SCÈNE XII
LU Cl LE, passant à droite et s’y asseyant.
Enfin, vous contestez tout; le mérite, lu ressemblance ! le succès est là... lisez ses vers!...
JULIEN, l'arrêtant.
Hélas ! je sais le volume par cœur.
LUCILE
lout le volume? et pas un vers ne trouve grâce?
Pas un.
JULIEN
* LUCILE
Pas même cette fable?
JULIEN
' Quelle fable?
LUCILE
Un moineau franc très-orguci lieux (L’orgueil est le commun partage Des oiseaux du plus bas étage Aux professeurs les plus fameux,
Demandait des leçons pour orner sou ramage De trilles ravissants et de merveilleux traits A faire pâlir désormais Tous les Hubiui du bocage.
JULIEN, continuant.
Mais un rossignol, son voisin.
LUCILE
Ah ! vous savez?
JULIEN
Permettez-moi d’achever.
Etourdi des efforts de notre pauvre diable,
Au milieu de ses chants l’arrête un beau matin.
Et lui dit d’un ton chai itable :
« Cher ami, vous perdez votre temps et vos sons;
H comprenez fort bien, sans doute, mais comprendre. » Ce n’est pas rendre,
» Et toutes les leçons,
» I. art le plus excellent, la science parfaite,
» Ne feront jamais, entre nous,
» Qu’un simple moineau tel que vous ” Cazouillc comme mie fauvette. »
mais
LA STATUETTE D’UN GRAND HOMME
LU CI LE, se levant et passant à gauche.
J’entends! vous retournez les rôles. Le moineau franc, c’est M. de Valneigne; le rossignol, c’est vous? Je vous croyais jaloux, et j’étais indulgente, mais envieux ! envieux de la poésie et des poètes ! ah ! fi !
JULIEN
Envieux! oui, car il n’est rien au monde que j’eusse autant envié que d’être un vrai poëte! La poésie! la poésie ! quel bien après l'amour lui fut jamais comparable?
LUCILE
Ah!
JULIEN
Elle est la forme... elle est l’idée... elle chante, elle prie, elle conseille, elle console, elle est l’honneur du vieillard, elle est l’espoir du jeune homme ! à celui-ci elle apprend à vivre, à celui-là elle enseigne à mourir.
LUCILE
U|ue voulez-vous de plus?
JULIEN
Ah! permettez... La poésie... et je l’ai compris trop tard, la poésie n’est pas seulement dans un beau livre, écrite en lettres d’or par la main des élus ! elle est partout dans la nature, et elle a nom : le devoir, cette austère, cette modeste poésie à laquelle chacun de nous peut prétendre en accomplissant la lâche que Dieu lui impose ici-bas. Est-ce doue qu’il n’est pas un poëte, un créateur, l’humble ouvrier caché dans les entrailles de la terre et lui dérobant ses trésors ? N’est-elle pas en pleine poésie, en pleine gloire, la jeune fille qui tend à l’infortune une main charitable? L’enfant aux pieds des autels, la mère, l’épouse honorée, honorable, digne et sérieuse compagne de la vie réelle, n’ont-ils pas aussi, l’une et l'autre, leur douce et noble poésie? Et l’artiste, et l’artisan, le soldat et le laboureur, cl même le chef de cette usine, il est un poëte, lorsque, ainsi que Dieu, il peut dire aux éléments déchaînés : Vous n’irez pas plus loin !
LUCILE, à pari.
Est-ce lui qui parle ?
JULIEN
Mon langage vous étonne ?