UNE VOCATION
Après la dernière insurrecUon polonaise, lorsqu'il fut bien démontré à ses héroïques champions que toute chance de succès avait disparu, chefs et soldats se réunirent une der* nière fois pour prendre une suprônie résolution : fusillés ou déportés, telle était ralternative.«. Ils optèrent unanime* ment pour la France et se séparèrent en se disant un long adieu.
L'un d'eux, jeune chef d'une trentaine d'années, & la âguré douce et mélancolique, se déguisa en paysan et prit témérairement sa place dans une voiture qui allait de la ville de B... à celle de M..., dans les Ëtats prussiens.
Le véhicule faisait une halte assez longue pour le déjeuner, dans un bourg situé à rextrôme frontière de la Pologne, bourg spécialement surveillé à cause de l'émigration.
Notre fugitif entra dans le premier café venu pour se réconforter, et, de fortune, se trouva assis non loin de bourgeois, — gens fort considérables, — occupés gravement et silencieusement à jouer ou à regarder jouer aux Échecs,
Son rostbeaf consommé, le paysan se met à suivre les péripéties de ce jeu à peu près nouveau pour lui, — Qui ne comprend la fascination qu'exerce un Échiquier? — Et par une loi d'attraction que Newton a oublié d'expliquer, il se rapprocha instinctivement des joueurs, au point de les toucher. Ceux-ci toisèrent alors le nouveau venu d'une manière fort peu respectueuse; mais lui, absorbé dans une contemplation véhémente, n'y prenait aucunement garde. Deux coudes alors se rapprochent sur la table, et les joueurs, la tête dans leurs mains, forment un rempart impénétrable aux regards.
— Messieurs... Permettez que je voie, je vous en prie.
•^ Impossible; c'est une vieille habitude, et nous ne saurions jouer autrement.
— Je comprends, le poids de vos combinaisons est tellement énorme, qu'il faut étayer le cerveau qui les enfante.
— Qu'est-ce à dire, drôle ! et depuis quand un conducteur de bestiaux?...
— Je conduirais tout aussi bien les pièces du jeu d'Échecs; notre pasteur m'a appris autrefois leur marche et leur valeur, et si l'un de vous veut donner au paysan une leçon, ... me voici prêt.
— Soit! nous te rendrons la Dame pour commencer,
La partie s'engage dans ces conditions, et notre héros pris au dépourvu en face de difficultés qu'il soupçonnait à peine, perd le fil de ses idées... et la partie. Là-dessus, le chœur des bourgeois éclate d'une façon sinistre. — Eh bien! paysan, trouves-tu qu'il soit aussi facile de désarçonner un Cavalier que de paître un baudet. — Tudieu! quel gaillard, comme il s'entend à faire marcher sa Reine!... Et ses Pions, ne dirans-nous rien de ses Pions ! Si on l'avait laissé faire, il les aurait changé en sous-officiers ! Oh ! oh ! c'est un malin, il voulait leur donner de l'avancement.
Sur CCS entrefaites, le conducteur de la voiture vint prévenir que l'attelage est prêt et que l'on va partir. Mais le paysan, mordu au cœur par une passion désordonnée et brûlant de se venger, demande sa revanche. On la lui accorde; il manquera le train... Nouveaux sujets de rire.
Assis gravement devant l'Échiquier, notre joueur improvisé a repris tout son empire sur lui-même; les idées fermentent dans son cerveau. Des combijiaisons naissent, se développent, portent leurs fruits. Il conduit sa partie en homme qui veut vaincre, et déjà son adversaire prévoit une défaite. C'est un désastre qu'il subit... Alors les quolibets cessent, les bourgeois deviennent sérieux. On ne rend plus qu'une Tour, un Cavalier, puis on joue à but... et le paysan gagnait toujours.
La voiture était partie depuis longtemps et l'athlète continuait à faire rage, sans songer à l'épée suspendue au-dessus de sa tête. L'univers oublié s'était concentré pour lui dans ce carré de 64 cases, où ses Pions, ses Fous, ses Cavaliers se démenaient comme l'armée vengeresse de l'Apocalypse et donnaient des mats aussi terribles qu'imprévus... tant et si bien, qu'à la fin de la soirée il faisait à son tour avantage de la Dame à ses adversaires effarés et les battait. Ajoutons que le dieu des Échecs voulut récompenser une ferveur aussi grande et donner à son nouveau fidèle une preuve visible de sa protection. La voiture, dénoncée comme suspecte, avait été arrêtée aux portes de la ville, tandis que le fugitif oublié put atteindre, pendant la nuit, la frontière désirée.
Ce fugitif s'appelait Rosenthal, il est aujourd'hui un des plus forts joueurs de l'Europe, et la France, sa patrie adop-
tive, compte sur lui pour être son champion dans le grand
tournoi d'Échecs que 1867 nous prépare.
Ernest NIVERNAIS.
JOURNAL D ECHECS
PARTIES D'ÉTUDE
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SUITE DES DÉBUTS MODÈLES (1). T - f\!