieuses, il respectait fort certains préjugés sociaux; il se gardait bien surtout, à la différence de l'imprudent Rousseau , de s'occuper ouvertement de politique.

Il est assurément fort bizarre de voir les gens les plus enclins h la satire et à la critique se montrer les plus irritables dans la polémique et être les plus impatients à supporter la contradiction. Voltaire, en cette circonstance, perdit toute mesure, et, aveuglé par la plus étrange fureur, il se laissa aller à des emportements, à des mensonges et à des grossièretés qu'on aurait peine à croire si l'on n'en avait, hélas ! des preuves trop multipliées sous les yeux.

Peu de temps après la publication des Lettres de la Montagne parut le libelle anonyme intitulé Sentiment des citoyens, lequel, suivant la propre expression de Rousseau, semblait écrit, au lieu d'encre, avec l'eau du Phlégéthon. Jugez-en par quelques exemples. L'auteur reproche à Jean-Jacques, qu'il

taire fut un peu jaloux du courage de Rousseau , et c'est peut être le seul sentiment de jalousie qu'il ait jamais eu... « Si c'a été le seul, il faut avouer qu'il a été furieusement intense.

appelle à tous propos un bouffon el un fou, d'attaquer de nouveau la religion chrétienne, après avoir mis les magistrats de Paris et de Genève dansF indispensable nécessité de le décréter et de le chasser. Il lui reproche, lui, l'auteur irrévérencieux de tant de livres antireligieux, d'avoir insulté Jésus-Christ en disant qu'il y avait dans l'Évangile des miracles qu'il était impossible de prendre à la lettre sans renoncer au bon sens; d'avoir dénoncé l'Évangile comme un livre scandaleux, impie et téméraire; d'avoir analysé avec une Ame infernale le divin ouvrage ; en un mot, d'être un athée. Pris d'un tendre intérêt pour les pasteurs de l'église réformée de Genève, dont il se souciait au fond tout autant que des prêtres catholiques, il lui reproche amèrement encore d'avoir offensé ces pasteurs. El, se demandet-il, qui les traite ainsi ? « Est-ce un savant qui dispute contre un savant ? Non, c'est l'auteur d'un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à un homme vertueux ? Nous avouons avec douleur et en rougissant que c'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches, et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village et de montagne en montagne la malheureuse dont il fit mourir la mère, et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital, en rejetant les soins qu'une personne charitable voulait avoir

d'eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de Ja religion. » Il était difficile d'aller plus loin dans le cynisme de la calomnie et de la diffamation. « Il faut lui apprendre, s'écriait Voltaire en terminant, que si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalemcnt un vil séditieux. » Conclusion digne de Pexorde.

« Voilà, monsieur, à quels ennemis j'ai affaire ; voilà les armes dont ils m'attaquent, » écrivait Rousseau à son ami du Peyrou en lui envoyant cet odieux libelle. « Oh! ajoutait-il, quand un jour le voile sera déchiré, que la postérité m'aimera! qu'elle bénira ma mémoire (1)! » Il ne paraît pas qu'il ait jamais su d'où le coup était réellement parti. II soupçonna d'abord un de ses anciens amis, le pasteur Vernes, et fit réimprimer lui-même le libelle, en y ajoutant une lettre et des notes en réponse. Autant l'attaque avait été grossière et déloyale, pleine d fiel et de méchanceté, autant la réponse fut digne et modérée. « Je vais faire avec simplicité la déclaration que semble exiger de moi cet article, écrivit Rousseau à propos de l'accusation citée plus haut. Jamais aucune maladie de celles dont parle ici l'auteur, ni petite ni grande, n'a souillé mon corps. Celle dont je suis affligé n'y a pas le moindre rap-

;t) LeUre en dalcduSl décembre 176i.

308 DES UAPrOUTS EMUE YOLTAIKE

port; elle est née avec moi, comme le savent les personnes encore vivantes qui ont pris soin de mon enfance. Cette maladie est connue de MM. Malouin, Morand, Thierry, Daran, le frère Come S'il s'y trouve la moindre marque de débauche, je les prie de me confondre et de me faire honte de ma devise. La personne sage et généralement estimée qui me soigne dans mes maux et me console dans mes afflictions n'est malheureuse que parce qu'elle partage le sort d'un homme fort malheureux; sa mère est actuellement pleine dévie et en bonne santé, malgré sa vieillesse. Je n'ai jamais exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d'aucun hôpital, ni ailleurs... Je n'ajouterai rien sur ce passage, sinon qu'au meurtre près j'aimerais mieux avoir fait ce dont son auteur m'accuse que d'en avoir écrit un pareil. » Les rieurs ne furent pas du côté du libelliste. Le pasteur Yernes ayant désavoué publiquement l'opuscule, Rousseau s'empressa de faire supprimer son édition. Quant à Voltaire, il se tint coi et se garda bien de revendiquer la paternité d'une œuvi'C dont l'infamie eût rejailli sur lui.

Il n'en continua pas moins contre l'auteur de YÈmile une guerre implacable, tantôt sourde, tantôt ouverte. Rien ne lui coûta : les imputations les plus mensongères, les assertions les plus absurdes, les plus calomnieuses, les plus honteuses, les expressions les plus grossières, tout cela tombe de sa plume

comme de source. C'est à confondre l'imagination. Toute sa correspondance de l'année 1766 n'est guère qu'un long recueil d'insultes, d'injures brutales à l'adresse de l'humble et doux philosophe de Genève. Il le traite à tout propos d'extravagant, de malhonnête homme, de méchant fou (1). Il pense de lui comme sur les juifs: « Ce sont des fous, » dit-il. Seulement, il veut bien accorder qu'il ne faut pas les brûler (2) Il trouve affreux qu'il ait été donné à un pareil coquin de faire le Vicaire savoyard^ et sa ressemblance avec les philosophes lui paraît être celle des singes avec les hommes (3). Ici c'est un monstre de vanité, de contradictions et de bassesses, un calomniateur infâme, un plat monstre d'orgueil (4) ; là c'est un polisson devenu scélérat par excès d'orgueil, un étonnant fou qu'il est question de transférer à Bedlam. Voltaire va même plus loin : il voudrait qu'on mît aux Petites-Maisons une dame qui a pris fait et cause pour le philosophe (o). Tantôt il le baptise du nom de Chianpot-la-Perruque (6), tantôt

(1) Lettres à d'Argcntal Jes II et 24 janvier. (2, Leure a Daniilavillc du 2 juin.

(3) Lettre à d'Argental du li juillet.

(4) Lettres à Darailaville du 13 janvier, à d'Alenibcrt des 30 juillet et 7 augusie.

(5) Lettres k ûamilaville d.s30 juillet, 29 auguste, 5 septembre, cl à d'Argental du 19 septembre.

(6) Lettre à la marquise du Deffand du 24 septembre, et à M. Verncs, même mois.

il raccuse mensongèrcmcnt d'avoir mis le trouble dans sa patrie avant d'en sortir, comme nn incendiaire qui s'enfuit après avoir allumé la uièchc, et il le fait descendre en droite ligne du barbet de Diogène, accouplé avec une des couleuvres de la Discorde (1). Il le présente à Tun comme un ancien domestique de M. de Montaigu , à l'autre comm-j une âme pétrie de boue et de tiel, comme un charlatan fort au-dessus de ceux qui jouent sur les boulevards (2). Apprend-il que ce malheureux Jean- Jacques a encore des partisans à Paris, il se lamente amèrement et se plaint que les gens de lettres aient le goût bien faux et bien égaré pour avoir trouvé de réloquence dans sa lettre à David Hume (3). Dans sa litanie d'insultes, il n'a garde d'oublier la compagne du philosophe, lequel n'est d'ailleurs, à ses yeux, que le singe de la philosophie, qui « saute sur un bâton, fait des grimaces et mord les passants (4). » Nous n'en finirions pas si nous voulions égrener jusqu'au bout ce chapelet d'injures.

Au point de vue littéraire, il lui refuse toute espèce de talent et lui conteste toutes les qualités du pen-

(1) Noies sur la luUre de M. de Voltaire à M. Iluiiir.

(2) Lellres à Hume du -li octobre, et au comte de Roclieforl du 29 octobre.

(3, Lettres à Damilaville des 31 octobre et 3 novembre. (4) Lettres a M. de Chabanou du 3 novembre, et a M. Lacombe du 19 novembre.

scur et de récrivain. Il ne lui Irouve aucun génie. « Son détestable romaa à'Hé'oïse , dit-il , en est absolument dépourvu; Emile de même; et tous ses autres ouvrages sont d'un vain déclamateur.. Jean- Jacques n'est qu'un malheureux charlatan qui, ayant volé une petite bouteille d'élixir, l'a répandue dans un tonneau de vinaigre et l'a distribuée au public comme un remède de son invention (1). » On n'est pas plus juste, en vérité. Cela me rappelle que M. Deschanel aussi cherchait à Rousseau des querelles de grammairien; et, en le voyant un jour, dans une conférence, s'évertuer à découvrir, au point de vue grammatical, d'une façon même fort contestable, quelques brins d'ivraie dans cette riche et splendide moisson qu'on appelle l'œuvre de Rousseau, je me demandais si nous étions dans une classe de rhétorique ou dans une assemblée à laquelle on devait, avant tout, parler des choses qui louchent le cœur et l'esprit.

L'oubli des injures n'était pas la qualité dominante de Voltaire, en tant qu'il eût eu à se plaindre de la moindre injure de la part de Jean-Jacques. Si les noires fureurs sont quelquefois l'apanage des dévots, elles ne sont pas toujours étrangères aux incrédules, comme l'auteur du Sermon des cinquante semble avoir voulu le prouver en écrivant d'une

(1) Lettre à M. Bordes du 29 novemljro.

plume trempée dans Tacide son grossier et calomnieux poëme de la Guerre civile de Genève, c Sans doute, disent les éditeurs de Kehl, M. Rousseau y est traité avec trop de dureté. » Mais ils trouvent une excuse suffisante dans ce fait que Voltaire avait été présenté par Jean-Jacques comme l'auteur du Ser- 7110)1 des cinquante. Or, veut-on avoir une idée des aménités qui s'y rencontrent? Il y est dit, au sujet de Rousseau :

Il lient beaucoup du naturel d'un chien... La se tapit ce sombre énerguniène, Cet ennemi de la nature humaine, Pétri d'orgueil et déYoré de fiel... (1)

Thérèse est désignée sous le nom de Yachine.

Cette infernale etliideuse sorcière

Suit en tous lieux le magot ambulant,

Comme la cbouelte est jointe au cliat-huant. . (2)

Le roux Rousseau, de fureur hébélé,

Avec sa gaupe errant à l'avenluie,

S'enfuit de rage et fil vite un traité

Contre la paix qu'on venait de conclure (3),

Si Voltaire s'efforçait, par ces bas moyens, de couvrir d'opprobre et de ridicule un des plus illus-

(Ij Cliaiill!.

(2, Cliant III.

(3) Chant V.

ET JEA>WACQUES ROUSSEAU 313

1res représentants de la littérature française, en revanche il s'entendait à merveille, en bon courtisan, à flatter le duc de Choiseul :

Un Mécène de Frarce,

Miiii.'itie liHurcux ci de guerre et de jaix (I).

et il ne se privait point de prendre chaudement parti pour la classe aristocratique, aux dépens du peuple, qu'il méprisait souverainement, comme il avait Fair de dédaigner son défenseur obstiné, le républicain Jean-Jacques.

Ne sait-on pas, en effet, qu'un des grands griefs invoqués contre ce dernier par le seigneur de Ferney était d'avoir osé se poser en précepteur des rois, d'avoir morigéné les grands, insulté le monarque et ses minisires dans tous ses ouvrages, mal parlé de la cour de France? Peste ! faire la leçon aux rois, parler mal de la honteuse cour de Louis XV, des favoris et des favorites, médire des grands de la terre, voilà certes une chose dont eût été incapable le chantre de la Pompadour et de la Du Bariy, le familier du grand Frédéric, le courtisan assidu de l'impératrice Catherine, cette Messaline du Nord. Et voilà précisément en quoi, à notre point de vue, le démocrate Rousseau est supérieur au gentilhomme ordinaire de la chambre du roi.

(1) ChaiU IV.

En face de tant d'outrages, Jean-Jacques resta maître de lui-même, impassible, véritablement philosophe. Aucune insulte n'altéra la sérénité de son âme; à ces injures sans nom il opposa le plus absolu dédain, se réfugia dans sa conscience, s'enveloppa dans sa dignité. Les plus enthousiastes partisans de Voltaire, et je me fais gloire d'être du nombre, ne sauraient, sans injustice et sans mauvaise foi, méconnaître ici l'immense avantage de son rival en gloire et en génie. Ce n'est pas sans raison qu'on a dit que, dans la lutte du littérateur mondain et grand seigneur contre l'homme de lettres un peu sauvage, la colère avait fait passer le mondain à l'état sauvage, tandis que le sauvage avait fait preuve de savoir-vivre et de dignité en recevant froidement, sans sourciller, les grossièretés et les sots quolibets dirigés contre lui par son adversaire comme une mitraille meurtrière. Paroles certainement bien vraies, que je cite de mémoire, sans me rappeler de quelle bouche elles sont tombées.

C'est à peine si, dans ses lettres particulières, il emploie une expression un peu vive pour qualifier l'odieuse conduite de Voltaire ; encore cette expression est-elle presque toujours tempérée par mille

marques d'admiration pour le génie de son impitoyable ennemi. « Je me venge, disait-il, en profitant des excellentes leçons qui sont dans ses ouvrages, et je le force à continuer de me faire du bien malgré lui (i). » Suivant Voltaire, toute Tœuvre de Rousseau était d'un sophiste, et il refusait tout génie et toute éloquence à Fauteur des pages les plus éloquentes qui soient jamais sorties de la plume d'un écrivain. Jean-Jacques, au contraire, ne manquait pas une occasion de s'incliner devant les grands talents et les qualités brillantes de cet irascible adversaire, à qui il se plaisait à promettre l'immortalité et la reconnaissance des hommes. On trouve dans sa correspondance les preuves de son admiration sincère pour l'auteur du Dictionnaire philosophique. A cet égard, d'ailleurs, les témoignages abondent. Le comte d'Escherny, qui le voyait souvent dans sa solitude de Motiers-Travers, nous a laissé un compte rendu fidèle et désintéressé de ses entretiens avec lui. Leurs conversations roulaient quelquefois sur les gens de lettres et les philosophes du temps. « Rousseau, dit-il, rendait justice à tous, ne les présentait que sous le côté le plus avantageux, jusqu'à Voltaire, dont il oubliait les injures pour ne se souvenir que de ses talents et de son génie ; il ne prononçait son nom qu'avec respect (2 . » Quel envieux!

(1) Lettre au prince de Wurtemberg en date du II mars l"6i.

(2) Mélanges, par le comte d'Esclierny.

316 l»ES RAPPORTS ENTRE VOLTAIRE

Un autre témoignage non moins précieux, cl aussi désintéressé est celui de Dusaulx, dont nous avons dû apprécier sévèrement Touvrage injuste sur Jean- Jacques. Un jour— c'était vers 1770 - il y avait réunion chez Piron, vieux alors et aveugle, mais dont la vieillesse et la cécité n'altéraient ni la bonhomie ni la gaieté qui se reflétait comme un dernier rayon de soleil sur son visage franc et ouvert; Jean-Jacques s'y laissa mener; il ne connaissait pas l'auteur de la Metromanie. En apprenant quel hôte il recevait, Piron se leva en bondissant de son siège, chercha, en tâtonnant, la main de son illustre visiteur, et la plaça sur son cœur en s'écriant : « ISunc dimittis servum tuum. Domine. » Ce fut une des joies de ses derniers jours de n'être point mort sans avoir connu l'auteur de VÈmile et du Contrat social. Il y avait certainement là de quoi cire amplement consolé des attaques de Voltaire.

Il avait été convenu qu'on dînerait le lendemain avec un certain nombre d'amis de Dusaulx. Jean- Jacques ne se fit pas trop attendre; il se montra, ce jour-là, tout à fait aimable, tantôt enjoué, tanlut sublime, et fut d'une éloquence qui émerveilla l'auditoire. « Il fut question de nos plus grands écrivains , a écrit Dusaulx ; abstraction faite de ses opinions particulières, il les caractérisa tous avec justesse, précision , surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis; et il semblait par là nous

avertir que leur gloire ne portait aucun préjudice à la sienne... Quand il en fut à Voltaire, qui l'avait si indignement outragé, au lieu de récriminations, il se plut k rendre justice entière à sa fécondité inépuisable, h la diversité de ses talents, et de son caractère il n'en dit que ces mots remarquables : « Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux que les siens (1). » Prononcez maintenant entre l'auteur du poëme sur la Guerre civile de Genève et l'auteur des Lettres écrites delà Montagne. La postérité a infirmé le jugement de Voltaire et ratifié celui de Rousseau; ce qui prouve que, sous le rapport du bon sens et de la rectitude de l'esprit, le second était au moins égal, sinon supérieur, au premier. Comme les cœurs vraiment grands, Jean-Jacques ne connaissait pas la vengeance.

Mais, que dis-je, je me trompe. Une occasion magnifique de se venger s'étant présentée, il la saisit avec empressement, tant c'était, en effet, un méchant homme. On eut l'idée, dans celte môme année 1770, d'élever une statue à Voltaire. Jean-Jacques était alors à Lyon. Il se trouvait un jour chez une dame dans le salon de laquelle il y avait beaucoup de monde, quand on vint à parler de la statue qu'il était question d'ériger à l'auteur de VEssai sur les

1,1) De mes rapports avec Jean Jacques Housseau, p. 100, 101.

mœurs. « Cela honore la France et le siècle ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Je voudrais bien être admis au nombre de ses souscripteurs (1). » Deux jours après il écrivait de Lyon à M. de la Tourette les lignes suivantes : « J'apprends, monsieur, qu'on a formé le projet d'élever une statue à M. de Voltaire, et qu'on permet à tous ceux qui sont connus par quelque ouvrage imprimé de concourir à cette entreprise. J'ai payé assez cher le droit d'être admis à cet honneur, e.t je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons offices pour me faire inscrire au nombre des souscrivants. J'espère, monsieur, que les bontés dont vous m'honorez, et l'occasion pour laquelle je m'en prévaux ici, vous feront aisément pardonner la liberté que je prends (2). »

I a dignité et la simplicité qu'il mit à cette action causèrent à Voltaire un chagrin d'enfant. On peut voir, par les lettres de l'illustre vieillard, à quel point il se sentit froissé, humilié sans doute de rencontrer une âme qui pratiquait si bien l'oubli, le mépris des injures. Dans l'action de Jean-Jacques il ne vit qu'un sentiment d'orgueil et d'ostentation, et il écrivit à ses amis de refuser la souscription du philosophe genevois, alléguant quele.duc de Choiseul ne la verrait pas d'un bon œil. Il fallut toutes les

(1) Lettre de M. de la Tourette à Voltaire en date du 26 juin 1770. (2; Lc:ire eu date du 2 juin 1770.

instances de d'Alembert pour le décider à souffrir cette offrande. Cela peint bien les côtés étroits de l'esprit de Voltaire et montre aussi par où Jean- Jacques lui était supérieur. Quelques années plus tard, peu de temps, bien peu de temps avant que la tombe s'ouvrît pour Tun et pour l'autre. Voltaire recevait au Théâtre-Français une suprême et magnifique ovation. En apprenant ce triomphe, Rousseau versa des larmes de joie. Élaient-ce là aussi des pleurs d'orgueil et d'ostentation? Non; c'était l'hommage sincère du génie au génie. Il oubliait les injures de l'homme pour ne se souvenir que des chefs-d'œuvre de l'écrivain, et c'est ainsi que savent se venger de grands cœurs.

Voltaire eut toutes les peines du monde à se consoler des procédés de Jean-Jacques, dont les partisans le mettaient en colère (1), et il continua de l'invectiver de plus belle. Cependant il y eut une heure où la conscience lui revint. Un jour, comme

(1) Lettre u M"'* du Dcf'and en date du 8 au^'islc \"0.

320 DES RAPI'OUTS ENTRE VOLTAll'.E

pris de remords, il écrivit à M'"*Nccker, je crois, ces vers significatifs :

A moi chétif une s'.atue !

C'est il Jean-Jacques qu'elle e^lilue;

Mais l'uuixers est un ingrat.

Oui, l'univers est un ingrat, et le vieux patriarche de Ferney était bien inspiré en écrivant ces vers qui rhonorent et qui sont comme la rançon de tant d'insultes prodiguées par -lui au grand citoyen de Genève.

Voltaire et Rousseau ! l'un et l'autre ont également droit à notre reconnaissance éternelle, et ces deux noms doivent être également chers à tous ceux qui professent les principes de liberté, d'égalité et de fraternité proclamés par la Révolution française. Toutefois, sans songer à diminuer la gloire de l'un ou de l'autre, il est impossible de ne pas établir entre eux une certaine différence au point de vue démocratique, et de ne pas indiquer la supériorité réelle de celui-ci sur celui-là dans l'exposé des doctrines sociales qui doivent présider aux destinées des nations.

Voltaire voulait affranchir l'esprit humain; cela ne suffisait pas à Rousseau : il tenait en même temps à affranchir le monde et l'humanité. L'un était un libre penseur dans la meilleure acception du mot;

Tuiitre était également un libre penseur, mais c'était aussi un professeur de science sociale; et tandis que le premier s'étudiait principalement à débarrasser la raison des nuages dont elle était enveloppée, le second retrouvait et révélait au monde les droits de rhomme depuis si longtemps enterrés par le despotisme. Un peu dédaigneux du peuple par habitude de grand seigneur, Voltaire se souciait assez peu de la situation morale et physique des classes inférieures. Ce n'est pas Rousseau qui eût jamais écrit ces lignes : « Je crois que nous ne nous entendons pas sur Tarlicle du peuple, que vous croyez digne d'être instruit. J'entends par peuple la populace qui n'a que ses bras pour vivre. Je doute que cet ordre de citoyens ait jamais le temps ni la capacité de s'instruire; ils mourraient de faim avant de devenir philosophes. 11 me paraît essentiel qu'il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis (1). » Voilà tout juste comment raisonnent aujourd'hui encore certaines gen?. Nous croyons, nous, au contraire, avec Rousseau, que la société doit à tous une certaine instruction, et qu'une nation sera d'autant plus libre et digue de l'être qu'elle sera plus instruite et mieux en état de comprendre ses droits et ses devoirs.

(1) LeUrc à Darailaville eu date du l^r avril 176ô.

322 DES n.vri'ORTS E?iTnE voltaire

Là était la différence essentielle entre ces deux esprits. Voltaire n'avait sur les droits des peuples que des idées assez confuses et assez incertaines; il appartenait à cette aristocratie libérale qui veut bien de la liberté à la condition de n'être froissée ni dans ses privilèges, ni dans ses dignités, ni dans ses jouissances, ni dans son repos; Rousseau avait affirmé la souveraineté populaire et l'égnlité de tous les citoyens sans autre différence que celle des lalents et des vertus. Jamais une expression blessante n'est tombée de sa plume pour le peuple, dont il était et qu'il aimait sincèrement. Le premier eût volontiers fait la Révolution par la noblesse, ou reçu avec reconnaissance des réformes octroyées par la main d'un despote; le second, penseur plus hardi et plus profond, croyait qu'une nation ne se régénère que par elle-même, et il se fût moqué fort, je n'en doute pas, de ces libertés octroyées du haut d'un trône comme une manne céleste.

Tous deux furent charitables et bienfaisants ; mais l'un était immensément riche et l'autre était pauvre. Ce que Rousseau donnait, ce qu'il répandait à pleines mains, sans ostentation, était pris, non sur son superflu, mais sur son nécessaire. On a de sa charité plus d'une preuve concluante. La vue des souffrances d'autrui l'affectait péniblement, jusqu'à le rendre malade. « Il y avait en lui, a dit le chevalier de Saint-Germain, un amour pour ses semjîables dont

on trouverait peu d'exemples, même chez ceux qui ont reçu les vrais principes. » De pareilles natures, on le comprend, ne sont pas faites pour être jamais heureuses ; car, hélas ! on n'a que trop souvent sous les yeux le spectacle des misères humaines.

LaRé.volution sentit bien la différence qui existait entre ces deux hommes en décrétant une statue aux mânes de Jean-Jacques Rousseau, tandis qu'elle se contentait de voter le transfèrement des restes de Voltaire au Panthéon. Cependant les litres de l'un à la reconnaissance nationale ne doivent pas faire oublier ceux de l'autre. Tous deux ont bien mérité de la patrie et de Fhumanilé; c'est à tous deux que nous devons élever des statues : à Voltaire pour avoir émancipé la raison, à Rousseau pour avoir proclamé les droits de l'homme et enseigné au monde la liberté.

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