SCÈNE I
maladie incurable... elle joue encore à l’élégie!... Dans sa jeunesse, elle a refusé dix alliances des plus honorables... elle ne trouvait jamais le prétendant assez voisin des étoiles : aussi ma fille n’avait pas seize ans qu’elle savait déjà, grâce à sa tante, une incroyable quantité de soupirs, rêveries, mélancolies, lamentations, palpitations... enfin, toutes sortes de poésies!
JULIEN, riant.
A ce que je vois, les poètes et vous, vous n’êtes pas cousins?
MORAND. v
Cousins ? Pas même de la main gauche ! Je les déte.-tc !
JULIEN
Il y a pourtant d’illustres exceptions.
MORAND
Sans exception !... Mon journal est là.
(Il tire desa poche un vieux journal, qu'il montre à Daubice.)
JULIEN, étonné.
Votre journal?
MORAND
Oui... oui... et quelque jour, je vous dirai... car c’est une indignité... une calomnie.
(Il frappe avec colère sur son journal.)
JULIEN
Comment ?
MORAND
Laissons ce chapitre... Et pour en revenir à ma fille, elle se mariera en prose, elle vivra en prose, elle aura des enfants en... je serai très carré à cet égard! (Regardant Daui>rée.)Ce n’est pas tout ! il faut encore que le mari de Lucile consente à vivre ici, avec moi, dans mon jardin, car j’entends bien, Daubrée, ne pas être séparé de ma fille.
JULIEN, allant poser le plan sur la table à gauche.
Je comprends cette jalousie paternelle.
MORAND
Et voilà le difficile!... Allez donc retenir au village un homme jeune, aimable, distingué... charmant! Tenez, Daubrée, puisque nous sommes en veine de confession, je m’étonne quelquefois qu’à’ votre âge vous ayez renoncé aux fêtes pa-
LA STATUETTE D’UN GRAND HOMME
risiennes, à la fête étemelle, pour venir dan6 une usine, vous river au travail que nous faisons Ici.
JULIEN
On a beau faire ! un jour arrive où l’on songe à se créer une position.
MORAND
Comment ! pardonnez-moi si je suis indiscret , mais jusqu’à ce jour, vous n’aviez donc pas de position ?
JULIEN
Monsieur !
MORAND, vivement.
Ce n’est pas un reproche, mon cher enfant... vous le savez bien... vous aviez connu mon fils... mon pauvre Léon.
JULIEN
Mon meilleur ami !
MORAND
Eh bien ! sa maison était la vôtre, et vous y fûtes reçu...
JULIEN
A bras ouverts... et je ne l’oublierai jamais !...
MORAND
Je n’ai pas eu à me repentir de ma confiance... et depuis un an que pour être tout entier à mes fleurs, à mes chères tulipes, je vous ai placé à la tête de mon usine...
JULIEN, simplement.
J'ai mis tous mes soins à vous plaire.
Et vous avez réussi grandement... aussi j’ai pour vous une estime sincère... et vous le saurez quelque jour !...
JULIEN
En vérité, monsieur, votre bonté me touche, et je voudrais y répondre par une entière franchise.
morand, gaiement.
Répondez.
JULIEN
Eh bien ! oui, vous avez raison ! (Ou ton d'un homme qui prend un parti.) Monsieur Morand, j’ai un aveu à vous faire.