‹ La statue de J.-J. RousseauChapitre 54 sur 55 · DERINIERES ANNEES DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU. CONCLUSION DE CE LIVRE · texte numérisé non relu

DERINIERES ANNEES DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU. CONCLUSION DE CE LIVRE

Les dernières années de Jean - Jacques furent troublées par une sorte de maladie morale dont certains écrivains se sont servis pour accabler sa mémoire. Je me demande, en vérité, comment elle pourrait se trouver amoindrie par cette affection bizarre dont l'effet le plus triste fut de lui faire croire à une conjuration permanente contre lui. Il s'imagina qu'un complot avait été formé pour le rendre malheureux pendant sa vie et le flétrir après sa mort. Était-ce là, comme on l'a dit, de l'aliénation mentale? Nullement. A part cette manie, dont lui seul eut à souffrir, Rousseau conserva jusqu'à la dernière heure tout son bon sens et la jouissance complète de ses facultés. Si folie il y avait, c'était, dans tous les cas, une douce et innocente folie, car elle ne lui ôta rien de sa passion pour les choses

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bonnes, justes el honnêtes, ni de sa profonde tendresse pour l'humanité.

L'injustice des hommes à son égard, sa longue proscription, les indignes traitements qu'il eut à subir de ses concitoyens, le climat triste et brumeux de l'Angleterre, les plaisanteries inconvenantes de quelques-uns de ses prétendus amis, tout cela ne suffisait-il pas pour jeter un peu de trouble dans une âme sensible, naïve el affectueuse comme la sienne? On assure que son indigne compagne, cette Thérèse, à laquelle, dans un jour néfaste, il s'était lié par une chaîne fatale, ne contribua pas peu à assombrir son caractère et à irriter son humeur. C'est possible ; rien n'aigrit le cœur comme les mauvais procédés et les tracasseries des personnes qu'on s'est accoutumé à chérir et dans lesquelles on a cru rencontrer des amis véritables et dévoués. Déjà Thérèse s'ennuyait fort à l'Ermitage et à Montmorency; elle fut certainement une des causes du refroidissement survenu entre Jean-Jacques et Diderot, qui, à son instigation, avait mis tout en œuvre pour ramener le philosophe à la ville. Combien la résidence de Motiers et la solitude de Wootton durent lui paraître plus ennuyeuses encore ! Il est à croire qu'elle s'ingénia pour en rendre le séjour insupportable au compagnon de sa vie et mettre celui-ci dans la nécessité d'en sortir. Elle brisait, dit-on, le cachet des lettres adressées à Rous-

seau, qui, dupe de cette supercherie, accusait ses amis de violer sa correspondance et, là-dessus, se forgeait mille chimères. Les ruses dont elle se servait pour accroître ses défiances et ses craintes dépassent toute croyance, s'il faut en croire M"-^ de Staël. Les plaintes formulées par Jean-Jacques luimême dans une lettre confidentielle écrite à Thérèse, lettre d'une si amère et si éloquente tristesse (1), et la conduite de cette Thérèse après la mort de celui dont elle portait le nom, semblent malheureusement confirmer ces accusations.

Le pauvre Rousseau ne trouvait donc pas dans sa vie privée les consolations dont il eût eu besoin, et son caractère dut nécessairement se ressentir des déchirements de son cœur. Il ne faut pas demander maintenant si Ton a brodé sur son humeur atrabilaire, sur sa misanthropie, sur son insociabilité, sur sa sauvagerie. Les beaux esprits s'en sont donné à cœur joie là-dessus. Tout cela a été embelli et considérablement augmenté! En voici un exemple. A son retour en France Rousseau se rendit à Amiens, oîi il resta une huitaine de jours. Il y reçut une ovation véritable. Le corps municipal vint, suivant une vieille coutume quand on voulait honorer quelque personnage, lui offrir le vin de ville, et Gresset, au nom de l'Académie, lui adressa les compliments les plus

(1) Lcllrc en dulc du 12 uoùt 1709.

flatteurs. Or, on a raconté quelque part que Jean- Jacques lui aurait brutalement répondu : « Vous avez pu faire parler un perroquet, vous ne pourrez faire parler un ours. » Voilà la légende, voici l'histoire : Se trouvant un jour réunis tous deux dans un dîner, l'auteur du Contrat social et le chantre élégant de Vei^t-Vei^t échangèrent les plus aimables procédés; ils se quittèrent enchantés l'un de l'autre : « Je suis persuadé, dit Rousseau à Gresset en prenant congé de lui , qu'avant de m'avoir vu vous aviez de moi une opinion bien différente ; mais vous faites si bien parler les perroquets qu'il n'est pas étonnant que vous sachiez apprivoiser les ours (1). » Voilà pourtant les paroles fines et gracieuses qui, sous la plume du maniaque Mercier, se sont transformées en une incompréhensible grossièreté. Et notez qu'à chaque instant nous entendons invoquer l'autorité de l'auteur du Tableau de Paris. Pauvre histoire!

Le séjour de Rousseau à Amiens ne fut pas de longue durée. Les honneurs publics dont il était l'objet, l'empressement des citoyens autour de sa personne,

(I) Notice biographique sur Gresset, parRenouard.

le déterminèrent à s'éloigner au bout d'une huitaine de jours. II ne voulait plus qu'on s'occupât de lui. « Le public, disait-il, est mort désormais pour moi (1). » Et puis, chargé d'un décret de prise de corps, il tenait à ne point avoir l'air de braver le parlement de Paris en recevant des hommages publics dans une ville de son ressort.

Le marquis de Mirabeau, le père du grand Mirabeau, lui avait offert l'hospitalité. « Qu'il serait beau, s'était empressé de répondre Jean-Jacques, que l'ami des hommes donnât retraite à l'ami de l'égalité (2) ! » Il se rendit donc à Fleury, petit village à côté de Meudon, où le marquis avait une charmante maison de plaisance. Il y demeura deux ou trois semaines, et en sortit malgré les instances de son hôte, qui eût bien désiré le garder, soit à Fleury, soit au Bignon, dans une autre de ses terres. « Je ne puis être à mon aise que chez moi, «objectait Rousseau (3). Cependant la crainte d'être inquiété par la justice, qui jusqu'alors avait fermé les yeux sur sa présence, mais à qui la fantaisie pouvait prendre de les rouvrir et de faire, au moment où l'on y penserait le moins, suivant la propre expression de Jean-Jacques, une excursion nouvelle in anima

(1) Lettre au libraire Rey du mois d'août 1766.

(2) Lettre en date du 31 janvier 1767.

(3) Lettre au marquis de Mirabeau en date du 9 juin 1767.

viU{\), le décida à accepter momentanément un asile au vieux château de Trye, situé à une demilieue de Gisors, et appartenant au prince de Conti, sous la protection duquel il pouvait espérer être à l'abri des coups du parlement de Paris. La présence du philosophe chez un prince du sang n'était un secret pour personne; toutefois le prince luimême voulut sauver au moins les apparences, et, à sa demande, Jean-Jacques prit un nom d'emprunt, celui de Renou, qu'il garda jusqu'à la fin de l'année 1769.

Ce fut dans cette maison quasi-royale qu'il écrivit au marquis de Mirabeau la très-belle lettre oi!i il combat en termes si excellents et par de si puissants arguments la théorie du despotisme légal. Selon Rousseau , l'unique problème à résoudre en politique était de trouver une forme de gouvernement qui mît la loi au-dessus de l'homme (2). Or, cette forme de gouvernement, le républicain Jean-Jacques l'avait indiquée de reste, c'était la république démocratique.

Le marquis de Mirabeau l'engagea fort à donner de nouveaux développements à ses vues sur ce sujet. Par malheur Rousseau s'était promis de ne plus écrire, et, aux rêveries et à quelques fragments près,

(1) Lettre au marquis de Mirabeau, ubi suprà.

(2) Lettre en date du 26 juillet 1767.

il se tint parole. Nous le voyons occuper ses loisirs par les soins à donner à l'impression de son Dictionnaire de musique , achevé depuis longtemps déjà, et par Fétude de la botanique, dont le goût s'était développé en lui d'une remarquable façon durant son séjour en Angleterre, Il s'étonnait de l'ignorance crasse oii l'on était encore en France sur cette ravissante étude mise à la mode par Linnée. Quelle surprise on aurait eue parmi nous à voir la duchesse de Portland, avec laquelle il avait l'habitude d'herboriser dans les environs de Wootton, grimper de rocher en rocher pour découvrir la Chamœdrys frutescens et la Saxifraga alpina (1)! Les habitants de Trye-le-Château avaient conçu une sorte de mépris pour lui en le voyant chercher des herbes dans tous les champs et les bois d'alentour. « Ce superbe tapis dont la terre est couverte, écrivait-il dans un moment d'exaspération contre ces ignorants et ces barbares, ne montre à leurs yeux que lavements et qu'emplâtres, et ils croient que je passe ma vie à faire des purgations (2]. »

Les procédés désobligeants des habitants du château et du pays à son égard ne tardèrent pas à lui rendre insupportable le séjour de ce magnifique domaine. Se créa-t-il des tourments imaginaires, comme l'ont pensé quelques personnes, ou bien eut-il réel-

(i) Lettre à du Peyrou Ju 17 octobre 1767. (2) Ibid.

lement à se plaindre des gens du prince? J'inclinerais pour cette dernière hypothèse. Le prince de Conti avait hautement déclaré qu'il le mettait à sa place, avec la même autorité que lui, qu'il le rendait maître de tout. Il n'en fallait pas davantage pour exciter contre notre philosophe une valetaille qui, en l'absence du prince, était habituée à se considérer comme maîtresse de céans et à disposer de tout à sa guise. Jean-Jacques était, comme on sait, ennemi sans pitié du gaspillage et du vol domestique. Il prit les intérêts de son hôte comme il eût pris les siens propres. Aussi les gens du prince, trouvant en lui un surveillant incommode, employèrent-ils tous les moyens pour le dégoûter de ce séjour. Il n'était sortes de tracasseries dont ils ne le rendissent victime. On s'arrangeait pour qu'il n'eût ni fruits ni légumes. Toutes les lettres où il dépeint les petites misères auxquelles, à l'insu du prince, il se trouva en butte, sont trop nettes, trop précises pour qu'il soit possible de voir là de sa part une simple affaire d'imagination.

Dans le courant du mois de juin 1768 il écrivait au prince de Conti afin de prendre congé de lui, en lui expliquant les motifs qui l'obligeaient de renoncer à son hospitalité et en lui témoignant une reconnaissance éternelle pour les bontés qu'en toutes circonstances il avait reçues de lui. Quelques jours après il était à Lyon.

Ces déplacements continuels, nécessitant des frais relativement élevés pour lui, rendaient assez précaire, ai-je dit déjà, sa situation financière. Il eût pu être riche à coup sûr, s'asseoir, lui aussi, au banquet des heureux ; il lui eût suffi pour cela de tirer parti de ses œuvres, qui servirent à enrichir ses libraires ; il lui eût suffi d'accepter les présents que de toutes paris on voulait le forcer de recevoir : moyens de fortune et présents, il repoussa tout dédaigneusement.

Cependant l'année précédente, touché des sentiments de bienveillance du gouvernement anglais h son égard, il s'était presque décidé à accepter une pension de deux mille quatre cents livres, d'après l'assurance formelle qui lui avait été donnée par le général Conway que le roi d'Angleterre la lui avait accordée sans que la moindre sollicitation y eût eu part (1). Deux mille quatre cents livres à cette époque, c'était tout une fortune; mais, ayant un peu plus lard soupçonné David Hume d'être intervenu dans cette affaire, il revint sur sa décision première, et, malgré les instances de ses amis, s'obstina à ne

[i) Lellre à du Peyiou en date du 22 mars 1T67.

point vouloir profiter de la générosité de la cour britannique. « Il est vrai, écrivait-il alors à d'Ivernois, que faible, infirme, découragé, je reste à peu près sans pain sur mes vieux jours et hors d'état d'en gagner ; mais qu'à cela ne tienne, la Providence y pourvoira de manière ou d'autre. Tant que j'ai vécu pauvre, j'ai vécu heureux ; et ce n'est que quand rien ne m'a manqué pour le nécessaire que je me suis senti le plus malheureux des mortels ; peutêtre le bonheur, ou du moins le repos que je cherche , reviendra-t-il avec mon ancienne pauvreté (1). »

Trois ans après, quand il fut de retour à Paris, des amis dévoués obtinrent, à son insu, de la trésorerie anglaise le montant des arrérages échus, s'élevant à plus de six mille livres, avec l'autorisation de les verser entre les mains de Rousseau sans qu'il fût obligé de donner quittance ; mais notre philosophe persista dignement dans son refus. Plus tard, les arrérages do cette pension furent, en partie du moins, comptés à sa veuve. Le gouvernement britannique ne se laissa pas vaincre en désintéressement ; et, que Jean-Jacques ait ou non accepté ses présents, ce sera son éternel honneur d'avoir tendu une main secourable à ce pasteur de l'humanité.

(1) Lellre à d'Ivernois en date du 26 avril 1768.

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Certaines personnes se sont étonnées de voir Rousseau, après avoir si fièrement et avec tant d'obstination repoussé les arrérages de la pension qui lui avait été offerte par l'Angleterre, implorer en quelque sorte sur ses vieux jours la charité publique. Gela vient d'une erreur fondamentale de leur part, car jamais notre philosophe n'a sollicité la charité publique, comme je vais le démontrer péremptoirement.

Il aurait pu, comme je viens de dire, s'enrichir par le produit de ses œuvres et par les présents dont une foule de gens, enthousiastes de ses ouvrages, eussent été heureux de le combler ; il ne le voulut pas ; or, le désintéressement n'est pas chose si commune parmi les hommes qu'on ne doive pas lui faire un mérite du sien. Cependant l'idée de mourir de faim, ou pis encore, celle de manger un jour le pain de l'aumône, lui était trop cruelle pour la pouvoir supporter (1). Aussi s'était-il réservé, dans ses arrangements avec ses libraires, une pension viagère suffisante pour le mettre à l'abri du besoin.

Quoiqu'il en soit, au mois de mai 1777, dix-sept mois avant sa mort, il poussa tout à coup un lamentable cri de détresse. Sa femme était malade,

(1) Lettre a. M. Duchesnc, libraire à Paris, en date du 3 mars 176b.

hors d'étal de vaquer aux soins du ménage, réduite h garder le lit, et lui-même, fort souffrant, se trouvait dans l'impossibilité de subvenir aux exigences de toutes sortes d'un intérieur. Dans cet état, il eut l'idée de se retirer, lui et sa femme, dans une maison de retraite ; à cet effet, il rédigea un mémoire très-court où il exposa sa triste position, et qu'il distribua de ses mains à quelques personnes. Il se bornait d'ailleurs à demander qu'on voulût bien leur ouvrir à lui et à sa femme un asile où ils pussent subsister à leurs fi'ais, mais où ils fussent exempts d'un travail qui dépassait leurs forces, et de détails et d-î devoirs dont ils ne se sentaient plus capables. Ils se seraient contentés du vêlement le plus simple, de la nourriture la plus sobre, à la seule condition de n'avoir plus à se mêler de rien. A cela Rousseau mettait une condition absolue : c'était d'abandonner ses rentes, lesquelles se montaient à plus de quatorze cents livres. «. Nous donnerons, disait -il, ce que nous pouvons avoir d'argent, d'effets et de rentes, et j'ai lieu d'espérer que cela pourra suffire, surtout en me soumettant, comme je fais de bon cœur, h un régime proportionné à mes moyens. » Il y a loin de là à une demande d'aumône, dont la seule idée révoltait sa fierté. Ceux qui, un peu légèrement, l'ont accusé d'avoir fait appel à la charité publique peuvent voir dans quelle erreur ils sont tombés. Personne plus que lui n'eut horreur des présents.

C'était peut-être un travers , mais un travers , avouons-le, dont fort peu de gens s'exposent à mériter le reproche.

Après avoir passé à Lyon une quinzaine de jours, Jean-Jacques se rendit à Grenoble avec l'intention de partir bientôt pour Chambéry, où l'attirait le souvenir de sa jeunesse et de ses belles années. Je ne sais trop s'il mit ce projet à exécution; toujours est-il qu'à un mois de là je le trouve établi à Bourgoin, petite ville du Dauphiné, à treize lieues de Grenoble, oii il s'installa dans une simple auberge. Son séjour dans cette petite ville fut troublé par l'étrange réclamation d'une misérable somme de neuf livres que son admirateur, l'avocat Bovier, crut devoir lui adresser au nom d'une espèce de galérien nommé Thévenin, et dont Rousseau ne soupçonnait même pas l'existence. ^Jous avons parlé ailleurs de cette affaire, laquelle était, on l'avouera, bien de nature à porter l'anxiété dans une âme sensible à l'excès. C'était là une considération qu'eût certainement dû peser l'avocat général Servan avant de calomnier si lestement celui pour lequel son respect avait été tel que, de son propre aveu, il marchait à pas suspendus atin de faire silence autour de son repos.

Notons encore comme une des circonstances caractéristiques du séjour de Jean-Jacques à Bourgoin la consécration volontaire de sa longue union avec Thérèse. Ce fut là qu'en présence de deux témoins, M. de Rozière, fds d'un de ses plus anciens amis, et du maire de la ville, M. de Champagneux, dans toute la simplicité, mais aussi dans toute la vérité de la nature, comme il le dit lui-même (1), il contracta mariage avec celle qui depuis vingt-cinq ans était la compagne de sa vie, si l'on peut appeler mariage un engagement qu'aucun lien civil ou religieux n'a jamais cimenté.

Chassé de Bourgoin par les eaux marécageuses dont la ville était infectée, et qui avaient eu une assez fâcheuse influence sur sa santé et sur celle de Thérèse, il alla, dans les premiers jours du mois de février 1769, occuper sur les hauteurs, au bourg de Monquin, une maison vide et solitaire, appartenant à une dame qui, depuis longtemps déjà, la lui avait offerte comme asile, et où il accepta l'hospitalité, après avoir un moment hésité à retourner en Angleterre, afin d'y finir ses jours dans la solitude de Wootton, dont le propriétaire ne cessait de le rappeler. Le changement d'air lui fit grand bien, et en peu de jours sa santé se trouva complètement rétablie.

(Ij Lettre a M. Lalliaud du 31 août 1768.

Il resta à Monquin près de dix-huit mois, écrivant à Fun et à l'autre, à du Pejrou, au chevalier de Saint-Germain, à Moultou et à M"'^ de Latour-Franqueville, cette amie inconnue qui avait si chaleureusement pris sa défense et qu'il appelait sa chère Marianne. La meilleure partie de son temps il la passait à herboriser. On peut lire dans sa correspondance le récit charmant de ses promenades à travers champs et à travers bois.

De sa retraite de Monquin datent quelques-unes de ses plus admirables lettres. Comment ne pas mentionner, en passant, son éloquente réfutation des doutes sur Texistence de Dieu, et surtout comment ne pas applaudir à l'esprit de tolérance universelle qu'il recommande à ses contradicteurs? Il croit en Dieu, mais sans croire cette foi nécessaire. Chacun, selon lui, devant être jugé, non sur ce qu'il a cru, mais sur ce qu'il a fait, il ne voit aucune utilité à ce qu'il y ait un système de doctrines, parce que la conscience en tient lieu. « '. es formules en matière de foi, dit-il excellemment, ne me paraissent qu'autant de chaînes d'iniquités, de fausseté, d'hypocrisie et de tyrannie (1). » I iberté absolue de conscience ! tel était son credo, nous l'avons prouvé de reste, et il était dans la vérité. Soyez athée, soyez déiste, catholique, protestant, juif ou

(1) Lettre k M. de B..., envoi du 23 mars 1769.

mahométan, je le veux bien; efforcez-vous de démontrer la supériorité de vos croyances par la puissance du raisonnement; mais ne cherchez pas à les imposer par la force, et surtout ne prétendez pas que hors d'elles il n'y a pas de salut. Voilà quelles étaient les constantes recommandations de Jean-Jacques, et c'est par cette largeur de vues, par cette extrême tolérance, qu'il est, à mon sens, supérieur à tous les philosophes de son temps.

De Monquin sont également datées la plupart de ses lettres à M. de Saint-Germain, ce brave et loyal gentilhomme, religieux et tolérant à la fois, dont il avait fait la conquête, nous apprend Dusaulx. Or, pour faire la conquête d'un tel homme, il ne fallait être ni un monomane, ni un être atrabilaire ou insociable, comme on s'est plu trop souvent à nous représenter Rousseau. C'est M. de Saint- Germain qui s'est chargé de témoigner de la bonté du philosophe et de nous révéler quelques-uns de ses traits de bienfaisance. Lisez, du reste, toutes les lettres écrites de Monquin par Jean-Jacques, et, à part quelques pages où sans haine, sans aigreur, il s'étend sur les complots dont il se croit entouré, vous y trouverez toute la force de raisonnement du logicien inflexible, et vous y verrez régner toute la sérénité du Juste. C'est dans l'une de ces lettres qu'agité du pressenLiment de l'avenir il prédit les révolutions destinées àassurerle triomphe de la vérité et

la gloire immortelle qui en rejaillira sur son nom. Eloigné du théâtre de la persécution dont il avait été victime, entouré de personnes bienveillantes, livré à des occupations qu'il aimait et qui convenaient merveilleusement à sa santé, il était relativement heureux à Monquin. Aussi, quand parfois il parlait de quitter ce tranquille séjour, était-il vivement combattu par M. de Saint-Germain, qui, autant dans l'intérêt du philosophe que dans le désir de garder dans son voisinage celui dont il était fier d'être devenu l'ami, l'engageait à ne point s'exiler de la contrée où il avait retrouvé la santé du corps et la paix du cœur. Mais Jean-Jacques se sentait pris d'une sorte de nostalgie de Paris. Rien ne put changer ses résolutions; il le manda à M. de Saint-Germain, en se recommandant à son souvenir et en l'assurant que les sentiments qu'il lui avait inspirés ne s'affaibliraient jamais (i). Quelques jours après il partait pour Paris, oîi il arrivait dans les premiers jours du mois de juillet de l'année 1770.

Il y avait huit ans déjà que, sous le poids d'un décret de prise de corps, il avait été réduit à s'en -

(1} Lettre en date du 19 juin 1767.

fuir comme un malfaiteur. Depuis, les passions s'étaient singulièrement amorties, et Rousseau pouvait sans danger reparaître sur la scène oii sa réputation s'était fondée. A peine revenu, il revit la plupart de ses anciennes connaissances, en fit de nouvelles, et reprit son métier de copiste. L'ouvrage ne lui manqua pas. Son arrivée avait fait sensation, paraîtil. C'était à qui chercherait à le voir. Un excellent moyen de pénétrer chez lui était de lui porter de la musique à copier ; il ne faut pas demander si l'on en usait.

Il était descendu d'abord dans un hôtel garni. Son métier de copiste lui ayant promptement procuré un surcroît de ressources, il acheta quelques meubles et alla demeurer rue Plâtrière, vis-à-vis de l'hôtel des Postes, dans un petit logement situé au cinquième étage. Un des plus fervents admirateurs du philosophe nous a laissé une description fort exacte de cet appartement, si l'on peut appeler ainsi un simple réduit composé de deux pièces, dont l'une, éclairée par une sorte de lucarne donnant sur l'escalier, servait à la fois de cuisine et de débarras. L'autre pièce, plus spacieuse, prenait jour par deux fenêtres sur la rue Plâtrière. On y voyait deux lits jumeaux, séparés l'un de l'autre par la porte et recouverts d'une courte-pointe de cotonnade bleue à flammes; les autres meubles de la chambre étaient garnis d'étoffe pareille. Sur une commode en noyer

s'étalaient quelques in-folio, recueils de musique ou atlas. Une grande armoire, également en noyer, servait de bibliothèque. Deux belles estampes de haut prix représentant, Tune le Paralytique servi par ses enfants, Tau Ire un homme d'État assis, formaient le principal ornement de la pièce. De chaque côté de la cheminée, autour d'une glace carrée, étaient suspendus des médaillons en plâtre oi^i se trouvait modelée la figure de notre philosophe. Une table, couverte d'un tapis vert et surchargée de feuilles de musique, occupait le centre de la pièce. C'était la table sur laquelle travaillait Jean-Jacques. Parfois, en l'absence de sa ménagère, ses visiteurs le voyaient se lever pour écumer le pot qui bouillait devant Tâtre (1). Tel était l'humble foyer où, par une ironie du sort, tandis que tant d'êtres inutiles et vains se pavanaient dans les hôtels spacieux, sous les lambris dorés, vivait comme un patriarche l'un des plus beaux génies du siècle.

Là, dans cette rue obscure, tout en haut de cette noire maison, dans ce modeste logement , affluait tout ce que Paris comptait de distingué dans la littérature et dans la noblesse. Ducis, Bernardin de Saint-Pierre, Dupont de Nemours, Dorât et beaucoup d'autres gens de lettres venaient tour à tour s'asseoir au foyer du philosophe. On y voyait sou-

(1) Mes visites à J.-J Rousseau, par Eymar.

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vent arriver, a raconté Dusaulx, des femmes de la cour suivies de jolis messieurs saupoudrés d'ambre et qui sifflaient en parlant. La foule des importuns devint même si grande que Rousseau fut obligé de fermer sa porte et de ne l'ouvrir qu'à bon escient.

Il ne refusait pas de se montrer quelquefois dans le monde ; mais rarement il acceptait une invitation à dîner. On le vit chez Sophie Arnoult, la célèbre artiste de l'Opéra : ce qui a fait dire au véridique biographe M. de Sevelinges qu'il avait coutume d'aller chez des femmes galantes. Distinguée par son esprit autant que par son talent, Sophie Arnoult réunissait dans sa maison des illustrations de tous genres. Rien d'étonnant qu'elle ait cherché à y attirer l'auteur fameux de VÈmile et du Contrat social, ce Jean-Jacques que son long exil et sa sauvagerie même faisaient rechercher plus encore. On serait bien embarrassé de citer une autre femme galante — puisque galante il y a — chez qui soit allé l'austère philosophe.

Le bruit s'étant répandu que, pendant son séjour à l'étranger, il avait écrit l'histoire de sa vie, la curiosité publique s'était éveillée ; le désir d'entendre la lecture de ses Confessions, dont on attendait de si piquantes révélations, attirait la foule des gens du monde dans les salons où l'on espérait le rencontrer. La plupart des curieux furent singulièrement déçus, car il n'y eut, je crois, que deux ou

trois lectures des Confessions, et encore eurent-elles lieu en petit comité. La première, interrompue seulement par deux repas fort courts, ne dura pas moins de dix-sept heures; et, assure Dusaulx, qui y assistait, la voix de Rousseau ne faiblit pas un seul instant. Ces lectures auraient fini sans doute par faire le tour de Paris si, à la sollicitation de M""* d'Épinay, le lieutenant général de police n'y eût mis bon ordre et ne les eût sévèrement interdites. Preuve assez concluante de la liberté dont jouissaient nos pères! Et il n'y avait ni observation à faire, ni explication à avoir. A ceux qui auraient été tentés de demander pourquoi cet excès d'arbitraire et d'intolérance, M. de Sartines aurait pu répondre, comme aujourd'hui nos ministres quand ils refusent aux plus honnêtes gens du monde l'autorisation de fonder un journal politique : Parce que tel est notre bon plaisir.

Les dernières années de Jean-Jacques Rousseau ne furent pas entièrement infécondes; les ouvrages qu'il a écrits depuis son retour à Paris jusqu'à sa mort suffiraient certainement sinon à illustrer, au moins à honorer la mémoire d'un écrivain. Les Considérations sur le gouvernement dePologne^ écrites

dans les derniers mois de Tannée 1772, à la prière du comte Wielhorski, constituent une œuvre remarquable à tous les titres et prouvent combien l'intelligence de Tauteur s'était conservée nette, lucide et vigoureuse. Elles prouvent encore et surtout que Rousseau n'était pas un réformateur à la façon de Platon ou de Thomas Morus; qu'il ne s'enfermait pas purement et strictement dans le domaine des matières spéculatives, et qu'il savait très-bien concilier la théorie avec les exigences de la pratique. Homme , il comprenait humainement les choses humaines.

Après un intervalle de quatre ans, pendant lesquels il n'écrivit guère qu'un certain nombre de lettres ayant trait à la botanique, il reprit la plume pour tracer ses Dialogues et ses Rêveries. Sans doute ces deux ouvrages se trouvent légèrement déparés par les éternelles redites de l'auteur sur les complots dont il se croyait environné. Mais ôtez les passages oîi son imagination inquiète va s'égarant parmi les chimères et les fantômes, il restera encore assez de magnifiques pages pour capter votre admiration. Il y a, dans le premier dialogue notamment, certains morceaux sur la justice criminelle, sur les. précautions à prendre à l'égard des accusés, sur la déplorable manie de la plupart des magistrats de chercher tout d'abord à prouver la culpabilité des individus traduits devant eux, au lieu de s'assurer s'ils ne

seraient point innocents par hasard, il y a là, dis-je, des morceaux qu'on ne relira jamais trop. Et dans les Rêveries du promeneur solitaire, sorte d'appendice à ses Confessions, dernière œuvre sortie de sa plume et brutalement interrompue par la mort, quelle fraîcheur de coloris, quelle vigueur de pensée on rencontre, que de pages étincelantes encore et d'une perfection achevée !

La musique, dont le goiît ne l'avait jamais abandonné, occupait une partie de ses instants. Il composa, sur le soir de sa vie, un certain nombre de l'omances, de morceaux détachés, et même des fragments de l'opéra de Daphnis et Chloé, dont, à sa demande, son ami Corancez avait écrit les paroles. Après sa mort, cette musique fut gravée et vendue au profit de l'hospice des Enfants trouvés. Dans le courant de l'année 1775, nous le voyons jouir encore d'un éclatant triomphe musical. La pièce lyrique de Pygmalion, composée, si je ne me trompe, une dizaine d'années auparavant à Motiers-ïravers, fut représentée à la Comédie-Française et obtint un succès à peu près égal à celui du Devin de village. Des transports d'enthousiasme saluèrent l'œuvre du philosophe, qui, de plus en plus détaché du monde, ne paraît pas avoir été très-sensible à cette ovation. S'il faut en croire un de ses éditeurs, il n'assista même pas à la représentation de sa pièce.

Son occupation favorite était la botanique, à la-

quelle il s'était adonné depuis longtemps déjà, mais qui finit par l'absorber à peu près complètement. Dans les beaux jours, il sortait matin et soir, et explora ainsi tous les environs de Paris. De temps en temps il s'en allait avec quelque naturaliste connu ; je ne crois pas me tromper en disant que le célèbre Jussieu fut quelquefois le compagnon de ses promenades scientifiques; mais le plus souvent il partait seul, son bâton à la main, un Linnée sous le bras, et, chemin faisant, il se perdait dans ces extases intérieures que la contemplation procure aux âmes douces et aimantes. « Seul avec la nature et vous, écrivait-il à l'illustre botaniste dont les livres étaient son vade mecum, je passe dans mes promenades champêtres des heures délicieuses, et je tire un profit plus réel de votre philosophie botanique que de tous les livres de morale (1). » Ah ! la nature est, en effet, comme l'étude, une consolatrice et une amie.

Ce fut en revenant d'une de ces excursions solitaires qu'il arriva à Rousseau un accident qui faillit lui coûter la vie. Dans la journée du 24 octobre 1776, après avoir gravi les hauteurs de Ménilmontant, il était allé jusqu'à Charonne, en prenant les sentiers au milieu des vignes et des prairies. Il avait éprouvé un plaisir d'enfant en retrouvant dans ces parages certaines plantes qu'il voyait assez rarement

[i) Lellre ù Liai.ée.

auto/r de Paris, et il s'en revenait tout joyeux à traVbrs la campagne défeuillée en partie déjà, mais vme et riante encore, quand, à la descente de Ménilmontant, il fut renversé par un grand chien danois qui courait devant un carrosse. C'était le chien de M. de Saint-Fargeau . La chute fut terrible; Jean-Jacques tomba lourdement la tète en avant. On le releva sans connaissance, la figure meurtrie et ensanglantée. Quand il revint à lui, il était entre les bras de plusieurs jeunes gens, de la bouche desquels il apprit ce qui lui était arrivé. Il eut néanmoins la force de retourner à pied chez lui; mais le lendemain il fut pris d'une forte fièvre et dut garder la chambre assez longtemps.

Quand le mauvais état de la saison le contraignait de ne point sortir, il passait ses heures à composer son herbier, et il apportait à ce travail le soin le plus minutieux. Jamais, assure-t-on, botaniste de profession ne poussa plus loin que lui l'ordre et la délicatesse dans l'arrangement des plantes sur le papier. On cite son Moiissier comme un véritable chefd'œuvre d'élégance. Cette occupation, jointe à son métier de copiste, la rédaction de ses Dialogues et de ses Rêveries, ne lui laissaient pas beaucoup de loisirs. Sa verte vieillesse, on le voit, était loin d'étro inactive.

Au milieu de tout ceLa il était aimable et enjoué avec les personnes dont la société lui convenait. Bien des gens qui ne le connaissaient que de réputation furent agréablement étonnés, lorsqu'ils eurent l'occasion de se trouver en sa présence, de rencontrer en lui, au lieu du prétendu ours qu'on leur avait dépeint, l'homme le meilleur et le -plus affable du monde. Les femmes disaient de lui : « J'aurais aimé ce Jean-Jacques, si vieux qu'il fût (i). » Il était doué d'une bonhomie toute particulière; parfois on le voyait rire et folâtrer comme un enfant.

Il y avait au-dessus de lui, dans la maison oi!i il demeurait, une jeune fdle assez jolie qui se destinait au théâtre italien. Souvent il entrait chez elle sans façon, lorsqu'on descendant il l'entendait chanter. Il lui proposa un jour de lui donner des avis sur son talent. Elle le regarda en riant. « Est-ce que vous chantez, vous? lui dit- elle d'un air incrédule. — Oui, répondit Rousseau; je compose même quelquefois de la musique. » La jeune fille fredonna un air en vaquant aux soins de son ménage, car elle ne se gênait point pour le bojihomme d'en haut. « Ce n'est pas cela, disait Jean-

(1, Essaii sur la musique, par Gic.ry.

Jacques. — Je le demanderai à mon maître, » répliquait-elle. Et lui riait comme un fou chaque fois qu'elle répétait le passage. Un autre jour il entra chez elle au moment oii elle s'habillait pour sortir. Elle était précisément en train de se barbouiller la figure de rouge et de blanc, car de tout temps les femmes à la mode ont eu ce sale et bizarre travers. « Vous êtes bien plus jolie sans cette enluminure, lui dit Jean-Jacques. — Oh! pour ça non, répondit la jeune fille; sans fard on a Fair d'une morte. — A votre âge, reprit le philosophe, on n'a pas besoin d'art; j'ai peine à vous reconnaître. — Bon, bon, à tout âge, quand on est pâle, il faut mettre du rouge. Vous devriez en mettre, vous,» dit la folle. Et, sautant sur ses genoux, elle lui en barbouilla le visage. Il se sauva en s'essuyant, et faillit étouffer dans l'escalier à force de rire (1). La jeune fille, ajoute Grélry qui a raconté cette aventure, ne se douta jamais du trésor qu'elle possédait un moment presque chaque jour et que tant de femmes du monde lui eussent envié.

Les admirateurs de ce grand homme gémissaient de le voir, à son âge, habiter un cinquième étage. C'était à qui lui offrirait un asile conforme à ses goilts, à ses penchants, à ses habitudes. Vers le milieu du printemps de l'année 1778, cédant aux

(tj Essais sur la muaique, par Grélry.

instances de M. de Girardin, propriétaire de la terre d'Ermenonville, il consentit à venir s'installer dans une des dépendances du château, heureux de revoir, sur le déclin de ses jours, les sites enchantés où il avait passé quelques-unes des plus belles années de sa vie. Il était parti seul pour savoir s'il se conviendrait dans la nouvelle retraite mise à sa disposition par une amitié dévouée. Au bout de trois jours il s'y trouva si bien qu'il écrivit à sa femme de venir l'y rejoindre. Ses hôtes l'entouraient de mille prévenances. Presque tous les jours il allait se promener avec eux, quelquefois il les accompagnait au retour et allait dîner au château. Il s'était attaché au plus jeune des fils de M. de Girardin. Il inspira à cet enfant un peu de son goût pour la botanique, et lui donna quelques leçons. Il ne faut pas demander s'il reprit ses chères herborisations. Il eut soin de se faire envoyer de Paris du papier pour continuer son herbier et des couleurs pour l'encadrement de ses fleurs. Il avait même projeté de se remettre à quelque travail littéraire, d'achever des œuvres commencées, comme la suite d'Emile. Hélas ! tout cela fut tout à coup interrompu par la mort.

Il y avait à peine un mois que Voltaire n'était plus. Jean-Jacques avait bien hautement déploré la perte de cet homme illustre comme un vide immense pour les lettres françaises, prouvant ainsi une dernière fois combien il était au-dessus des passions mes-

quines. Qui eût dit qu'à si peu d'intervalle, les deux plus beaux génies du siècle se suivraient dans la tombe? Rien, en effet, ne faisait pressentir la fin prochaine de Rousseau. Sa santé paraissait plus forte, et l'on pouvait, au contraire, espérer de le voir vivre longtemps encore. Dans la matinée du 3 juillet il fut herboriser comme de coutume, et, en rentrant, il fit infuser dans une tasse à café quelques-unes des plantes qu'il avait rapportées. Au bout d'une heure environ, il se sentit pris de violentes coliques. Thérèse, effrayée, envoya dire au château qu'il se trouvait indisposé. M"" de Girardin accourut aussitôt; mais Rousseau la conjura de le laisser seul, alléguant qu'elle n'était ni d'une santé ni d'un caractère à supporter la vue de la souffrance. Quelques instants après, frappé d'une subite attaque d'apoplexie, il tombait mort sur le carreau.

Le bruit a été longtemps accrédité, et beaucoup de personnes croient encore que Jean-Jacques Rousseau s'est volontairement ôté la vie. C'est là de la légende absolument controuvée. La contusion qu'il avait au front, et qui ne ressemblait nullement à un trou, a été le résultat de sa chute. Non, il n'était pas homme à avoir recours au suicide le philosophe incomparable qui a laissé de si éloquentes pages contre le suicide et qui, un jour, écrivait à la compagne de sa vie ces lignes significatives : « Vous connaissez trop mes vrais sentiments pour craindre

qu'à quelque degré que mes malheurs puissent aller je sois homme à disposer jamais de ma vie avant le temps que la nature ou les hommes auront marqué. Si quelque accident doit terminer ma carrière, soyez bien sûre, quoi qu on puisse dire, que ma volonté n'y aura pas eu la moindre part (1). » Rien d'ailleurs, à l'heure où la mort vint le prendre, ne devait lui faire souhaiter sa fin. Il mourut subitement, sans agonie, comme chacun peut désirer de mourir, sans ces prodromes, souvent affreux, qui sont le passage de la vie à la mort; mais il mourut au terme fixé par la nature, sans avoir d'une minute avancé son trépas. C'était là une perle irréparable et un deuil pour l'humanité tout entière.

Rousseau a eu des ennemis dans toutes les classes, et cela s'explique tout naturellement. On n'aime pas, en général, les gens trop vertueux, et tout véritable Juste court grand risque d'avoir le sort d'Aristide. Jean-Jacques vécut pauvre; il ne voulut ni places ni pensions, et, au milieu de sa pauvreté volontaire, il sut toujours maintenir envers et contre tous sa dignité d'homme et d'écrivain : il devait nécessaire-

(1) LcUre en dalc du 12 août 1769.

ment avoir contre lui tous les coureurs de places et de pensions, tous les mendiants de faveurs officielles. Il était sans fiel et sans haine, dépourvu de tout esprit d'intrigue, simple de cœur comme simple de mœurs, comment n'aurait-il pas vu se déchaîner contre sa personne tous les envieux, tous les intrigants, tous les vaniteux? Il a égalé, sinon éclipsé toutes les gloires, comment n'aurait-il pas soulevé les clameurs de ceux qu'offusque toute supériorité, et qui ne pardonnent ni à la lumière de briller, ni au génie de s'élancer dans l'espace, comme un trait d'union entre l'homme et Dieu?

Quand il révéla au monde étonné les vérités immortelles que la Révolution française devait se charger de réaliser, en partie du moins, nombre de personnes applaudirent, croyant applaudir à de purs paradoxes ; mais lorsqu'elles virent passer du domaine de la spéculation dans celui de la pratique ces théories dont la nouveauté et la hardiesse les avaient tout d'abord émerveillées, elles ne manquèrent pas de crier au scandale, et leurs exclamations d'enthousiasme se changèrent en cris de fureur. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore Jean -Jacques Rousseau n'a pas de calomniateurs plus ardents, plus intrépides que les représentants, plus ou moins sincères, de l'ancien régime, que les vétérans de la réaction, tout confits en dévotion comme Tartufe, et qui, pour le triomphe des vieux abus et des vieilles

356 co^cLuslOls de ce livre

idées qu'ils ont pris sous leur garde, mettraient l'univers à feu et à sang. Gela est tout naturel ; c'est dans la logique des partis, et rien ne saurait être plus honorable pour la mémoire de l'auteur du Contrat social que ces inimitiés implacables.

Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est de rencontrer aujourd'hui encore, je ne dis point dans le parti libéral, — parti indécis et incolore, qui veut avant tout de la liberté pour lui, qui se soucie peu ou point des réformes sociales, et qui volontiers nous ramènerait tout droit aux fameuses lois de septembre de liberticide mémoire, — ce qui ne se conçoit pas, dis-je, c'est de rencontrer dans le parti démocratique des détracteurs du démocrate par excellence. Parce que son œuvre n'est pas exempte de quelques erreurs, parce qu'il n'a peut-être pas trouvé la formule exacte de la science sociale moderne, on n'a pas craint de lui jeter la pierre. Autant vaudrait reprocher à Salomon de Gaus ou à Watt de n'avoir pas découvert du premier coup toutes les lois de la vapeur.

De ces injustices passagères j'en appelle à la postérité, et, comme l'immortel calomnié, j'attends de l'avenir les réparations qui lui sont dues. « J'ai un grand défenseur, a-t-il écrit quelque part, un défenseur dont les opérations sont lentes, mais sûres ; je les attends, et je me tais. » Ge défenseur , c'est le temps. N'est-ce donc pas assez de nous avoir ouvert

la route à suivre ; d'avoir, au mifieu des inégalités sociales les plus choquantes, les plus odieuses, affirmé l'égalité ; d'avoir, quand l'injustice et l'immoralité gouvernaient effrontément le monde, prêché la justice et la morale comme des dogmes nécessaires; d'avoir, quand tout était courbé et asservi, réclamé la liberté ; d'avoir, en matière religieuse, prescrit la tolérance universelle; d'avoir enfin, à l'étonnement des peuples et des despotes, proclamé les Droits de l'homme et du citoyen? Ce fut bien pour cela que la Révolution française lui vota des statues, et nous aurions grand tort assurément d'avoir la prétention d'être de meilleurs démocrates que les hommes de la Révolution.

Il ne faut pas oublier non plus la pureté des moyens par lesquels ce beau génie conseillait au monde de se régénérer, de jeter bas ses vieilles guenilles et de s'élancer dans la voie du progrès social, de la justice et de la vérité. Pour faire pendant à sa devise :

Vilam impendere vero, il eût pu prendre celle-ci, qui est de Kant, je crois :

A de pures fins, par de purs moyens.

C'est à coup sûr un étonnement profond pour beaucoup d'entre nous que les décrets de l'Assemblée Constituante, de la Convention Nationale et du

Conseil des Anciens, en soient encore à allendreleur exécution. Nous voyons tous les jours, et plus qu'il ne conviendrait, élever des statues à une foule de petits grands hommes, ce dont s'étonnera à bon droit la postérité, qui ne comprendra pas. Nous rions, comme de juste, de ces monuments de platitude et d'adulation que ne consacrera pointla poussière des siècles et que balayera d'un coup d'aile l'équitable avenir ; mais cependant les véritables bienfaiteurs de l'humanité attendent encore les statues promises à leurs mânes. Celles-ci, du moins, peuvent être érigées en toute sûreté; une durée éternelle leur est assurée.

Un jour, pendant l'invasion, un hommage éclatant fut rendu à Jean-Jacques Rousseau, et ce ne fut point par la France. Quand, victorieuses du colosse impérial, les puissances alliées eurent envahi notre pays, elles déchargèrent de toute taxe le village d'Ermenonville par respect pour la mémoire de Rousseau : ce qui signifiait que l'illustre philosophe appartenait à l'humanité tout entière. En revanche, la Restauration, revenue à la suite des baïonnettes étrangères, ne témoigna pas le même respect pour les cendres du grand homme. On sait comment elle vint une nuit, honteusement, lâchement, comme un larron, les ravir au Panthéon, où les avait mises la piété de nos pères. Au reste, ne nous plaignons pas trop de ce sacrilège, car c'était encore un hommage

indirect rendu à l'auteur du Contrat social. A l'heure où la Révolution française gémissait vaincue, proscrite, foulée aux pieds, il était juste qu'on proscrivît avec elle les restes de celui dont elle s'était proclamée la fille.

Grâce à Dieu, l'heure de la réparation a sonné. Attendrons-nous longtemps encore pour payer notre dette à la mémoire de celui qui a tant de droits h la gratitude des hommes, des mères, des enfants ? Je ne puis le croire. Mais ce que je tiens à dire en terminant ces pages, animées d'un bout à l'autre de l'esprit dejustice et de vérité, c'est que nous ne voulons point pour Rousseau d'une statue souillée d'avance. Nous la voulons grande et pure, comme l'âme de celui à qui elle doit être érigée. Il faut qu'elle rayonne à tous les yeux d'une lumière sans tache et d'un éclat sans mélange. Cette statue, coulons-la en bronze dans nos cœurs, en attendant qu'elle s'élève radieuse sur nos places publiques, à la face de l'humanité satisfaite et des peuples reconnaissants !

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