‹ La Stratégie de M. RenanChapitre 2 sur 57 · M. RENAN · texte numérisé non relu

M. RENAN

Messieurs,

L'histoire de la librairie nous apprend qu'il parut en 1794 un livre qui eut un assez grand retentissement. C'est l'ouvrage de Dupuis sur Y Origine de tous les cultes,

* Le vénérable auteur, se proposant d'adresser cet écrit à son clergé, ne s'était pas préoccupé de lui donner uh titre. Celui sous lequel nous le publions a paru exprimer la pensée fondamentale qui s'y est développée, mais nous devons en conserver toute la responsabilité. (/Vo/e de Védileuri)

Gooçle

L'auteur prétendait prouver que le Christ n'est autre chose que l'astre qui éclaire le monde physique. Le Christianisme n'avait été que le résidu le plus subtil d'un matérialisme formant le fond de toutes les croyances religieuses de l'humanité, primitivement émanées de l'adoration du soleil.

Dupuis déroula, en faveur de son système, une vaste et pesante érudition de première main.

Nous avons vu se produire, en 1863, sous le vernis d'une science plus légère et plus facile, un livre sur l'origine du Christianisme, aussi prôné par un certain public que le fut, en son temps, l'ouvrage sur l'origine des cultes. Suivant l'auteur, le Christ a personnifié en lui le mysticisme le plus étonnant et le plus fécond dont le monde moral ait eu le spectacle. Le Christianisme, pris

dans sa source, est l'expression lu plus vive des tendances de rhumanité vers l'idoal, qui ont commencé à poindre au moment où l'homme naquit à rintelligencc.

C'est la thèse opposée, dans son énoncé du moins, à celle de Dupuis. L'un a idéalisé, (Vune certaine manière, ce que l'autre avait complètement matérialisé. Les deux écrivains français, qui, dans l'espace de soixante et quelques années, ont porté le plus directement la main sur la pierre angulaire du Christianisme, ont senti l'impression d'une force répulsive en sens inverse, de telle sorte que, pour soutenir leur tentative, ils ont placé l'origine de la religion chrétienne, le premier à l'un des pôles de l'esprit humain, et le second à l'autre pôle.

Toutefois, l'explication formellement matérialiste ne comportait point ce qu'il y a de

plus révoltant, pour le sentiment chrétien, dans celle qui lui a été substituée. De ces deux livres l'un avait fait du Christ une allégorie cosmogonique ; l'autre en fait une réalité humaine, mais c'est la réalité d'un merveilleux halluciné et d'un charlatan sublime. C'est la différence d'un rêve astronomique à une biographie où les louanges immolent, une victime. L'œuvre de l'académicien Renan, publiée au milieu des respects dont le Christianisme est entouré, est donc plus injurieuse à celui qui est l'objet des adorations du monde chrétien que ne l'avait été la production du citoyen Dupuis, qui fut pourtant imprimée le lendemain des fêtes de la déesse Raison, par l'ordre et par. les soins du club des Gordeliet*s.

Les pages écrites, non loin de Nazareth^ par Tantechrist littérairci de Paris ont étc^

réfutées dans de savantes publications qui ont mis à découvert, sous ses principaux aspects, l'inanité radicale de ce roman rationaliste. Je crois néanmoins ne pas faire quelque chose d'inutile en la considérant aujourd'hui sous un point particulier que je vais d'abord caractériser.

Je prends pour cela un terme de comparaison dans un ordre de choses peu relevé.

Au milieu des résultats si variés et si utiles que l'application des sciences physiques a "produits dans la sphère des arts industriels, on a vu se développer aussi un art beaucoup moins sérieux, que nos pères, après l'avoif nommé d'abord la physique amusante, ont ensuite désigné ordinairement sous le nom d'escamotage. Par suite des perfectionnements qui l'ont transformé sous plusieurs rapports, il s'appelle aujourd'hui

prestidigitation. Son représentant le plus célèbre était naguère M, Robert-Houdin. Si nous parvenions à découvrir les principes qui dirigaient les procédés du grand prestidigitateur, nous pourrions vraisemblable ment former avec eux la théorie de cet art.

Il y a aussi, messieurs, dans l'ordre intellectuel, une sorte de prestidigitation qui n'est pas moins artitlcieuse, mais qui ne se distingue pas, comme la prestidigitation matérielle, par la sincérité dans Tartifice. On ne doit pas confondre cet art avec le sophisme, tel qu'il est défini dans lés cours de logique. Le simple sophisme est sans doute un de ses principes élémentaires, mats il y est amalgamé avec beaucoup d'autres ingrédients. Tout écrivain, tout discoureur, qui fonde une argumentation sur une équivoque, fait un sophisme, un acte de prestidigila-

lion en matière de raisonnement; mais il n'est pas pour cela un preslidigilaleur intellectuel, pas plus qu'on n'est un bon maître d'escrime parce qu'on sait faire une passe d'armes. Pour mériter le titre en question, il faut quelque chose de plus considérable que des subtilités dialectiques. Il faut connaître à fond les ressources de Fart qui fascine l'intelligence des lecteurs, et les exploiter avec une dextérité éblouissante. Depuis le siècle des sophistes grecs, les ouvrages où la prestidigitation intellectuelle semble avoir atteint sa perfection n'ont pas été très-multipliés pour chaque époque littéraire. On serait tenté de le regretter, car ils feraient probablement moins d'effet s'ils étaient plus vulgaires.'

C'est dans ce point de vue que je me place

pour examiner le nouveau commentaire des

évangiles édité par la librairie éclectique de Michel Lévy.

Vous verrez se reproduire des observations que vous avez pu lire dans des écrits qui ont obtenu un succès bien nlérité, mais elles reparaîtront dans un autre but. Elles ont eu précédemment pour objet de constater les erreurs d'érudition, les défauts de logique; nous nous en servirons pour découvrir les défauts de droiture. J'ai scruté, avec une attention patiente, la facture de ce livre, et j'ai acquis la certitude que, s'il est, comme œuvre historique, une chose légère, comme artifice c'est un chef-diœuvre. On a déjà remarqué que, par quelques traits, il tient de ce genre-là ; je viens vous dire, à mon tour, non pas seulement qu'il en tient, mais qu'il est ce genre lui-même, qu'il nous en offre en quelque sorte une synthèse. En

comptant, en étudiant les procédés intimes qui se cachent sous la contexture de la rédaction, j'ai reconnu qu'on peut en déduire toute une théorie de prestidigitation intellectuelle. Aussi, lorsque je cherche une formule qui résume, d'une manière vive et rapide, le jugement que Ton doit en porter, il en est une qui se présente toujours à mon esprit, qui me revient en quelque sorte inévitablement : c'est que M. Renan est le Itobert-Houdin de la polémique religieuse.

Veuillez croire , messieurs , que je ne hasarde pas une assimilation pareille. Si je produis tout d'abord ma pensée , sous une forme incisive, c'est à la charge de produire aussi des preuves multipliées, qui la mettront à l'abri du reproche d injustice. Il me semble même qu'on pourrait, avant toute preuve, présumer que, si elle est exagérée dans son

expression, elle a du vrai au fond. Il y a, dans récrit de M. Renan, des choses qui jDrovoquent un préjugé légitime contre son savoirfaire d'historien. En parlant d*une partie de son livre dont la rédaction T^mbarrassait :

«On observera, » dit-il, « la réserve des tours c< de phrase » dont nous, nous servons ^ »

Tenez, messieurs, je crois que cela sonne mal. J'ai grand'peur qu un écrivain, qui est conduit à avouer «des tours de phrase » dont il s'applaudit, ne s'en passe d'autres qu*il n'avoue pas. Je crains quecertains« tours de <f phrase » dans un livre d'histoire, ne ressemblent un peu4rop à certains tours d'adresse sur un théâtre. Je me conOrme dans cette pensée, lorsque j'entends M. Renan proclamer « qu'il y a pour la sincérité plu-

• Inlrod., p. i.viii.

« sieurs mesures*. » Il est vrai qu'il réserve pour Tusagc des grands hommes le privilège de la sincérité plus ou moins sincère : mais y a-l-il tant de distance d'un grand écrivain à un grand homme? Celte règle historique m'inquiète. La complaisance avec laquelle il réhabilite les faussetés heureuses qui favorisent le progrès des idées et dès choses, troublera plus d'un de ses lecteurs*. Ne pourrait-il pas s'en trouver quelques-uns qui fussent tentés de conjeclurer que la théorie de 1 historien a dû déteindre sur son histoire?

C'est ce que.nous allons examiner. Je n'ai pîis à rechercher ce qu'il s'est dit à luimême, pour justifier à ses propres yeux son malheureux savoir-faire; je prends ce qu'il dit à ses lecleurâ, quand il leur jelle de la

* Paçc 255.

poudre aux yeux. J'ai le droit et le devoir de prouver que ses procédés sont trompeurs, que sa méthode est coupable. Dans la biographie du dernier des hommes^ rartifice serait déjà un jeu indigne ; dans celle de Jésus-Christ c'est une abomination. En vérité, qui pourrait se récrier, parce que je traduis devant le tribunal correctionnel de ropihion publique, comme prestidigitateur en histoire, ua homme qui prétend signaler, dans divers actes du Christ, les traits d'un prestidigitateur en religion?

Plus ce débat est triste, plus je m'efforcerai de le rendre clair. Le vague, Tambiguïté, et cette espèce de pénombre dans laquelle notre, adversaire tient beaucoup de choses, ne sont ni dans mes habitudes, ni dans vos goûls. Je laisserai à part bien des observations qui ne pourraient être ici

assez saillantes qu'à la condition d'y être frop prolixes, et, pour procéder avec ordre, je marquerai les compartiments principaux dans lesquels viendront se classer les ressorts et ajustements du grand appareil sophistique que je veux décomposer devant vous.

Vous savez, messieurs, que la prestidigitation nia léri elle et d'autres artiGces qui lui ressemblent, ne négligent pas d'employer quelques moyens préparatoires et secondaires qui ont leur utilité. H n'est pas indifférent que la belle apparence du local, les effets de lumière et d'ombre , les recoins mystérieux, disposent les spectateurs à une impression favorable. Quelque opinion que

Von se forme , par exemple, sur le fond du mesmerîsme, il avait Incontestablement son aspect théâtral qui frappait Timagination.

La fameuse pythonîssedela rue deTournon, dans les premières années de ce siècle , s'y entendait aussi. Ces artifices ont varié suivant la composition du public. Mais, ils étaient ordinairement si sensibles, qu^un peu d'attention suffisait pour les observer et les reconnaître. 11 n'en est pas de même des arrangements préparatoires dans la preslidigitation intellectuelle. Gomme ils ont pour but d'impressionner l'intelligence , ils ont nécessairement quelque chose, de plus déliée de moins coloré, qui n^est pas apparent au preniier coup d'œil* Mais, en y regardant bien, on découvre assez» vite les secrets du machiniste.

'Le machiniste en faitde livres doit d'abord

bieii calculer' la portée d* esprit de son public, bien moins pour se faire comprendre que pour se faire écouter -^ De même qu'il y a un coup d'oeil médical, ily a un coup d*œil littéraire qui discerne, dans une masse de lecteurs présumés, les côtes par où il faut les prendre, pour qu'ils soieiit dociles h se laisser mener.

Parmi ceux de M. Renan, se trouvait une rangée de liseurs dont l'adhésion est dV yance si bien acquise à toute publication antichrétienne, qu'il n'atait pas besoin de singénier beaucoup pour les amener à ses visées.

D!un côté opposé, dçs lecteurs d'un tout autre ordre donnaient au contraire peu de prise à la cqiptation littéraire. Toute Tindustrie de M. Renan semble avoir abouti a leur faire dire qu'il avait bien dressé son livre pour les libres penseurs.

Mais il prévoyait qu'autour de sa publication se rassembleraient d'autres classes lisantés qu'il était à la fois utile et facile d'éblouir. Ce qui dislingue Tune d'elles, c'est de n'avoir, en matière dé christianisme, que des idées tout à fait superficielles, quand elle en a; Elle vit dans un milieu peu théologique.

Les théâtres, les boudoirs, les estaminets, ne sont pas précisément des foyers dé connaissances bibliques et dé sentiments pieux.

Celte nullité d'instruction, celte absence de vitalité chrétienne, ce vide qui s'ouvre à tout ce qu'on veiit y faire pénétrer, pourvu que cela rie ressemble point au spectre de la foi, les prédispoôe à subir le prestige d'un écrivain de quelque renommée, s'il vient leur annoncer qu'il apporte, qu'il va leur révéler une grande découverte de la science

historique en matière de chrislianisme. Us espèrent trouver en lui un prophète de Tintelligence, qui a déchiffré ce qu'on n^avait pas encore su lire dans les archives religieuses de rhumanité.

I.e livre de M. Renan n'est pas mal calculé dans ce point de vue. Il a fait sur un certain nombre de lecteurs l'effet d'une apparition, sans qu'ils se doutassent que c'était une apparition de revenants, une réapparition des choses qu'on avait déjà vues ailleurs. F^ursqu'on est un peu au courant des controverses théologiques, on sait qu'une grande partie des données dé quelque importance qui ont figuré dans ses pages avait déjà paru substantiellement, et sous des formes moins légères dans la littérature protestante et rationaliste de TAllemagne. Il a fait venir, pour le travailler à Paris, tout un

chargement de minierai d'au delà du Rhin ^' sans certificat de passage à la frontière' On se plaint chez nos voisins qu'il ait pris soin d'effacer la marque de leurs fournitures, en les faisant passer par là filière française.

(( Il ne nous cite nulle part, dit un savant allemand, quoiqu'il aime taint à citer.» Mais le gros de ses lecteurs ignore tau t cela. ïl leur indique bien, dans son Introduction, les titres de quelques livres dans le même sens que le sien, où ils pourront trouver cq qu'il ne dit pas ; mais il ne songe point à leur signaler, pas même ^n bloc, une quantité de livres où ils trouveraient ce qu'il dit. 11 leur laisse croire qu'il invente quand il copie, qu'il produit quand il emprunte. Il les éblouit d'un prestige qu'il n'a pas.' Je ne veux point trop critiquer ce genre-là, je n'y voîi

qtie de la prestidigilatiort préparatoire, n est une autre classe de lecteurs qui, tout ea ayant sur la religioi> des i4ées moins superficielles, ne sont nullement portés à entreprendre des éludes religieuses, surtout lorsqu'elles rouleraient sur des matières d'érudition, ils en sont distraits par leurs occupations et par leurs goûts. Vous ne les vçrrez jajnais se npiettre à éplucher la valeur d'une dissertation historique. Allez leur dire de cpllationner des textes , lorsqu'ils vont sortir pour leurs affaires et pour leurs plaisirs, vous serez bien reçu. Un contrôle littéraire vraiment sérieux né leur va pas du tout. Il en résulte qu'un auteur peut les incliner a accepter sans vérification ses données historiques, ses témoignages, ses textes, si par ailleurs il sait leur inspirer quelque gonfiancg en se montrant, â certains égards, assez ré-

serve dans ses jugements. Un bon moyen de les faire entrer dans cette disposition d'esprit, est de ménager habilement un contraste d'assertions tranchantes et de formes dubitatives. Sous ce rapport, que voyonsnous dans les procédés de M. Renan? Entre les allégations gratuites qu'il articule souvent, comme nous le verrons, du ton le plus décidé, il jette les expressions hésitantes, les « probablement » les « peut-être » avec tant de prodigalité que, d'après un calcul fait, ces mots alignés bout à bout ne couvriraient pas moins de vingt pages. Ce mélange d'affirmations et de doutes, choisis de telle sorte que les affirmations servent sa thèse, et que les doutes n'y nuisent point prodiiit une espèce de mirage qui fait illusion à beaucoup de ses lecteurs. Les phrases historiques les plus hardies, j'allais dire les plus éhontées,

leurparaissent avoir pour garantie la retenue d'esprit dont ces incertitudes semblent être rîndice. Comment ne pas avoir quelque confiance dans les attestations d'un homme qui sait si bien douter?

Il y avait d'autres ménagements à garder envers un assez grand nombre d'e^sprits, qui conservent, dans leurs croyances vagues et flottantes, un fond de sentiments chrétiens.

Leur susceptibilité, peu ombrageuse en fait de dogmes, eût été pourtant trop froissée par un nouvel évangile où l'athéisme aurait tenu visiblement la plume.

Cette impression, qui eût été pour eux un avertissement, leur iai été épargnée. A cet effet, M. Renan' possède des mots à double entente, et en tête de ces mots figure le noto de Dieu. En réalité, Dieu n'est pour lui q\x'm nom populaire, un peu Lourde porter, comme

il i'a dit ailleurs. Vous comprenez, messieurs; que je tienne à constater ici, d'une manière brève, mais péremploire, ce premier article du symbole de révangélisto de la rue Vivienne. Vous rappelez-vous avoir, lu, dans des journaux littéraires, le compte rendu d'une séance quelque peu orageuse de l'Académie, des inscriptions et belles-lettres,, dans laquelle M. Renan. soutint, verbalement une thèse malheureuse qy 'il avait consignée dans un de ses écrits?

Suivant lui, le monothéisme et le. polythéisme ont été déterminés par la constitution organique de certaines races, et comme la vérité se trouve nécessairement plus haut que la sphère des instincts contradictoires, il s'ensuit que la philosophie doit s'élever jusqu'à une conception impersonnelle qui ne soit applicable ni à plusieurs dieux, ni à un

seoldiéu. Aussi, repoussé-t-il coirtme d'impertinentes absurdités, « toutes les formules qui tendent à faire de Dieu quelque chose ^ » 11 n'y a pas d'athée qui n'accepte une divinité dé cette sorte. Rejeter le Dieu personnel qu'a toujours reconnu la conscience du genre humain, c'est ce qui, dans tous les temps,' s'est appelé l'athéisme. Vous avez beau falsifier le jsens; de ce mot au moment où voira plume l'ccrit, il rie dépend pas devons de le démdnéliiseï de sa signification universelle. Vous récusez le nom, mais vous êtes la chose. Voilà: le font!, le vrai fond de la doctrine ^ religieuse de M. Renan. Il l'a élaborée, quoiqu'en lui donnant par ci par-là une tèinturCx d'idéalisme mystique, dans des proJuctions.

particulièrement destinées aux esprits qui

« Avenir de It^ Mélerhpsyijiose. . , .

constituent, d'après lui, une sorte d'arislo-^ cratie dans le monde pensant. Mais son livre devait se propager, il le savait et il le voulait, parmi d'autres lecteurs, qui appartiennent , suivant sa classification de l'humanité, à la plèbe des intelligences, et qui tiennent encore à ce que Dieu soit toujours quelque chose»

Ils sont servis selon leur goût : la .rédaction s'y accommode. Le réformateur du Dieu personnel n'est plus qu'un théiste sentimental.

Il articule l'auguste nom avec parfaite aisance. Il le prononce avec Taccent qu'il a dans la langue de tous. Il l'entoure d'une aurcole de piélisme. Il fait miroiter de page en page, le grand mot populaire, en tenant dans l'ombre l'immense restriclion mentale que ses précédents écrits y attachent, et grâce à Til-. lusion d'optique où il place ses lecteurs, bien des gens croient avoir sous les yeux

l'œuvre d'un théosophe en lisant la Vie de Jésm écrite par un athée.

Je ne saurais bien exprimer le sentiment que m'inspire cette philosophie à double fond. Je la vois inscrire sur le frcnlispice d'un livre, comme inscription pieuse, une pensée qui semble s'élever vers le sein de Dieu où les âmes reposent, tandis que d'un recoin de ses doctrines, il sort une voix qui permet de croire que ce sein de Dieu n'est qu'un éternel cénotaphe.

Il ne m'est pas donné d'avoir assez de subtilité dans l'esprit pour découvrir l'harmonie de ces contraires; mais j'ai assez de bon sens pour conjecturer que cette espèce de prestidigilation sur le nom de Dieu en suppose plusieurs autres.

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Je viens, messieurs, de caractériser certains arrangen[)ents préparatoires ayant pour but de produire et d'entretenir une prévenfion favorable au spectacle qui se déroule dans un livre. Je vais maintenant dépister deux procédés qui commencent à entrer dans le fond des matières, iet qui ont leur utilité dans une rédaction captieuse. Ils ont leur principe, l'un dans un système de réticences

qui cache ce qu'on devrait laisser voir; Tau tre dans une espèce de divination qui aperçoit ce qu'on ne voit pas. Si je voulais imiter ici la terminologie de Bacon, je dirais que le premier ressemble au boisseau qui couvre une lumière, et que Je second pourrait avoir pour emblème un trépied qui rendrait des oracles en histoire.

Le procédé du boisseau a quelque chose de si peu délicat qu'il faut convenir, pour être juste, que parfois les réticences sont plutôt des ignorances provenant de Tétourderie avec laquelle on a traité les questions les plus graves. La prestidigitation consiste alors à couvrir, par un certain appareil d'érudition, une impardonnable légèreté. Mais il n'est pas difficile de discerner les cas où ce qu il y a de plus léger, c'est la droiture en polémique.

L'oubli des règles qui doivent présider.

sôus le rapport dont il s*agit, aux contro-.

?erses de bonne foi, se fait sentir dans la tournure oblique que M. Renan a donnée à ses remarques sur l'origine el sur la rédaction des Évangiles. 11 se réserve, il est vrai, de revenir sur ce sujet dans un second volume ; mais dans Tlntroduclion du preniier, il y emploie déjà plus de trente pages, où il efi tasse les détails dune longue argumentation. La loyauté de la discussion exigeait qu'il laissât percer au moins de temps en temps, même pour essayer d'y répoudre, quelques observations très-simples qui eussent permis à ses lecteurs, peu versés pour la plupart dans une pareille matière, de ne pas ppécjpiter leur jugement en faveur de ses critiques. 11 ne s'est point soucié de pousser jusqu'à ce point la rectitude et rinlégrité. Je vais vous en citer quelques exemples.

Le root « évangife » signifie, vous le savez, la bonne noumlle. Ce titre exprime l'objet même Mu livre : il se rapporte à la. chose écrite, et non aux écrivains. On a dit, il est vrai: Tévangile de Matthieu, de Marc,iie Luc, de Jean. Cette forme elliptique, par laquelle on transporte du sujet à l'auteur le titre d'un écrit, se produit assez souvent dans le lan* gage. Mais ce n'est pas là Tinlitulation régulière et officielle. La bopne nouvelle n'était pas celle de la rédemption par tel apôtre ou disciple. Le récit de saint Marc commence par ces mots : La bonne nouvelle de Jésus- Christ; c'est aussi ce titre que portent les autres évangiles, et cette locution se trouve bien des fois dans saint* Paul. Ôr, w eût donné à ce titre une forme bizarre, et même anti-grammaticale, si on eût dit : a La bonne nouvelle de Jésus-Christ de 3aint Marc ou de

saint Jean/» Il fallait adopter une autre manière de parler pour distinguer les auteurs des quatre narrations évangéllques; rîen de plas simple alors que d'employer la. préposition Kara, sùloii^ comme on Ta fait pour le titre delà versîoû de la Bible parles Septante : personne n'en conclut que les Septante n'ont pas rédigé cette version \ M. Renan igno* rait^il cela, lorsqu'il s'est permis, à propos de rintitulation des Évangiles, des insinuations cauteleuses pour rendre suspecte leur parfaite aulhenticité ? C'est possible : toutefois, il est difficile d'iadmettre qu'il ait pu penser que son objection élait sans réponse.

Mais il n'y a pas pris garde; il a même oublié de rapporter exactement le titre des Évangiles. Ces choses sont restées sous le boisseau.

• Voir la noie 1 . '

- 5n - Voici un autre exemple : Il est généralement reconnu, sans contestation, que l'Évangile, pris dans son ensemble, n'annonce nulle part rinlention de reproduire tous les enseignements, tous les actes du Sauveur.

A plus forte raison, chacun des quatre écrivains qui, successivement et à divers intervalles de temps, ont concouru à la composition de cette œuvre, n'a pas eu pour but de donner une histoire intégrale : chacun d'eux n'a élé qu'un biographe partiel. De là cette conséquence importante : qu'un évangéliste ne devait pas s'astreindre à relater chaque fait qui avait été déjà consigné dans un autre récit évangélique. Vous savez cela, messieurs, mais beaucoup de lecteurs, qui connaissent à peine les noms des historiens sacrés, ne le savent pas. Il était donc tout à fait à propos que M. Renan, qui se consti-

tuait leur guide en critique, leur rendit bien présente cette observation, qu'il la formulât pour eux d'une manière nette, puisqu'elle pouvait leur fournir un utile fanal pour concevoir, sous un éertaiiî point de vue général, la rédaction de l'Évangile. Si vous me demandez pourquoi il s'est abstenu de le faire, je vous répondrai par cette autre demande : S'il n'eût pas tenu cette observation sous son commode boisseau, est-ce qu'il n'eût pas déprécié lui-même les critiques par lesquelles il prétend infirmer le récit de tels ou tels faits, sous prétexte que ces faits, rapportés par un ou deux évàngélistes, sont passés sous silence par un autre ?

Vous savez aussi, messieurs, que le quatrième Évangile, celui de saint Jean, s'est produit, comme M. Renan lui-même semble le reconnaître, au moment où des doctrines

contraires à rençeign^metit apostolique commençaient' à se répandre et à troubler le christianisme dans son berceau.. 11 n'est donc pas étonnant que ce grand apôtre ait coordonné la rédaction de son Évangile à cette situation nouvelle j de telle sorte que l'hétérodoxie naissante y fut réfutée plus directement qu'elle ne l'avait été dans les écrits antérieurs. En se plaçant dans ce point de vue, il est facile de concevoir que ce quatrième Évangrle ait eu un caractère plus dida;ctique. On conçoit, en becond lieu, que ce carjactère ait particulièrement consisté à rapporter plus au long, et avec plus de détails, les paroles, les discours du divin Maître, et surtout les entretiens si solennels et si intimes qu'il eut avec ses apôtres au moment de se séparer d'eux, avant de quitter la table de la Cène pour se rendre à la

grotte de Tagonie. On conçoit enfin que, dans des entretiens qui étaient comme lé sublime testament des vérités qu'il leur léguait, sa doctrine ait pris des formes plus relevées que celles qu'il lui donnait ordinairement, lorsqu'il parlait au peuple^ ou qu*il adresait à ses disciples des enseignements à peu près du même ordre que les instructions qu'il faisait ati vulgaire. Voilà encore des réflexions qui viennent pour aiiïsi dire tout naturellement; lorsqu'on a une certaine teinture dès études évangéliqufes.

Mais, pour ceux qui n'en sont pas là,.ils ne les trouvent pas d'eux-mêmes, il faut qu'elles aillent les trouver; elles ne se présentent à euxqueJorsqu'on les leur suggère. M. Renan devait, pour être franc avec ses lecteurs, en faire quelque mention. Pourquoi donc s'arrange t-il de manière à ne pas même les leur

laisser entrevoir? pourquoi s'attache-t-il à leur cacher ce point de vue? pourquoi encore ici Tusage du boisseau? l^ réponse n'est pas difficile. Ne voyez-vous pas que, sans celle réticence^ plusieurs des critiques nuageuses qu'il dirige contre Tévangile de saint Jean, en les appuyant sur ces mêmes traits qui le distinguent des autres évangiles, eussent couru grand risque de s'évanouir aux yeux de ses lecteurs les moins clairvoyants?

Je viens, messieurs, de prendre quelques exemples du procédé du boisseau dans des passages du livre de M. Renan relatifs aux livres sacrés : je vais en choisir deux ou trois autres dans ce qu'il dit au sujet d'anciens ouvrages non chrétiens, considérés dans leur i;apport avec les origines du christianisme.

il annonce qu'il a fait d'intéressantes découvertes dans la littérature talmudi(jue;

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que la collaboration d'un Israélite trèsinstruit lui a permis d'aller plus loin dans ce genre de recherches que ses devanciers.

Sous ce rapport, le travail de M. Renan doit donc avoir une assez grande importance* Aussi, avant de Tavoir examiné sur ce point, j'ai dû être un peu étonné du jugement qu'en porte un savant rationaliste allemand, M. Keim, professeur à rupiversîté de Zurich : a Les éclaircissements, dit-il, que le « Talmud fournit à M. Renan se réduisent à « très-peu de chose, pour ne pas dire à rien. « Pourquoi donc en faire étalage dans Tlnct troduction? » Mais, après examen, je n'ai pas trouvé que cette appréciation fût trop sévère. En prenant un à un les renseignements qu'il en tire, j'ai reconnu, comme l'auteur allemand, que ces indications indiquent peu, et qu'à une seule exception

près, elles n*ont aucune importance en faveur de sa thèse antichrétienne. Je viens de faire une réserve ; e|le se rapporte, à un ou deux endroits de son livre, où il prétend que les docteurs juifs, et surtout iRabbi Hillel, qui ont précédé de peu de temps Jésus- Christ, ont été comme les initiateurs du christianisme. Il affirme que ce rahbin avait énoncé des aphorismes qui avaient beaucoup d'analogie avec ceux de Jésus, et que, sous plus d'un rapport, il a été son vrai maître.

Assurément, vpîlà une découverte d'une signification très-importante pour. un auteur qui fait un travail sur l'origine du christianisme, et qui a pour but de prouver que cette origine est tout humaine. Cette découverte, il doit la soigner, il doit la mettre en évidence par des preuves positives qui frap-; peut les yeux. Que sur ries points secon^

daires il* ait négligé de transcrire des passages talïnudiques, on le conçoit; mais on conçoit aussi qu'en avançant une proposition qui est pour lui une thèse de premier ordre, il tienne à citer littéralement quelques textes décisifs. Il va les donner. Lisons donc, messieurs, lisons dans son livre ces textes. Eh bien ^ il n'y a pas possibilité de les lire, car il n'y en a point. Savez-vous ce qu'il fait? Il renvoie par des chiffres à quelques recoins du Talraud de Jérusalem et du Talmud de Babylone; il dit à son public :

Allez chercher tout cela, si vous Je voulez, dans les Joma Pesachim, Schabbath^ et Pirké Aboth. Voilà un public qui doit se tenir pour bien satisfait. Je ne reproche pas du tout à M. Renan d'avoir cita, sans les traduire, ces noms talmudiques; je lui reproche, au contraire, de ne pas les citer assez, de ne

pas y joindre les textes qu'ils représentent, et qui seraient la démonstration indispensable de sa grande découverte; en un mot, de suivre un procédé plus étrange que ces noms/uêmes. Il met sur le chandelier une affirmation éclatante; et la preuve nécessaire, il la retient sous uri boisseau que, parmi ses lecteurs, pas un sur mille ne pourrait soulever.

La littérature talmudique me conduit à vous signaler une autre réticence. M. Re* nan dit que les deux anciens recueils, connus sous le nom de Gemare, de Jérusalem et de Babylone, empruntent la plupart de leurs données sur Jésus a à une légende burlesc( que et obscène, inventée par les adversaires du christianisme et sans valeur his- «torique*.» Fort bien. Cette concession

ï Page4i3.

respectueuse semble être un signe d'impar'»

tialité. Mais il y a autre chose, ta légende juive n'a pas seulement une partie injurieuse au Christ, elle en contient une autre, où il est avoué que le Christ a fait des miracles.

Elle les explique à sa manière, elle les attribue à la magie; mais elle les reconnaît. 11 est difficile de croire que la Synagogue eût consigné dans un recueil autorisé sa croyance aux faits surnaturels de Jésus- Christ, si elle n'eût pas trouvé, à ce sujef, dans son propre sein, une tradition préexistante. Cette partie de la vieille légende n'é-^ tait donc pas dépourvue de toute valeur historique, et, en tout cas, elle méritait, au moins aussi bien que l'autre partie, une mention dans un paragraphe où M. Renan cherchait dans l'ancienne littérature talmu^ diqué quelques vestiges de l'apparitipn du

christianisme. Mais il ne Ta pas entendu ainsi, il repousse Tinjure méprisable, oui ; mais Taveu, Taveu important, il le passe sous silence. Il a du même coup les honneurs d'une impartialité de paroles, et les avantages d'une rélicence partiale.

L'art de taire n'a pas seulement ses opéra « lions tranchantes, il a aussi ses délicatesses el ses raffinemenlâ. Les grosses réticences ont plus de portée ; les réticences atténuées, nuancées, ont plus d'adresse. Elles produisent leur effet en échappant presque au reproche. Il y a cerlains tours de phrase ou de paragraphe au moyen desquels, sans cacher une chose, on en efface plus ou moins la couleur. En voici un exemple. En écrivant la page où il recherche les premières empreintes du christianisme dans les auteurs profanes, M. Renan n'a pu oublier le célèbre

passage de Thistorien Josèphe, dont il reconnaît, sous quelques réserves, Tautorité*, malgré les conteslations auxquelles il a donné lieu. C'était le cas de le citer exactement, ou du moins d*en donner un résumé fidèle, puisqu'il se rapporte précisément à la question qu'il prétend traiter en cet endroit de son livre. Mais remarquez par quel tour il joue avec ce texte, pour amener ses lecteurs à supposer qu'il signifie peu.de chose; Il commence par disjoindre les deux seuls petits fragments auxquels il renvoie.

11 dit d'abord que Josèphe mentionne le supplice de Jésus-Christ en quelques lignes*; puis il parle de^recueils talmudiques qui n'ont aucuir rapport avec le passage en question; puis il affirme que ce qui frappa le

* iiitrod., p. X.

* True U5.

plus les contemporains, c est que Jésus Christ sut se faire aimer mêmç après sa mort, et alors il glisse en note un chiffre de renvoi à une seconde phrase du même texte \ Cela dit, ses lecteurs savent par cœur le témoignage de Thistorien juif; voilà, qui est en^ tendu. Mais vraiment ces deux parcelles re* présentent -elles ce témoignage, tel que M. Renan l'accepte? Il pense qu'une main chrétienne Ta relouché dans quelques mots où il est dit que Jésus était le Christ, où Tautour semble hésiter à le nommer purement et simplement un homme ! Soit : supposons que ses mots soient corrigés, effacés : le texte ainsi modifié ne parle-t-ilj comme M. Renan voudrait le faire croire, que de*Ia mort du Christ et de Tamour qu'il ava.t su inspirer?

Permettez-moi de mettre sous vos yeux tout

ce passage dont M. Renan admet l*aulhenlicité, sauf les deux resirictions que j*ai indi* quées. Le voici :

c< En même temps parut Jésus, homme « sage, si toutefois on doit l'appeler homme; « car il fit une infinité de prodiges, et il ence seigna la vérité à tous ceux qui voulurent « Tentendre. Il eut plusieurs disciples qui a embrassèrent sa doctrine, tant des gentils c< que des juifs. 11 était le Christ; et Pilate, « poussé par l'envie des premiers de notre « nation, l'ayant fait crucifier, cela n'èmpê^ tt chapas que ceux qui s'étaient attachésà lai « dès le commencement, ne continuassent à « Taimer; il leur apparut vivant trois jours c( après sa mort, les prophètes ayant prédit et « sa résurrection et plusieurs autres choses « qui le regardaient; et encore aujourd'hui « la secte des chrétiens subsiste et porleson

« nom* ». Assurément ce passage, dès qu'il est tenu pour authentique dans sa plus grande partie, se présente comme un témoignage considérable, lorsqu'on veut découvrir, dans des auteurs non chrétiens, les premières traces du christianisme. Ce témoignage, vous voyez, messieurs, à quoi M, Renan a su le réduire, vous voyez ce qu'il en fait. Il n'y a pas une réticence absolue, il y a encore moins une citation sincère : c'est une réticence nuancée d'une citation partielle qui sert à la voiler. Ces observations n'ont pas un objet de grande importance ; mais je me suis résigné, messieurs, à vous les présenter, pour vous donner un échantillon d'une tournure qui remplace, quand il le faut, des artifices plus profonds.

On m'objectera peut être qu'on ne doit pas

» AtUiquit, jxidaïq., I. XVÏII, c, iv.

imputer à un calcul, mais a un goût de M, Renan les diverses réticences dont je viens de parler. Il n'aurait pu, me dira-t-on, donner place à des observations qui contrariaient ses direi, sans être obligé de les réfuter, et, par conséquent, sans soi tir de ses habitudes, en tombant dans la polémique, pour laquelle il a une véritable aversion.

Cette excuse me touche peu. 11 y a, messieurs, deux espèces de polémique, l'une avec les hommes et l'autre avec les choses. Dans la première on se trouve en face d'adversaires qui parlent, qui discutent, qui répliquent :

cette polémique-là, M. Renan, j'en conviens, ne l'aime point. Mais la polémique avec les choses, il s'y plaît, il en fait presque à chaque page, il s'y exerce d'autant plus volontiers que les choses ne sont pas comme les hommes; elles ne répliquent pas. N*e8t-ce pas

précise me 11 l pûur cela qu'on est tenu de les faire parler si Ton veut combattre loyalement avec elles?

Si M. Renan n'aime pas à se jeter dans une certaine polémique, il se hasarde volontiers dans une certaine divination. De la pratique que j'ai désignée sous le nom de boisseau, passons donc maintenant à celle dont on pourrait trouver Temblème dans un trépied fatidique qui rendrait des oracles en matière d'histoire.

Ce n'est pas moi, messieurs, qui suis allé

chercher ce ittOt de divination. C'est M. Renan lui-même qui l'évoque, qui se l'approprie, comme exprimant très-bien une manière de procéder qui à^û avoir, suivant lui, une place dans son travail*. Elle ne doit pas être assimilée à une méthode que les interprètes des monuments antiques emploient de temps en temps avec succès. Ils cherchent à rassembler, de divers côtés, une multitude de petites données, et, pour ainsi dire, de grains de poussière al^chéologique, et lorsque ces faibles indices semblent convergeri par l'effet d'une espèce d'attraction commune, vers une hypothèse qui se présente ainsi comme étant leur point central, cette concordanee prend une signification saillante, qu'on chercherait en ^ain dans chacune de ces parcelles. Ce n'est point là de la divination, iiUrod., p, ivi

c'est tout simplement de la bonne logique.

La divination de M. Renan est tout autre chose. C'est une faculté d'artiste en matière d'érudition. Elle ne se véâmX pas au vulgaire métier d'interroger les documents, elle eonnaît l'art de solliciter doucement^ comme il le dil| les textes rebelles; elle en révèle le sens occulte d'après les inspirations du g(4i\ et le sentiment poétique remplit le rôle d'augure en histoire. Avec cela» un auteur va loin. Il se croit doué d'une «ap^e de seconde vue^ qui peut suppléer aux indications réelles, et après avoir répudié ce qu'il appelle les in* stincts imagimtif$ avec lesquels on fait de la théologie^ il les accepte en faisant de la cri-^ tique* Mais il est permis de remarquer que lorsque l'imagination produit des effets trèsvariés, qui tournent constamment vers le

t lalrod.r p. Lviii; vû^ . la note.

même but, elle ressemble un peu trop à la volonté.

Ces aperçus divinateurs, qu'il présente tout uniment comme des données historiques, ne falsifient point, en général, les parties les plus essentielles du grand sujet qu'il a prétendu traiter. Celles-ci subissent, sous sa plume, des atteintes plus condamnables que les simples fantaisies de la divination, et je les réserve pour des reproches plus graves. Toutefois les traits que je vais signaler, quoique se rapportant à un ordre secondaire, découvrent un des côtés de cette rédaction illusoire qui se joue dans tout son livre.

Il croit savoir que, dans les premiers

temps, chaque chrétien voulant avoir un

. évangile complet, le fabriquait avec des

fragments empruntés a des récits divers des

tradilion??\ ea sorte qu'il y aurait eu une variété infinie décompositions évangéliques.

Voilà apparemment ce qui fait que, dès le second siècle, nous voyons apparaître seulement quatre évangiles, dominateurs, souverains, reçus dans toute TÉglise comme ff)rmant la seule histoire authentique de la rédemption. D'un chaos de diversités innombrables, arbitraires, désordonnées, est sorti presque subitement cette éclatante et impérieuse unité. Mais où donc M. Renan a-t-il vu cette fourmilière de tablettes domestiques, de livrets individuels, qui se sont métamorphosés si vite en un seul monument authen tique? Ici l'histoire se tait^ c'est la divination qui parle.

Il a découvert, au sein de la chrétienté d'Éphèse, une grande école qui a joué un

* Introd., p. sx-xxii.

- î« rAle inysdèrieux dans les premiers temps \ L'histoire primitii^ de l'Église d'Éphèse en fait-elle mention t Nullement. En trouv6-t-ôn quelque trace dans Thlslôife eèôlésiasUqûe de TAsie Mineure? Pas le moins du Mimde.

L'histoire générale de TÉglise nôUs en dîtelle un mot? Pas davantage. Que voulez-vous?

c'est encore de la divination.

Il affirme que cette expression « frères du Seigneur, » sôus laquelle sont désignés quelques personnages de TÉvangile, « constitue « évidemment, dans TÉglièe primitive, une Ci espèce d'ordre parallèle à celui des apô- « très*. » Cet ordre est aussi dé la création de M. Renatt. D'une part, le texte de saint Paul, auquel il renvoie, n'en parie pas, et surtout ti'efi parle pas évidemtaeftl*. D'autre

^ ïnlrod., p. %tmu ' V. la noie lï.

part, il n^y a dans les écrits de Tâge apostolique pa^ un seul mot qui fasse allusion à une espèce d'ordre parallèle à celui des apôtres, lequel pourtant n'aurait pu être réservé s'il était resté inaperçu des contemporains.

C'est à la distance de dix-huit siècles que la divination Ta vu.

Les évangélistes ont raconté l'entrevue de Jésus et de saint Jean-Baptiste. Mais notre adversaire prétend que, d'après le quatrième évangile, il y en eut deux *. Il avait besoin de cela pour arranger, du moins quant à la p!ace où il voulait le mettre, le récit qu'il fait des relations de Jésus avec le fils de Zacharie. Mais interrogez le quatrième évangile, il vous répondra qu'il n'a rien dit de cette deuxième entrevue. Divination. M. Renan a eu aussi connaissance de la visite de

« Page 105.

Jésus à la vîlledeCésarée, où il lo met en face du Paniutn « qu'il vit, » pour dire, du temple de marbre en l'honneur d'Auguste, « qu'il put admirer, » et de nombreuses statues votives devant lesquelles « il s'arrêta « probablement*. » Il n'est fait mention de cette visite ni dans l'Évangile ni dans aucun autre livre : c'est encore de la divination*. Dans le passage où il se plaît à soutenir, comme chose fort probable, que, bien longtemps avant sa passion, le Christ pratiquait le. rit eucharistique lorsqu'il était à table avec ses disciples, M. Renan affirme très-positivement que dans ces repas ordinaires, où ils participaient avec lui à un même pain, le Sauveur « usait à cet égard de termes extrê- <( mement énergiques*. »

. • Page 146.

« V, la note lll.

» Page 305.

Voilà comment la faculté de deviner peut compléter, par ses illuminations, la tâche do raconter. Cet état de lucidité ultra-historique permet d'user d'une grande liberté envers les documents de l'histoire. « Les textes, a comme l'a dit un philosophe distingué, ce n'embarrassent guère M. Renan. Quand un a texte s'oppose à l'humeur particulière ou a à la grande thèse du critique, on le déclare c< accessoire, secondaire, ou faux, ou ajouté a après coup. C'est Tunique procédé de dé- « monstralionS h En logique, la valeur de ce procédé serait critiquée; en divination, elle est inattaquable.

- Quand les écarts de la divination dont nous venons de parler, se combinent avec la méthode de réticences que nous avons caractérisée tout à l'heure, il en résulte un étrange

* M. Caro, Vidée de Dieu, p. 1.'V8.

composé. Celle-ci s'altaehe à supprtmeï des observfttions qui ont de la éônsislanee ; oellé* là se complaît à produire dès visées qui n'en ont pas. Il y a une sorte d'antipathie entre la réserve calculée dô Tune et le frivole parlAge de l'autre. Mais il est dés cas dû ces choses contraires s'appellent et ëe concertent : c'eisit lorsqu'elles sont deux formes diverses d'un même art, Tart de Ikire illusion.

II me semble, messieurs, que ce que je vous * ai dil jusqûlci doit accréditer déjà auprès de vous mon appréciation du livre qui nous occupe, et pourtant je ne fais que commencer. Je vôUs ai seulement exposé quelques préliminaires de cette théorie de la prestidigitation que je veux saisir au vif dans la pratiqué de TaUteur. i^oiir vous TexpHquer plus facilement, je vais d'abord vous présenter un état sommaire des principales

opérations fallacieuses qu'il s'agit de const.i- 1er. Voici cet invenlaire anticipé ;

Eliminer une question en prétendant la traiter;

Item, appuyer une théorie sur l'escamotage de trois ou quatre mots ;

Item^ s'attaquer à ce qui ne gêne point, et ne pas réfuter ce qui gêne; . ftem, altérer par voie d'addition un texte capital;

Item^ fonder une argumentation sur un double sens imaginaire ;

Item:, soustraire les citations importantes, et multiplier les citations nulles;

Itemy diviser, scinder ce qui est uni ;

Ilem^ transposer des faits ;

Itnn^ favoriser une fausse nuance par la substitution systématique d'une expression à une autre ;

Ilem^ imaginer un procédé arbitraire pour Tatiribuer à ceux que Ton combat ;

ftevn^ transformer des faits particuliers en faits généraux ;

lîem, affirmer gratuitement un anlagonisme entre les sentiments et les paroles;

Itcm^ métamorphoser un enseignement ;

Ilem^ faire dire à une déclaration doctrinale l'opposé de ce qu'elle dit ;

/tem, procéder par voie d'omission collective;

Vous voyez, messieurs, d'après les articles de ce programme, que vous devez vous armer de^patience. La discussion où je dois entrer ne peut offrir d'autre intérêt que celui qu'inspire une bonne justice exercée envers un ^minent sophiste qui se fait un jeu de Tl^vangile.

Je veux dabord mettre à part un peu de

philosophie critique quil a introduit dans son livre d'histoire. C'est au sujet des faits de Tordre surnaturel. Il ne nie pas, dit-il, leur possibilité, il l'avait niée précédemment ; mais il en est revenu, ce qui permet de croire qu'il réviendra aussi de plusieurs autres choses. Mais il nie qu'on puisse rien constater dans cet ordre de faits sans des consultations de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine V Je dois, messieurs, vous renvoyer, quant au fond de cette singulière thèse, à ce qui a été déjà répondu dans d'autres publications, puisque lé point de vue où je me place dans ce diëcôurs né me laisse atteindre les matières qu'en tant qu'elles ont servi elles-mêmes de matériaux à la prestidigitation intellectuelle. Il est aisé d'en faire en histoire avec des récits arrangés, des

* Introd., p. Li.

textes supprimés, des citations faussés ; mais il seftible plus difficile qu'Hun paragraphe de philosophie Se prêle a la pratique de cet art. C'est pourtant ce qui est arrivée M. Renan a mis là aussi l'empreifitô- du talent dont Je Tàccuse.

L'ordre des Ibits surnaturels sur lesquels repose le christianisme et que notre adversaire attaque dans son ensemble, comprend deux grandes parties : les prophéties qui ont leur principe dans une participation surhumaine à rintelligence divine, et les miracles qui impliquent une participation du même gehré à la puissance de Dieu. Les prophéties constituent donc comme une moitié de Cet ordre de faits, moitié si importante qu'elle à. fait dire à Pascal que, si toutes les autres preuves du Christianisme disparaissaient, les prophéties Ty tiendraient eon^

sramment attaché. Or, M. Renan^ par sa manière de raisonner contre les faits surnaturels, élimine d'abord cette moitié, comme s'il n'y avait pas lieu de s'en occuper. Ce qu'il dit n'y a aucun rapport, n'y a pas de prise.

Que faut-il en effet pour constater une prophétie, par exemple celle de Daniel qui annonça pour une seule et même époque la venue du Christ, sa mort violente, l'abolition des sacrifices de la loi mosaïque, la destruction de Jérusalem par une armée étrangère et la dispersion finale du. peuple juif? 11 faut d'abord vérifier si ce document, présenté comme une prophétie, est réellement antérieur aux événements annoncés.

Personne, pas même M. Renan, ne conteste cette antériorité. Il sait que si ce document eût été fabriqué après coup par des chrétiens, il ne se trouverait pas dans la Bible des Juifs

qui nous l'ont transmise. Il n'a pas eu besoin de consulter TAcadémie dès sciences, ni celle de médecine pour acquérir cette conviction.

Il faut, en second lieu, s'assurer que les événements marqués dans cette prophétie se sont réalisés. Ils ont été éclatants sur la scène du monde. En tout cas, on aurait à interroger les documents historiques, et l'on ne voit pas comment une consultation de Guvier et de Thénard, de Broussais et de Dupuytren serait indispensable dans cette affaire.

Lorsque la concordance des événements avec là prédiction est établie, il ne s'agit plus que de savoir si une pareille vision de l'avenir ne dépasse pas la partie naturelle de l'intelligence humaine. C'est une question de pur bon sens, et il serait étrange que le bon sens ne pût être compétent à cet égard que s'il était académicien. On voit donc que Tasser-

lion de M. Renan sur là nécessité d'un con* trôle académique n'atteint pas les prophéties qui ressemblent à celte de Daniel. Il les laisse de côté, il retranche de la discussion cette première moitié des faits de l'ordre surnâtureL

Il s'en prend seulement à la seconde ixhhtié, les miracles, mais c'est pour lui faire subir aussi Topération d*un grand retranchement. Il réduit toute la question à celle de la résurrection d'un mort. Mais est-ce qu'il n'y a pas d'autres miracles évangéliques?

estce que la marche de saint Pierre sur les flots est un cas dé mort? est-ce que la multipliôation des pains dans le désert n'est pas plutôt un cas de vie? M. Renan n'essaye pas de nous dire comment l'intervention de l'Institut Serait nécessaire pour que nous puissions nous former un jugement sensé sur les

téirtoîgriQges hisldricfUéS; rdatîÉ à Celte catégorie de faits. Il la passe feoUs silence, il n'a pas un mot é[uî s'y rapporte; c'est encore une élimination.

Ce n'est pas tout. Pour la vérification préalable du décès d'un homme en vue de l'hypothèse de sa résurrection par un pouvoir divin, il nous présente un fait indéterminé, un mort anonynae, un décès en blanc, au lieu de prendre des cas bien définis, non isolés des témoignages et des circonstances qui servent à en marquer le vrai caractère. C'est seulement à des faits spécifiés que le bon sens s'attache pour les examiner. Mais si vous prenez hypothétiquement la mort quelconque d'un homme idéal, vous placez la question là où elle ne se pose pas. Dans l'ordre des choses dont il s'agit, la crédibilité résulte des éléments, pour ainsi dire individuels, qUi

constituent chaque cas en particulier. Il n'en est point des règles historiques comme des formules algébriques; il n'y a pas de quantité indéterminée en histoire. Lors donc que notre adversaire substitue une abstraction aux faits concrets, pris dans le milieu où ils se sont accomplis, il procède comme si cette classe dfe faits, qui doit être précisément l'objpt de la discussion, devait être retranchée de la discussion. \

Enfin, une autre conséquence de sa manière de procéder serait d'arriver à une dernière élimination qui serait en contradiction avec ce qu'il reconnaît lui-même. C?ci se rapporte à la résurrection du Christ. Que devons-nous prouvera ce sujet? Nous devons constater que le Christ a été revu vivant après sa mort, c'est-à-dire si les apôtres et les disciples n'ont pas été ni des idiots qui ont cru

voir pendant quarante jours ce qu'ils ne voyaient pas» des idiots qui ont changé le inonde ; ni des imposteurs qui ont affirmé obstinément ce qu'ils savaient être ta«x, des imposteurs qui ont donné leur sang pour sceller leur témoignage. Tour résoudre cette question, on n*a pas besoin d'invoquer ni Hippocrate ni Newton. Hais quant à la morl du Christ, il n'y a pas de question pour M. Ren^ lui-même. 11 admet qu'elle a eu lieu peu de temps avant l'annonce de sa résurrection.

Il tient ce fait pour indubitable, quoiqu'il n'ait pas trouvé dans les anciens documents des certificats de décès délivrés par des professeurs de la Synagogue et des médecins du Prétoire. Si donc l'examen scientifique de la mort était une condition toujours nécessaire, ainsi qu'ille prétendau commencement deson livre, il faudrait éliminer d'avance, comme

iaadmiâsible, la certitude du grand fait, dont il a praclamé, à la fm de ce même livide, la réalité.

Voilà ce qui est indus dans son ai^umentation. Il ne laisse pas ressortir cette manière de procéder, mais il la suit implicitemefit.

De Tordre général des Eaits surnaturels, une moitié est supprimée; dans la seconde moitié, un retranchement est opéré sur une bonne part; cette opération tacite continua poui».ce qui reste, et elle aboutit enfin à éliminer ce qu'il est ensuite oUigé de reconnaître. C'est le procédé de la réduction continue. Il^^n- -siste h renfermer, par suite de soustractions, la controverse sur un ordi^ général de ehoses dans les limites d*un seul point qui ne pour^ rait être, en tout cas, qu'une partie de la discussion, et à faire surgir de cette partie une conclusion qui est censée atteindre

l'oixlre tout entier. Je sais que ce genre de sophisme a été fort usité, et qu'il a un vieux nom dans les écoles. Mais, ce qui est moins commun^ c'est la désinvolture avec laquelle M. Renan sait le munier. On voit qu'il a beaucoup compté sur la portée d'esprit d'un bon nombre de ses lecteui^, qui ne se douteraient pas, en celte matière, qu'une partie, bien ou mal présentée, n'est point le tout. Je parierais qu'ils sont persuadés que, dans quelques lignes, il a tranché d'un seul coup la question de Tordre surnaturel.

Du petit coin de. philosophie critique qu'il a légèrement touché dans son histoire, transportons-nous à présent sur le terrain histo^ rique, tel qu'il l'a façonné. Ici nous retrouvous sous des formes plus saillantes les procédés de l'auteur. Veuilles, messieurs, doniler une attration particulière à rartifice

dont je vais d'abord vous parler. Il est assez significatif pour jeter du jour sur les arcanes d'un. certain genre de rédaction.

Dans ses pages sur la formation des Évangiles, M. Renan^exploite à sa façon un passage, cité par l'historien Eusèbe, de Papias, évéque d'Hiérapolis, vers le milieu du second siècle.

Voici comment il le résume :

c( Papias mentionne deux écrits sur les a actes et les paroles du Christ : 1** un écrit « de Marc, interprète de Ta pôtre Pierre, écrit «court, incomplet, non rangé par ordre c( chronologique, comprenant des récits et « des discours (Asx^evTaTîTrpax^EVTa), composé « d'après les renseignements et les souvenire c< de l'apôtre Pierre; 2° iiii recueil de sen- < tences {Xoyia) écrit en hébreu par Matlhieu,

« et que chacun a traduit comme il a pu*. »

Tel est le résumé que M. Renan prétend donner des paroles de Papias. De cette expression logiaj « oracles, » qui se trouvedans le texte, et que du reste il a rendue inexactement par les mots c< discours ou sentences, » il conclut que, du temps de Tévêque d'Hiérapolis, Tévangile de saint Matthieu ne contenait que des paroles et non des récits. Il a emprunté cette idée à deux ou trois écrivains protestants de l'Allemagne.

J'aurais à développer ici plusieurs réponses, si l'objet propre de celte conférence me permettait d'entrer directement dans les questions. Je ferais d'abord observer que des écrivains allemands et français du dix-neuvième siècle viennent un peu lard pour nous révéler, dans un mot grec d'un auteur ecclé-

1 liitrudi, p. xviu.

siasUque du second siècle» une signification posthume, que de grands hellénistes chrétiens, Toisins de cette époque, Ëusèbe, qui nous a conservé les paroles de Papias^ et saint Jérôme, qui estimait beaucoup son li« vre» n'avaient jamais soupçonnée.

Je rappellerais les textes qui prouvent, de diverses manières» que dans les Psaume de David, dans le langage de saint PquI, dane les ouvrages des Pères» la loQUtJon dont il s'agit, loin d'avoir la signification restreinte que notre adversaire lui suppose^ est employée pour désigner, soit l'Écriture sainte en général, soit les Évangiles en particulier.

Et même, sai» entrer dans quelques détails d'érudition, je pourr&is me borner à dire à M. Renan qu'il aurait dû commencer par ouvrir un bon dictionnaire tout simple-

ment. Un lexique, très-nécessaifê aux écoliers, 'n'est pâs toujours Inutile à d'autres personnes, même à un académicien. S*il eût pris la peiné dé consulter humblement, par exemple, le dictionnaire grec-laiin de Henri Esliettnè, qui fait autorité, voici ce qu'il y eût appris. Apï*ès avoir ttiai'qué lé sens du mot bgia dans les auteurs profanps, chezleèquels il signifié a oracles ,» ou du moins « oracles en prose, » le dictionnaire ajoute : ^< Les écrivains ecclésiastiques donnent le ce nom de logia aux témoignages des prophècc tes et des apôtres. Ils appellent encore « Bîïx X6yi<z (Grégoire de Nazîanze) , les c< Saintèè Lettres. Suidas interprèle dans le « même Séùs logion par ces mots : V Écriture ce divine et dixjinement inspirée^ disant que « c'est encore la signification du mot logùsr « dans les Psaumes dé David. » Ainsi lé ce-

lèbre helléniste distingue bien les deux significations de ce mot, le sens qu'il a dans les auteurs païens, et le sens plus large qu'il a reçu dans l'ancienne langue ecclésiastique, qui donne ce nom aux livres sacrés historiques ou doctrinaux. La lecture de quatre lignes de Henri Estienne eût pu épargner à M. Renan une étourderie solennelle.

J'insisterais sur ces observations, j'en ajouterais quelques autres, s'il s'agissait ici de mettre dans tout son jour l'irréflexion, l'incurie, tranchons le mot, l'ignorance sur le point en question, avec lesquelles M. Renan s'est aventuré dans un texte vraiment malencontreux. J'ai voulu seulement, puisque j'en avais l'occasion, signaler en passant une légèreté d'esprit qui, sans être de la prestidigitation, a quelque chose d'agile qui s*allie très-bien avec elle. Mais c'est de

- nu celle-ci surtout que je m'occupe avec vous, et j'ai à vous révéler en ce moment un de ses meilleurs tours.

Avant toute investigation, on pourrait déjà soupçonner qu'il y a ici un je ne sais quoi qui n'est pas franc, en voyant comment notre adversaire traite le passage de Papias pour s'accommoder avec lui. N'est-ce pas bien singulier qu'il se borne à le résumer, qu'il ne le cite pas textuellement? On conçoit qu'on ne prenne pas la peine de citer ainsi un passage auquel on n'attache point d'importance; mais, assurément, ce n'est point ici le cas. M. Renan déclare, en propres termes, que le texte de Papias est un témoignage capital \ et il s'évertue pour en tirer un grand parti. On comprend aussi qu'un écrivain qui tiendrait à économiser,

• Fntrod., p. xviif.

pour ses propres pensées, l'espace trop limité de ses pagég, s'abstînt d'y coucher tout au long un fragment étranger qui envahirait une large place. Mais M. Henan n'a pu avoir ce motif : les paroles dé Tévêque d'Hiérapôlis ont seulement quelques lignes dé plus que le résumé qu'il leur a substitué. Je conviendrai encore qu'un auteur, qui traité Thistoire en artiste, ne se soucié pas beaucoup dé sacrifier à une citation d'une formé peu élégante le pittoresque d'un tableau ou d'un récit. Mais c'est dans Une introduction et non dans une description que M. Renan fait miroiter l'autorité de Papîas ; ce n'est pas quand il raconte, c*est quand il discute. Donc, encore, une fois, pourquoi cette substitution d^un résumé à une citation? D'où vient celte tournure dont on ne voit ni la raison, ni le prétexte? Il doit avoir ici quelque motif

caché; et, pour découvrir ce secret, je vais faire, messieurs, ce que M. Renan fi'à pas voulu faire, h vais reproduire littéralement tout le.passage de Papias ; le voici î

a Marc , interprèle de Pierre, écrivit avec a soin, latlt les parole;; que les actions du « Christ, d'après ses souvenirs, mais non « dans Tordre; car i[ n^avaît pas entendu lui- « même le Seigneur, et ne Favâitpâs feuivi.

« Mais il avait suivi Pierre qui prêchait TÊ- « vangile pour Tutilité des auditeurs, mais « non comme s*il eût entrepris de mettre « en ordre lés paroles du Seigneur. Marc c( n'est donc pas répréhensible d*avôir rap- « porté quelqueâ-unes de ces choses d'après ce ses souvenirs ; Car son unique soin était de « n'admettre aucune des choses qu'il n'avait c< pas apprises, et de n'y rien mêler de faux. « Matthieu a écrit en hébreu les oracles {loyia)

- lOi -.

t* divins, et chacun lésa interprétés comme il f< a pu'. »

A une lecture un peu attentive de ce passage, une observation saute aux yeux. C'est que Papias emploie cette locution h$ paroles ihi Seigneur pour désigner les choses que saint Marc avait recueillies de la bouche de saint Pierre, et dont il s*est servi pour composer son évangile, qui ne se borne pas à rapporter des sentences ou des discours. Il est évident que le sens de cette expression ainsi caractérisée par rapporta Tévangile de saint Marc, ruine l'affirmation de M. Renan, qui prétend qu'une locution du même genre, « paroles sacrées, oracles » appliquée à l'évangile de saint Mathieu, signifie au contraire qu'il n'était qu'un recueil de sen tences.

* Eiiseb., Hist. écries., 1. lU, 31).

Et maintenant^ messieurs, serons-nous téméraires, si nous croyons avoir deviné pourquoi M. Renan s*est abstenu de rapporter intégralement et lilléralement les paroles de Papias? Ges quelques phrases fidèlement tra-' duites eussent mis fatalement sous les yeux de ses lecteurs les termes qui démontent son échafaudage. Il esquive le coup en ne citant pas; il a recours aux bons offices d'un résumé. Dans ce résumé, il se débarasse des mots fâcheux, il les supprime d'un tour de main, et toute une théorie sur la formation de Tévangile est pendue à cet escamotage.

Je crois pouvoir lui prédire que le nom du vénérable évêqued'Hiérapolislui deviendra importun, parce qu'il se rattache au souvenir d'une équipée littéraire peu honorable pour lui. Je me rappelle avoir entendu raconter, dans mon enfance, qu'une vieille

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corneille contrariait beaucoup un certain personnage, en articulant un nom qui rappelait une aventure où il avait joué un triste rôle. J'imagine que M. Renan ne serait pas tout à fait à son aise, si, dans une séance de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres, pendant une discussion animée, les échos de la salle venaient à répéter : Papias! Papias!

Du reste, il a déjà porté la peine de sa faute, et ici, messieurs, pour vous reposer un moment de cette discussion sur un texte frelaté, permettez que je rappelle une belle loi de justice qui.se produit dans le monde des intelligences. La punition la plus prompte des artifices, ce sont bien souvent les contradictions flagrantes qu'ils amènent avec eux.

Homère a dit que les prières marchent sur les pas de l'injure pour la réparer : les contradictions suivent aussi les pas deTartifice,

mais pour le punir. De ces deux choses Tune cherche à voiler des vices logiques qui ne peuvent guère éviter d'être dénoncés par l^autre. Une cause qui est assez faible pour avoir besoin de l'artifice, n'est pas assez forte pour échapper à l'inconséquence. Cette punition, qui d'ordinaire a lieu assez promptement, est en outre bien adaptée à la faute.

La vanité est au fond des manigances littéraires, quoiqu'elle y soit souvent mêlée à quelque chose de pire, et la contradiction prouvée est la verge qui humilie le plus la vanité. Dites à un sophiste qu'il à maltraité une chose vraie, il n'en paraîtra pas fort troublé : montrez lui qu'il s'est infligé un démenti, vous le verrez décontenancé et tout confus d'avoir ainsi maltraité sa propre personne.

C'est, messieurs, cette peine que M. Renan

a subie pour sa malheureuse incartade contre révangile de saint Matthieu à propos d'une expression dont Papias s'est servi pour le désigner. Comme vous Tavez vu tout à l'heure, elle signifierait, d'après notre adversaire, que cet évangile n'était alors qu'un recueil de sentences ou discoure. Eh bien, dans la page même où il introduit cette interprétation, M. Renan nous dit que les paroles de ce vieil auteur répondent assez bieii à la physionomie générale du livre appelé maintenant l'évangile de saint Matthieu caractérisé par ses longs discours ^ Mais en vérité, si elles répondent ainsi au caractère actuel de cet évangile, qui se compose, au dix-néuvième siècle, de discours et de récils, pourquoi n'auraient-elles pu s*y appliquer, dans les mêmes conditions, au second siècle?

* Introd.y p. xviu.

M« Renan s'esl-il bien entendu lui-même, lorsqu'il a placé, cote a côtc^ ces énoncés coniradictoires? De plus, au commencement de son Introduction, il déclare que, Tan 100, a lous les livres du Nouveau Testament (et « par conséquent Tévangile de saint Matet Ihieu), sont à peu près fixés dans la forme où ce nous les lisons ^ » Mais alors comment auraît-il pu arriver que la forme narrative, qui est celle de cet évangile dans létal où nous le lisong, ne s'y trouvât pas encore cinquante ans après? est-ce qu'un livre qui rie renferme que des discours, et un livre qui contient en outre des narrations sont à peu prèh semblables? comment recevriez- vous un auteur qui viendrait vous dire que le recueil des liéflexions inorales de Marc-Aurèle et la Vie de Marc'Anrèle par Capilolin sont a peu près

* Inirod., p. IV.

— uo fixés dans la même forme? est-ce qu'entre une collection de sentences et une suite de récils il n'y a pas une différence, non de degré, mais de genre? Si Tévangile de saint Ifalthieu n'avait pas une partie historique vers Tan 100, il n'avait pas du tout la forme où nous le lisons. Si cette partie historique s'y trouvait déjà, il est faux qu'elle ne s'y trouvât pas encore vers l'an 150. Je crois que M. Renan ne pourrait essayer de déguiser cette seconde contradiction qu'en disant qu'il s'est contredit à peu près.

Le procédé qu'il a suivi pour expliquer, à i?a manière, l'origine de l'Évangile, nous conduite un autre tour de prestidigitation^ dirigé contre le premier des faits évangéliques.

Eardonnez-moi, messieurs, de reproduire ici, en quelques mots, une ou deux obser-

- iil ^ vations que vous avez trouvées dans plusieurs autres écrits. Comme la matière de Tartifice est ici la nullité de raisonnement, je &uis obligé de résumer brièvement cette nullité, pour atteindre cet artifice. . Au début de ses récits, M. Renan affirme que Jésus-Christ est né, non pas à Bethléem, comme le rapporte l'Évangile, mais à Nazareth, où, suivant le même Évangile, s'est écoulée son enfance, où il a résidé jusqu'à ses trois dernières années. A l'appui de cette affirmation, l'antiévangélisle allègue le surnom de Nazaréen, qui a été donné au Sauveur, et qui a été tracé dans l'inscription même de sa croix. Cet argument mérite t il qu'on s'y arrête? Faut-il donc redire une chose vulgaire? ne sait-on pas que le surnom topographique d'un personnage se tire non pas toujours de l'endroit où il. est né,

irais aussi du lieu dans lequel il a passé là plus grande partie de sa vie, ou qui se rattache à son existence par une sorte d'adoption qu'il y avait reçue? Pour ne pas sortir de notre époque, je rappellerai seulement que François de Neufchâteau et Français de Nantes étaient originaires, l'un de Saussay en Lorraine, et Tautre de Beaucaire en Dauphiné. Il serait inutile de multiplier ici les exemples d'une chose aussi connue : M. Renan, seul, a eu la distraction de ne pas s'en douter.

Toutefois, il parait avoir senti la futilité de son argument, et il a essayé de le faire valoir par une variation du même thème, en sollicitant, suivant son expression, quelques versets de l'Évangile où il est dit que Nazareth était la patrie, le pays de Jésus. Ces textes ne sont pas du tout sollicités par lui,

mais forcés. Pour faire loucher au doigt Fenlorse qu'il leur donne, on est encore réduit à des banalités. Supposez qu'un Français, venu au monde dans le cheWieu du département de la Somme, pendant un court voyage de ses parenls, ail ensuite presque toujours résidé, sous le toit de sa famille, dans la capitale du Roussillon, on ne dira pas que sa pairie est Amiens, on dira que c'est Perpignan. Telle est la commune manière de parler. C'est frelater le sens des mots que de la méconnaître.

On avouera, je pense, que M. Renan a inal raisonné sur le sens des termes évangéliques. Cette conclusion me suffirait dans los limites d'une discussion ordinaire. Mais dans celle que j ai entreprise, je dois me demander si Ton n'est pas en droit de lui

reprocher ici un écart d'un tout autre genre qu'une interprétation erronée.

Je crois, en général, qu'il est assez difficile que des erreurs dans Tinterprétalion des textes soient innocentés, lorsqu'on les com^ met dans l'exercice de l'art de sollidler les textes. Mais, dans l'espèce, il m'est impossible de ne pas ajouter que le mauvais raisonnement est enveloppé dans un très-maU'vais artifice. Immédiatement après avoir écrit cette phrase : c< Jésus naquit à Naza- « reth, » M. Renan renvoie pour preuve à trois passages de l'Évangile : l'un de saint Matthieu, l'autre de saint Marc, le troisième de saint Jean, en marquant le chapitre et les versets où ils se trouvent. Demandez à la plupart de ses lecteurs, dont la mémoire est peu fournie en citations évangéliques, s'ils n'ont pas cru tout simplement, sur une af-

firmation aussi catégorique et aussi précise, qu'il est dit dans les passages en question que Jésus naquit à Nazarrth. Ouvrez ensuite devant eux TÉvangile, montrez-leur ces passages : ils y liront non pas que Jésus naquit à Nazareth, mais que son pays était Nazareth, ce qui, comme nous venons de le voir, est très-différent. Comment caractériser cette manière de procéder? Il me semble qu'il faudrait être doué d'une bien grande indulgence pour ne pas y reconnaître un tour de passe-passe en matière de textes.

Mais notre adversaire ne s'est pas borné à user de cet artifice dans son récit de la naissance du Sauveur. 11 y a joint une autre variété de la prestidigitation polémique.

En niant que Jésus Christ fût né à Bethléem, il a été amené à rejeter aussi le dénombrement de la population, rapporté par

saint Luc comme ayant été lu circonstance qui a déterminé Joseph et Marie à se rendre dans la petite ville de la tribu de Juda, à laquelle ils appartenaient par leur origine. 11 s'est complu à donner un démenti à l'évangéliste, et, pour justifier cette attaque, il a fait une manœuvre de controverse qui a son pendant, si je puis parler ainsi, dans la stratégie. Il y a divers points de corrélation entre la lutte des discussions et le conflit des batailles. Dans les combats, on pratique les feintes, et particulièrement celles qui ont pour but de présenter à l'ennemi un point à peu près insignifiant comme devant être un centre d'opérations importantes, tandis que Faction décisive doit s'engager sur un autre terrain. Dans toutes les guerres de partisans surtout, les chefs se sont armés de ce stratagème. 11 a lieu aussi dans la polémique;

lous les grands sophistes y ont excellé. Mais ily a celle différence que, dans la guerre, la feinte est un moyen légitime, dirigé conlre des hommes que, pouf le moment, on appelle à juste tilre Tennerai, tandis que, dans la polémique, c*est une manœuvre déloyal** contre un ennemi qui s'appelle la vérîlé.

Voyons comment M. Renan Ta mise en pratique dans le cas dont ir s'agit. Le démenti donné par lui à suint Luc s'appuie principalement sur un passage de Thislorien Josèphe, duquel il conclut que le dénombrement de la population auquel se rattache, dans le récit de Thistorien sacré, le nom de Ouirinus, n'a eu lieu que plusieurs annéos après l'époque marquée dans rÉvangile.

Vous pensez bien, messieurs, que le texte do Josèphe n'a pas été découvert par M. Renan.

Les questions qui s'y rapportent ont été lon-

^ 118 guement débattues par les commentateurs de rÉcriture sainte, les apologistes du Christianisme et les historiens de TÉglise. Je suis obligé de rappeler ici très-brièvement quelques-unes des considérations qu'ils ont développées.

On a fait observer, en adoptant la version de la Vulgate, que saint Luc distingue deux recensements; que lé premier fut un simple dénombrement de la population, que le second, dont l'autre avait été la préparation, fut un recensement des fortunes, base de Timpôt; qu'ils constituaient ainsi une même opération graduellement accomplie, et qu'elle peut être désignée par le nom de Cyririus, qui en avait conduit les préliminaires à un résultat définitif. On a pensé aussi que Cyrinus, qui présidait, comme gouverneur de la Syrie, au recensement des fortunes, avait

Clé investi d'une misgion extraordinaire : le dénombrement de la population ; ce qui permettait de lui attribuer cette mesure, comme à la principale autorité, bien qu'elle eut été exécutée immédiatement par le magistrat romain qui avait à cette époque le titre de gouverneur du pays. D'autres critiques, s'attaçhant au texte grec, ont fait remarquer qu'il peut très-bien être traduit ainsi : « Ce a dénombrement fut fait avant que Cyrinus « fût gouverneur de Syrie. » Avec cette traduction, admise par de savants hellénistes, toute difficulté disparaît; les passages de saint Luc et de Josèphe se trouvent matériellement d'accord. On a fait valoir encore d'autres observations que je passe pour abréger. Remarquez, messieurs, que je ne suis point obligé d'entrer ici dans cette discussion; j'ai dû seulement, pour Tobjet que je

me propose, indiquer les quelques points sur lesquels s'appuie rargumenlation des commentateurs chrétiens de l'Évangile. Hais il arrive assez souvent que, dans les controverses, quelque écrivain mêle aux raisons qui ont de la consistance un argument infirme ou caduc. On a signalé une ou deux inscriptions latines, d*où l'on a prétendu inférer que Cyrinus avait été investi du gouvernement de la Syrie à deux époques différentes; ce qui cadrerait avec la version du texte dje saint Luc donnée par la Vulgâte. La plupart des savants chrétiens qui se fïOnt occupés de la question dont il s'agit ne se sont pas fondés sur cet argument.

11 n'a eu dans l'ensemble de la discussion qu une place secondaire et accessoire : les b^ses de la critique orthodoxe sont restées indépendantes de cet appui, au moins pro-

blémaiîque. Dans cet état d'une controverse, que doit faire un écrivain qui ne veut pas mystifier ses lecteurs? doit- il ne leur signaler que l'argument caduc, et ne pas leur laisser supposer qu'il y en a d'autres? C'est pourtant ainsi que M. Renan procède. Il ne se fait qu'une seule objection, c'est précisémeutrobjection futile; il ne s'attaque qu'au moulin à vent. Mais de touslesautres raisonnements des savants chrétiens, pas une mention, pas un mot, pas une ombre.

D'un. tour de plume il fait monter à la surface de la discussion ce qui ne le gAne pas, tandis qu'il met dessous ce qui l'embarrasserait. Dans un autre genre, cela s'appelle foire sauter la coupe. De bonne foi, messieurs, comment voudrait-on que beaucoup de lec teurs^ peu au courant, j'imagine, de cette

vieille question chronologique, ne fussent pas dupes d'un pareil jeu?

Je trouve, ici une seconde occasion de vérifier la remarque que j'ai faite précéderanientsur cette loi de justice inlellectuelle qui attache les contradictions aux artifices. Cette loi n'a pas permis que M. Renan écrivit une note sophistique de quelques lignes contre un verset de saint Luc sans se donner un démenti à lui-même. En attaquant le récit évangéliquesur le recensement de la population, il assure à son public que cette mesure n'a pu être appliquée qu'aux provinces romaines proprement dites, et nonaux'réT gions qui, comme la Galilée, formaient des tétrarchies vassales de Rome. Il affirme ^ela du ton le plus péreniptoire ^ Mais poursuivez, passez seulement quelques feuillets, vous

* Page 20.

trouverez que le recensement « ordonné par « Cyrinus (an VI de Tcre chrétienne), causa c< une grande fermentation. Un mouvement c< éclala dans lès provinces du nord*. » Voilà donc dans les provinces du nord, dans la Galilée, un recensement effectué, selon le calcul de notre adversaire, en Tan Vi de l'ère chrétienne. Mais est-ce qu'en Tan VI de l'ère chrétienne la Galilée était déjà réduite en province romai&e? est-ce qu'elle ne continuait pas d'être placée sous un régime différent, diaprés M. Renan lui-même, qui, dans un passage où il parle de cette époque, et qu'il a oublié, nou? représente Hérode Antipas comme étant alors lélrarqne de la Galilée et de la Perée?

Il y avait donc, de son aveu, des recensements dans les tétrarchies. et précisément

» Page 59-60.

da ns celle où il avait prélen lu qu'une pareille mesure ne pouvait pas avoir lieu. Le voilà qui affirme ce qu'il avait nié d*abord, parce qu'il lui convenait en ce moment-ià de nier.

Cette contradiction pçut sans c'oute être mise sur le compte d'un oubli, car on ne se contredit point par plaisir, surtout quand on se contredit si vite. U n'en résulte pas moins que, pour infirmer 'le récit de saint Luc, il a étourdiment avancé, comme chose incontestable, ce qui est quelques instants après, non pas contesté seulement^ mais formellement réfuté par lui.

Les contradictions qui marchent à la suite des artifices ne doivent pas détourner trop longtemps notre attention des artifices euxmêmes. Je me hâte d'y revenir; je vais déployer devant vous un système de procédés qui s'étend comme un réseau sur tout son

lÎTre. Nous en avons dojà remarqua plusieurs maîHes, maisje tiens à décrire la contexture de ce filet. 11 se compose principalement de citations que Taiiteur représente par des numéros de renvoi, et aussi de quelques assertions capitales, qui, sans être pourvues de cet appareil, croient pouvoir se produire à l'ombre de la garantie que rérudition ichiffrée qui les environne semble étendre sur elles.

Les numéros de renvoi à des textes sont pour les histoires ce que soirt les chiffres pour les budgets. 11 y a un mot célèbre sur Tart d'arranger les chiffres dans une loi de dépenses et de recettes; il y a aussi Tart d'exploiter, dans un livre historique, les numéros muets qui renvoient à des citations.

Ceux qui sont très-versés dans les questions'do finances connaissent a fond lès varié

tés de l'adresse que Ton peut mettre dans le dispositif d'un budget. Le public ne connaît guère que deux manières d'introduire de graves inexactitudes ; la première, ce serait de faire figurer des chiffres qui ne seraient point contenus dans les rapports officiels des administrations; la seconde se produit si des chiffres qui sont censés représenler des faits économiques* sont combinés de telle sorte, qu'ils leur donnent en apparence une valeur qu'ils n'ont point en réalité.

De même, les citations représenléespar des numéros peuvent indnire en ^çrreur par deux voies différentes : d'abord si les textes auxquels on renvoie n'existent pas ; ensuite s'ils ne disent pas ce qu'on leur fait dire.

L'attention de M. Renan n'est pas assez distraite I our dévier de la ligne droite parle premier de ces deux écarts; mais sa plume

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légère et hardie prend ses ébats dans le second. Il ne cite pas faussement des textes qui n'existent point : seulement il cite à faux des textes qui existent.

Avant de lire son livre, je n'avais jamais songé à compter et à formuler les diverses manières de faire manœuvrer les citations, mais, en examinant la contexlure de cet écrit, j*en ai remarqué un boti»nombre que j'ai cherché à définir et à classer. Je vais faire un peu ce qu'on fait dans un traité de logique lorsqu'on explique les diverses espèces de sophismes, de ces tours en dialectique qui se jouent des idées : je veux réunir dans un même cadre plusieurs sortes de ces tours en histpire où l'on se joue des textes, surtout lorsqu'ils ne sont que chiffrés, n y a peut-être d'autres artifices de ce genre qu'on ne renconire pas dans le livre

que je tamise. Je ne prétends donc point qu*ll soit possible d'en déduire une théorie tout à fait complète de la prestidigitation littéraire en matière de citations à faux. Mais les traits qui vont figurer devant vous forment au moins une partie très-considérable et très-curieuse de cette intéressante théorie.

Elles se rapportent à huit espèces différentes dont voici la liste :

V L'addition;

'2' La duplicité de signification ;

5' La soustraction;

4"" La multiplication;

5* La division ;

6^ La transposition explicite ou implicite;

T"" La substitution ;

8° I/oraission en grand.

Je ne puis mieux ouvrir cette liste accusatrice que par les justes observations dus

- 12a— savant critique sur un texte faussé par voie d'addition: *•

« Mais, disons-le sans détour, il y a ici quelque chose de plus grave qu'une substitution des cousins aux frères de Jésus sous le même nom, substitution rapportée par M. Renan à l'ignorance des évangélistes, et qui n'est qu'un escamotage habile dont il a tout l'honneur. Quand, en effet, il dit que c< l'évangéliste met dans la bouche des gens de Nazareth l'énumération dts frères selon la nature*,» il interprète faussement son témoignage, comme le montrent d'autres indications du même auteur, où il est prouvé que ces frères sont des cousins* Mais quand en note il ajoute :

Les quatre personnages qui sont donnés (Matth., xni, 55 ; Marc, vi, 3) comme fils de

* Page '25. *

« Marie mère de Jésus... » il ne se boiae pas « à imputer aux évangélistes une opinion « qu'ils n'ont pas eue, il leur impute un mot a qu'ils n'ont pas dit; car dans les passages « cités, les quatre personnages sontappeU's « non pas fils de Marie mère de Jésus ^ mais « frères de Jésus ^ c'est-à-dire cousins, comme « les mêmes évangélistes l'expliquent ailleurs « en les disant fils d'Alphée ou Cléophas, et « de Marie, sœur de la sainte Vierge. Dire, a comme M. Renan, qu'ils y sont « donnés « comme fils de Marie mère de Jésus, » ce « n'est plus seulement émettre une fausse c< interprétation, c'est commettre un faux *. » J'ai marqué en second lieu la duplicité de signification. Ce tour se produit lorsqu'on attribue, sans hésiter, à un mot important

' La vie de Jésus et son nouvel historien, par M. U. Wallon «

deux sens opposés, dans des passages auxquels on renvoie par des chiffres, tandis que si les chiffres étaient remplacés par les textes ce même mot ne présenterait que le même sens. C'est ce que M. Renan a fait pour cette expression « frères de Jésus, » dont j'ai déjà parlé. D'une part il convient qu'il résulte du récit évangélique que cette expression est appliquée à des cousins du Sauveur ; d'autre part, il veut qu'il y ait aussi des versets où elle se rapporte à des frères proprement dits. Il doit donc y avoir, entre ces divers passages, une différence qui autorise à entendre cette qualification tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Eh bien, faites-en l'épreuve:

prenez ces textes*. Vous y verrez une différence dans les choses racontées, mais pas du tout dans le sens des termes employés. Parmi

• Voy. lu note IV.

les personnes désignées, les unes croient au Sauveur et le suivent en disciples, les autres n'ont pas foi en lui et le repoussent. Ce n'est pas une chose extraordinaire que dans une parenté, entre cousins aussi bien qu'entre frères, il y ait des dissidences de sentiments, de croyance, de conduite. Celte diversité n'affecte nullement la signification du mot ; vous n'apercevrez à cet égard aucune différence appréciable à un coup dœil microscopique.

Selon les textes comparés, il y a emploi unique et identique du même terme; suivant les numéros du renvoi, il y a deux emplois contradictoires. Ces chiffres alignés sont aussi complaisants que les textes vérifiés sont impitoyables.

J'ai réservé ici une place particulière à un (le ces versets évançéliques parce que Topération à laquelle M. Renan soumet les pa-

jfl(il rôles qu'il renferme, a quelque chose de fort instructif pour les lecteurs de son livre. Elle résout ce problème de prestidigitation his- ' torique : étant donné un témoignage dont la signification est très-nettement circonscrite, comment le transporter dans nue autre signification? Il s'agit ici du texte de saint Matthieu, reproduit par saint Marc, où il est rapporté que Jésus étant venu en son pays, plusieurs habitants de Nazareth disaient .

a D'où lui sont venus cette sagesse et ces mi- « racles? n'est-ce pas le fils du charpen- « tier? sa mère ne s'appelle-t-ellepas Marie, « et ses frères, Jacques, Joseph, Simon et a Jude' ?» M. Renan tenait à tirer parti de ce passage, où des frères de Jésus sont désignés à la suite du nom de Marie, sa mère.

Mais il a très-bien compris qu'il ne pouvait

« MatUiieu, xiii, 55-56; Marc, ti, 2-3.

Texploiter, en le prenant dans son intégrité, puisqu'il reconnaît lui même que les personnages qui y sont nommés frères d| Jésus étaient ses cousins. C'est uije chose remarquable que le verset de l'Évangile qui semblait se prêter le moins mal à son interprétation contienne précisément les noms qui la repoussent de la manière la plus catégorique. Comment donc tournera-t-il en sa faveur ce texte si évidemment hostile? Pour opérer celte évolution, il a imaginé de dire que les noms des cousins de Jésus se sont glissés dans ce passage par distraction. Ainsi, du même verset il maintient quatre mots qui lui plaisent, et il retranche quatre mois qui lui déplaisent, parce qu'ils le contredisent Irès-formellement. Ailleurs il sollicite des termes, ici il les ampute. C'est moyennant ce • coup de scalpel qu'après avoir reconnu qu'un

texte est fixé dans un sens, il le fait lestement sauter dans un autre.

F.e moyen qu'il a employé à cet effet rentre dans le procédé qui est désigné sous le nom de soustraction dans ma précédente liste. Cette opération commence à percer, comme vous pouvez vous le rappeler, dès le début de son livre, dans le résumé qu'il fait (lu texte dePapias, et elle se reproduit dans plusieurs autres pages.

Ainsi, pour prouver que Jésus-Christ n'attachait au baptême « qu'une importance secondaire ,» il cite une parole qui ne prouve pas du tout ce qu'il veut, et qui, du reste, -se rapporte au baptême pratiqué par saint Jean, et non au baptême ordonné par le Sauveur; mais celte injonction solennelle du Christ : « Allez, et enseignez toutes les na- « tiens, les baptisant au nom du Père, du

« Fils et du Sainl-Ksprit, » il la soustrait à ses lecteurs : ses chiffres muets ne renvoient pas à cela.

Il prétend que le Christ s'est corrigé luimême, attendu qu'il avait d*abord enjoint à ses apôtres de ne pas s'adresser aux païens, et que plus tard il leur a enjoint de prêcher TKvangile à toutes les nations. Mais à ce sujet, il soustrait deux circonstances capitales, savoir que le Sauveur intime la première prescription dans le commencement de sa vie publique, au moment où il venait de choisir ses apôtres, et qu'il promulgue la seconde, lorsque, à la fin de sa vie terrestre , il donne aux apôtres leur mission définitive. Il a donc, non pas corrigé, mais développé le plan de la prédication de .rÉvangile. Ces deux circonstances sont a cet égard tres-caractérisliques. Les chiffres

muets du critique ne renvoient pas à cela.

Lorsqu'il veut insinuer que Jésus estimait peu le jeûne, il se réfère au reproche de ne pas jeûner qu'on adressait aux apôtres. Mais ù ce sujet, il commet quatre soustractions, premièrement la réponse du Sauveur : « Les c< amis de Tépoux peuvent ils être dans la c< tristesse et dans le deuil pendant que Téc( poux est avec eux? Mais il viendra un Ci temps que Tépoux leur sera ôlé, et alors ce ils jeûneront ^ » Secondement les versets qui relatent le jeûne de Jésus-Christ cans le désert ; troisièmement ses recommandations sur la manière de jeûner, qui sont contenues dans le Sermon sur la montagne, et qui se trouvent en parallélisme sur l'aumône et sur la prière; quatrièmement les passages ilesActeii;o\x il est rapporté que les Apôtres

« Mallh.,ix, 15.

joignaient leur jeûne à la prière, conformément à ce que le Sauveur avait annoncé pour le temps où il ne serait plus avec eux. Les chiffres muets du critique ne renvoient pas à cela.

Il se plaît à dire que le droit de propriété était aboli dans la première Église chrétienne de Jérusalem, parce qu'on y déposait aux pieds des apôtres, pour les besoins communs, le produit de diverses ventes; mais il soustrait la déclaration de saint Pierre, annon* çanl hautement que ces dons étaient libres et non obligatoires. En rapportant ce fait, il supprime ce qui le caractérise. Les chiffres muets ne renvoient pas à cela.

Je vous fatiguerais trop, messieurs, si j'entreprenais d'énumérer tous les délits de ce genre. Vous pouvez consulter, à cet égard, des écrits très-connus, et vous resterez con-

vaincus qu'il sérail (jifficile de trouver un livre prétendu historique où la licence des soustractions ait été portée plus loin.

J'attache moins dlniportance à une autre manœuvre, que j'ai appelée la multiplication ; mais il n'est pas inutile d'en dire un mot. Elle n'estqu'un petitarliliced apparat.

On la rencontre dans quelques noies où le critique, après avoir numéroté, comme preuve, une citation qui ne prouve rien, renvoie aussi par numéros à plu'sieurs autres passages qui ne disent rien de plus. C'est, comme force probante, une multiplication de zéros. Ces chiffres sont des figurants, voilà tout.

Il y aune manière de citer à faux qui a lieu par voie de division. C'est lorsque, dans l'intérêt de TcxposG qu'on veut faire, on attribue à un personnage d'importantes et solen-

nelles paroles dans une toul autre circonstance que celle où il les a prononcées. A cet égard, le sublime discours qui a été Texorde des enseignements du Sauveur subit, sous la plume de M. Renan, une opération étrange.

Il en retient une partie pour le sermon prononcé sur la montagne, et, quatre-vingts pages plus loin, il en transporte une aulre partie dans la prédication du lac. La partie r^u 11 place en premier lieu , contient des choses qui rie se trouvent que dans la seconde moitié du discours ; et celles qu'il met en dernier lieu, ce sont précisément les paroles par lesquelles le discours commence.

Cette division lui fournit le moyen d'ajuster les textes à ses idées sur ce qu'il appelle les progrès de Jésus. C'est dans ce butqu'il s'arroge un plein pouvoir d'érarteler cet enseignement auguste, pour en coUoquer les

membres^i sa convenance, à peu près comme un prestidigitateur qui brise un vase pour en faire servir les fragments séparés i\ un effet qu'il veut produire.

Jl a fait jouer le ressort delà transposition des textes dans son récit de Tentrevue de Jésus-Christ avec saint Jean-Baptiste. Les évangélistes s'accordent à la placer au début desa carrière publique : M. Renan la met après cette première époque. Quelle raison en donne-t-il? Il se borne à dire que le baptisie du Jourdain n'eût pas reçu Jésus-Christ avec tant de respect, d'obéissance et d'humilité, si la renommée ne lui eût pas encore apporté le bruit de ses prédications. C'est opposer quelque chose de bien futile au témoignage unanime des quatre évangélistes En mettant à part toute lumière surnaturelle, il suffil, pour expliquer la conduite

de Jean, au moment où Jésus venftit lui demander humblement le baptême, qu'il ait attendu la prochaine apparition du Messie> et qu'il ait cru aux récits merveilleux sur es circonstances qui avaient précédé, accompagné et suivi la naissance de celui dont il recevait la visite. Mais, à défaut de bonnes raisons, quel intérêt avait M. Renan à intervertir l'ordre marqué, à raconter les premiers épisodes, de la prédication évangélique avant le grand acte d'humilité qui les précède dans l'Évangile? Je ne puis y voir qu'un intérêt, non d'historien, mais d'artiste en histoire.

C'était obtenir, pour l'arrangement de sa narration, une attrayante mise en scène, que de présenter le christianisme naissant comme «une délicieuse pastorale*. » La visite de

» Page 67.

Jésus à Jean u'offiait, au contraire, qu'une teinte austère, et, par les questions qu'elle provoquait sur le rit du baptême, elle se prêtait bien plus aux annotations d'un dissertateur qu'aux fantaisies d'un artiste. Le témoignage des quatre évangélistes devait fléchir devant les convenances de l'art, et l'idylle de la Galilée a pris la place de l'entrevue du Jourdain.

Voilà comment il façonne les choses selon son plan^ et non son plan selon les choses.

Quand Vertot, l'historien de Malte, disait :

et Mon siège est fait, » il refusait seulement de rectifier son récit d'après des renseignements retardataires; mais M.Renan a un sans-façon beaucoup plus marqué avec les lextes : il arrange son récit sans eux, malgré eux, et contre eux.

La trailsposition est un jeu tnoins fin que

la substilulioa, qui sait échappera un coup d'œil même exercé, surtout lorsqu'elle porte seulement sur un échange de termes. Cet artifice est à la fois très-significatif et très-délié :* il peut ttre petit comme procédé, et grand comme signe. Le remplacement d'un mot par un autre qui semble avoir la même portée, n'a rien de saillant, et, en apparence, rien de suspect; mais dans certains cas, comme nous allons le voir dans l'exemple suivant, il marqueun singulier degré de perfection dans l'art de ménager les nuances trompeuses.

Je prends cet exemple dans l'exposition que M. Renan fait, à sa manière, de la pensée fondamentale que le Sauveur a voulu réaliser. 11 convient bien que le Christ a eu l'idée d'un paradis et d'un enfer. Il appelle cela une conception apocalyptique. Mais il croit que la pensée dominante n'était pas là. Il est pro-

bable, suivant lui, que l'œuvre, à laquelle le Christ se dévouait, était* surtout un royaume de l'âme établi sur la terre*. Il la renferme ainsi dans les limites d'une conception socialiste relative à Tordre présent. Or l'œuvre du Christ est appelée dans l'Évangile le royaume des cienXy ou le royaume de Dieu. La seconde expression, isolée de la doctrine générale du saint livre, pourrait s'appliquer à une œuvre divine qui aurait tout son accomplissement ici-bas. Mais la première ne pourrait être mise, même séparément, sous les yeux des lecteurs, sans réveiller l'idée d'une institution, qui, tout enayant son action sur la terre, a son but au ciel: Que fait M. Renan en jouant avec ces deux mots dont l'un le contrarie?

Quand il commence à exposer comment Jésus- Christ avait d'abord conçu son œuvre, il glisse

incidemment cette remarque que le nom et royaume des deux » était équivalent à l'autre, qu'il servait à désigner la même chose. Moyennant cette précaution, lescritiques ne pourront point lui reprocher de n'avoir pas laissé à ce mot un petit coin où il peut figurer, de l'avoir complètement exclu.

Mais, longtemps après, lorsqu'à un intervalle de près de deux cents pages, il traite de la forme définitive des idées de Jésus sur son œuvre, il n'oublie pas l'art d'éliminer et de grouper les mots. L'expression qu'il trouve commode, il l'emploie constamment, il la reproduit, dans les pages d'un seul chapitre, plusieurs fois : l'autre expression, pas une seule fois. Tout reflet de la pensée du ciel s'est effacé dans sa phraséologie, et son exposé socialiste a la teinte qu'il voulait lui «lonn'cr. La foule des lecteurs n'y entend pas

malice. Elle ne soupçonne rien dans le choix qu'il a fait entre les deux termes; elle n'y prend pas même garde, etie tour passe sans être aperçu.

On voit par là quelle vigilance minutieuse les grands sophistes apportent dans Texercice de leur art. Ils en soignent la pratique jusque dans des détails presque imperceptibleS) et ils sauraient mettre, s'il le fallait, de l'artifice dans un atome.

Mais à côté des petits manèges se placent les grandes opérations. Telle est celle que j'ai désignée sous le nom d'omission collective.

Elle n'a pas pour objet d'altérer le sens de quelques textes qui se trouvent dans les pages d'un écrit qu'on est censé analyser; elle tend à défigurer l'esprit môme qui anime ces pages. Si vous faites disparaître, pan une sorte d'éclipsé, toute une collection

de passages qui déterminent le caractère intrinsèque d'un ouvrage, dont vous prétende:^ représenter le contenu, ce n'est pas une partie du livre, c'est le livre lui-même que vous citez à. faux. Cette fausse citation en grand couronne, dans l'œuvre de M. Renan, celles qu'il s^est permises en détail.

Ce sceptique déclare que, sauf quelques vues sur le Père, le Fils, l'Esprit, nulle théologie n'apparaît dans l'Évangile \ ou, en d'autres termes, qu'aucun enseignement dogmatique n'y fait sentir sa présence.

€omme il n'y a plus lieu ici de recourir à des chiffres taciturnes, qui ne sauraient renvoyer à Une- absence, il n'indique rien, et il affirme tout.

Pour être dupe de cette affirmation si gratuite, il faudrait ou n'avoir pas lu l'Évangile,

* Page 207.

OU ne vouloir reconnaître les dogmes que lorsqu'ils sont présentés sous la forme où nous sommes accoutumés à les voir exposés dans les catéchismes, les décisions de TÉglise, les traités de théologie. Les dogmes, ^ comme les préceptes, se produisent, dans les enseignements du Christ, à mesure que les circonstances amènent une occasion opportune pour quelque instruction particulière. Après le Discours sur la montagne, qui fut le préambule de la prédication évangélique, les maximes pratiques , aussi bien que les énoncés doctrinaux, y sont à. 1 état de dissémination avec une grande variété de paroles simples, pénétrantes, populaires, qui n'affectent nullement les formes du langage de la législation et de la science. La morale n'y est pas plus une ordonnance, que le dogme n'y est une thèse. Mais, de même qu'on peut faire

nn résumé de la partie morale de l'Évangile, on poul foimuler un sommaire de sa partie dogmatique. Celui qu'une rédaction rapide mo permet de tracer ici n'a pas besoin d^ôtre complet pour réfuter un grand paradoxe.

Dieu est distinct du monde, et il y a eu lui le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

La Providence gouverne le monde*

Au-dessous des anges, qui voient la face de Dieu dans le ciel, il y a les hommes, dont la nature se compose d'une âme et d'un corps.

La grande affaire, la fin dernière de riiomme, est de se sauver, d'éviter Téternollo damnation pour obtenir la béatitude éternelle.

C'est pour sauver l'homme que Jésus- Christ est venu sur la terre,

(iOmmc fils de Dieu, il était avant que ie

monde fût ; comme fils de l'homme, il est mort et il est ressuscité.

Les prophètes qui ront annoncé, et les miracles qu'il a opérés sont les signes auxquels on doit le reconnaître.

Il est le Messie et le Sauveur des hommes.

Pour faire son salut, l'homme, doué du libre arbitre, a besoin de la grâce divine.

La prière peut obtenir tout ce que le fidèle doit demander.

Le baptême est nécessaire.

La cène eucharistique, instituée par le Christ, contient le mystère de son corps et de son sang.

Le Christ a communiqué le pouvoir de remettre les péchés.

Les pratiques de pénitence et de mortification sont nécessaires.

Le Christ a fondé, dans la personne de ses

apôtres, une mission qui doit durer jusqu'à la consommation des siècles.

Jl a établi une Église ou société spirituelle, distincte des sociétés civiles et politiques.

Il a déclaré à Pierre qu'il édifie sur lui cette Église.

L'enfer ne prévaudra point contre elle.

A la fin des temps, il y aura la résurrection des morts et le jugement dernier.

Vorlà, cerne semble, une assez belle liste de dogmes qu'il est facile d'extraire des pages sacrées qui sont lues et relues depuis dix-huit siècles. Sans doute on a disputé sur les enseignements relatifs à la foi ; on a disputé également sur ceux qui concernent la morale : s'ensuit-il qu'il n'y a pas de morale dans l'Évangile? Aussi , malgré toutes ces controverses, il a été toujours reconnu qu'il renferme- ces deux ordres d'enseignements

Les préceptes s'y combineat avec les dogmes.

C'est ce caractère dogmatique que M. Benan veut effacer. Il cite bien, de distance en distance, certaines choses qui s'y rapportent et qu'il entremêle à ses récits, mais il ne les présente point comme des dogmes; de telle sorte que lorsqu'il vient à formuler une proposition de rÉvangile an point de vue théologique, il la réduit à rien. J'ai donc le droit de conclure qu'en traitant , à peu près comme si elle n'existait pas, la collection des textes où s'empreint le caractère dogfnatique de l'Évangile, l'adversaire a défiguré en grand le livre sacré dont il prétend être le commentateur fidèle.

Mais s'il a recours à cet escamotage de textes pour effacer dans l'Évangile le caractère dogmatique, il suit des procédés plus saillants pour défigurer sa morale. 11 s'at-

tnche jxarticulièremeni à la mettre en antagonisme avec deux grandes bases sociales, la propriété et le mariage.

11 fait passer la réprobation évangélique de Tavarice par une filière au bout do laquelle elle se confond avec la condamnation de la propriété. Il dit d'abord « que dans la a société nouvelle, Tavarice était le péché cac< pital*. » Il cite à ce sujet, par un numéro de renvoi, la parabole delà semence: « Celui « qui reçoit la semence parmi les épines, c< c'est celui qui entend la parole, mais en- « suite les sollicitudes de ce siècle, et l'illu- « sion des richesses étouffent en lui cette « parole et la rendent infructueuse». » L'avarice qui étouffe la vérité dans Tâme est sans doute un péché capital, mais il n'y a

«Saint Matthieu, XIII, 22.

rien dans cette doctrine de bien antipropriétaire.

Il cite aussi un passage de l'Évangile où le Sauveur s'élève contre un riche qui ne songe à user de sa fortune que pour manger, pour boire, pour faire bonne chère*. Assurément, c'est là aussi un désordre capital, mais le blâme sévère qui lui est infligé n'a rien encore, ce semble, de bien antipropriétaire.

« Or, il faut bien remarquer, ajoute M. Re- « nan, que le péché d'avarice contre lequel « la morale chrétienne a été si sévère, étnit (( alors le simple attachement à la pro- .

« priété*. » Entre l'usage brutal de la propriété et la possession compatible avec le bon usage, la différence est grande. Il faut donc trouver quelque point interm/*diaire où ils se

» Saint Luc, XII, 15 èl suivants.

*PaM 173.

reconnaissent et s'identifient dans une même condamnation. Ce point de fusion doit être cherché, selon M. Renan, dans un épisode de rÉvangile. Un jeune homme qui possédait de grande 5 richesses, s'approche de Jésus, et lui demande ce qu'il faut faire pour posséder la vie éternelle*. Jésus lui répond : a Si vous voulez entrer en la vie^ gardez les a commandements. Vous ne tuerez point; « vous ne commettrez point d'adullère^ vous « ne volerez point, vous ne ferez point de « faux témoignage. • .

Voilà qui est nécessaire, voilà la règle obligatoire. L'interrogateur réplique qu'il fait tout cela depuis sa jeunesse. Alors le di-

* Matthieu, xix, 21 ; Marc, x, 21 et suivants; Luc, xviu. 32, etc.

vin Maître ajoute : « Si vom voulez être par- « faitj vendez tout ce que vous avez et donce nez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor « dans le ciel ; puis venez et suivez-moi. »

Voilà le conseil de perfection. Mais le jeune homme que le Sauveur juge être appelé au genre de vie qu'il menait lui-même n'a pas le courage de suivre sa vocation. A la vue de sa faiblesse, le Sauveur exprime, par. un proverbe énergique, combien il est difficile à un riche d'avoir entrée au rovaume de Dieu. Entendue dans le sens déterminé par le précédent colloque, c'est-à-dire d'entrer non pas dans cet état où Ton est en règle par l'observation des préceptes, mais dans cet clat où l'on s'élève à la perfection par la pratique des .conseils , cette distinction si clairement marquée ne permettait pas à M. Renan d'effectuer la transmutation de

simple attachement que tout propriétaire a pour sa propriété en un désordre capital de Tavarice, dont il a rappelé d'abord la réprobation. Aussi brouille-t il les idées. À la distinction formulée par le Sauveur lui-même, il substitue la confusion dont il a besoin ; il joue sur le double sens du mot c< avarice »

l/atlachement abusif aux richesse^ constituait ce vice alors comme aujourd'hui ; cette" règle s'applique non-seulement à quelques disciples choisis, mais aussi à tous ceux qui étaient, dans un sens large, disciples du Christ, qui avaient foi en lui, qui voulaient suivre ses enseignements sans renoncer ni à la jouissance de leurs biens ni a leur vie de famille. Tels étaient, pour ne citer qu'un exemple, Lazare et ses deux sœurs. Quant à ceux qui étaient ses disciples dans toute la force de cette dénomination^ qui avaient

tout quilté pour suivre sa personne, pour pratiquer la perfection dans sa société intime, Tavarice pour eux consistait dans une disposition d'attachement à ces choses terrestres auxquelles ils avaient renoncé pour embrasser ce genre de vie. Ce mot a le premier sens dans les textes que M. Reoan cite d'abord, et il prend le second xlans l'application qu'il en fait. La manière de caractériser la morale chrétienne suppose que ce qui était une condition pour être admis dans la société des parfaits était aussi une loi générale pour l'Église que le Christ fondait. Grâce à cette confusion, l'inobservation d'un simple conseil finit par rentier, sous la plume de M. Renati, dans la prévarication fondamentale qui a été pour lui le point de départ de son opération dialectique,

Voilà comment il prouve que TÉvaiigile gape rinstitution de la propriété. En voyant ce nouveau trait de sa façon, en rajoutant à ceux que nous avons déjà vu faire, j'ai le droit de retourner contre lui quelques préceptes que ce rapporteur infidèle rapporte dans sa réponse, et de lui dire : Si vous voulez entrer dans la vérité, qui est la vie de récrivain, commencez par observer au moins le commandement qui défend de prêter aux textes un langage qu'ils ne tiennent pas. Ne leur faites pas rendre un faux témoignage, ne les corrompez point par une version adultère, ne les volez pas, ne les tuez pas. Si, dé plus, vous voulez être parfait,, citez-les littéralement.

Cet avertissement est encore mieux mérité par la fausseté suivante, qui atteint la parole de Jésus-Christ sur le mariage. Il dit :

« La cessation de la génération fut souvent c< considérée comme le signe et la condition c< du royaume de Dieu ^ » Notez que lorsque M. Renan nomme le royaume de Dieu, sans addition ni restriction, il parle du royaume terrestre, et que cette phrase se trouve dans un endroit de son livre où il parle de la so ciété que le Christ fondait sur la terre. Il est donc évident que son assertion se rapporte au monde présent. Eh bien, les paroles du Sauveur qu'il invoque à Tappui, sans les citer, . se rapportent précisément et exclusivement au monde futur. Elles sont consignées dans les récits de trois évangélistes. Prenez d'abord saint Matthieu : des sadducéens ayant fait au Sauveur une question sur ce qui se passerait, selon lui, après la résurrection des morts, il leur dit : a Vous êtes dans Ter-

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— ir.2 — a reup, ne comprenant pas les Écritures ni c< la puissance de Dieu; car après la résur- (c rection les hommes n'auront point de « femmes, ni les femmes des maris, mais ils a seront comme les anges de Dieu dans le « ciel *. » Vous faut-il, messieurs, le texte de saint Marc, pour vous assurer que le sens des paroles du Christ est exactement le même? « Jésus leur répondit : Ne voyez-vous « pas que vous êtes dans Terreur, parce que c( vous ne comprenez ni les Écritures, ni la « puissance de Dieu? Car, lorsque les morts c< seront ressuscites, les hommes n^mront « point de femmes, ni les femmes des maris, « mais ils seront comme les anges qui sont (( dans les cieux\ »

Voulez-vous le récit de saint Luc : « Jésus

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