SCENE XIII
J u li EN, vivement et In retenant.
Ah ! mademoiselle, cela n’est pas sérieux, n’esj-ce pas ?
lu ci LE.
Mon bonheur... ma liberté?... cela n’est pas sérieux ? '
JULIEN
Mais je vous jure...
LUCILE
Oh ! ne jurez pas ! je ne mérite pas d’être traitée sérieusement par vous... vous, un homme positif, précieux, comme dit mon père, et moi, une petite tille rêveuse et fantasque... Et quelle folie que la mienne ! Quoi ! aimer un artiste pauvre, un poète; l’aimer sans le connaître... oh! je me trompe... et je connaissais bien monsieur de Valneige; je connaissais son génie, et plus encore son noble cœur... Cher frère, quand il parlait d’avenir, et qu’il déroulait devant moi ce beau chapelet de l’espérance, son ami n’était jamais oublié .
JULIEN
Oh! je comprends... Le premier amour, la première tendresse d’une jeune fille est toujours pour son frère, et la foi de l’un devient aussitôt la religion de l’autre; votre frère aimait... admirait Valneige, vous l’avez aimé et admiré pour l'amour de votre frère !
LUCILE
Et pour ses succès, monsieur, et pour sa gloire que vous voulez ternir.
(Elle repasse II gauche.)
JULIEN, snui ianl.
La gloire de Valneige !
LUCILE, s’asseyant à gauche.
Oui, monsieur, sa gloire !
JULIEN
Oh ! ne croyez pas que je veuille abaisser le poète à vos yeiLx... Je ne veux qu’une chose, vous éclairer, et vous dire ce que fut cet heureux Valneige que vous ne connaissez que sur la foi d’un livre.
LUCILE
Vous, monsieur Daubrée, vous, m’apprendre à me connaître en poète?
LA STATUETTE D’UN GKAND HOMME
JULIEN
Hélas! oqi; car tel que vous me voyez, moi aussi, j'ai mis un pied sur le nuage, j’ai voyagé dans le bleu, comme ils disent aujourd’hui, et mon ami Valneige voyageait en croupe avec moi.
LUCILE, étonnée, se levant.
Votre ami ! vous étiez l’ami de monsieur de Valneige ?
JULIEN
Le meilleur... celui du moins qu’il écoutait le plus... je trouvais ses vers excellents !
LUCILE
De l’ironie ? En ctlet, c’est si ridicule un croyant, un rêveur qui n’a jamais fait de barrages.
JULIEN
Et si ce croyant se perd... Le rêve, quand il n’est qu’un lève, nous charme et nous enivre pour nous perdre. Ainsi le rêveur s'abandonne peu à peu au Ilot qui l’entraîne, il oublie, il s’oublie, et le Ilot l’emportant toujours ! il s’éveille enfin près du gouffre, et souvent il y tombe en maudissant trop tard le rêve et l’idéal.
LUCILE
Mais vous parlez comme un poêle ?
JULIEN
Oui, la contagion ! On se frotte à la poésie, il eu reste toujours un parfum, une épine !
LUCILE
Encore ! ah ! prenez garde, et arrêtez-vous , sinon je vais tout dire à mon père, et vous êtes un homme perdu.
JULIEN
Et le moyen de s’arrêter quand on songe à la gloire, au bonheur de Valneige... 11 règne, il gouverne, il domine sur votre cœur, il touche à l'apothéose ! il a déjà sa statuette...
LUCILE, s'approchant de la statuette.
Fort ressemblante, m’a dit mon frère !
JULIEN
Oh ! la ressemblance est peu de chose ! Le moyen de vous montrer un dieu environné d’éclairs, le monde à ses pieds, une lyre à sa main ! ’