‹ La stratification du langageChapitre 11 sur 54 · LA FORMATION DES LANGUES INDO-GERMANIQUES · texte numérisé non relu

LA FORMATION DES LANGUES INDO-GERMANIQUES

Par George Gdrtius.

C*est une question qui a été souvent agitée dans ces dernières années, si la linguistique rentre dans les sciences naturelles ou dans quelque autre ordre de nos connaissances. Plusieurs savants dont le nom fait autorité, particulièrement Schleicher et Max Millier, se sont prononcés pour la première de ces vues ; Steinthal, au contraire, pour la seconde. Quand il s'agit de divisions et de classifications si générales, la réponse est d'ordinaire peu satisfaisante. Qui peut nier que la méthode dont se sert aujourd'hui la linguistique ne ressemble à celle des sciences naturelles? Les naturalistes se sentent chez eux quand nous leur donnons l'occasion de jeter un coup d'œil dans le laboratoire de la science du langage. Mais, d'un autre côté, il y a dans la vie du langage des parties qui échappent à cette méthode. Tel est le domaine entier de la syntaxe, et aussi l'origine, la fixation et la ramification des acceptions des mots. Ici, quelque efibrt qu'on fasse pour atteindre l'exactitude et la précision, on ne pourra se passer d'une méthode synthétique procédant par tâtonnements et rappelant plutôt celle de l'historien. Et cependant ce sont dans le langage des parties aussi essentielles que les autres. Ce n'est pas se tirer d'afiaire que de les mettre à part sous ce titre « Fonction, » ou même de les renvoyer à une autre science. Bréal s'est récemment prononcé dans le même sens dans son intéressant opuscule sur la forme et la fonction des mots.

Sous quelque aspect que Ton considère le langage^ même dans l'analyse des formes, même dans rétablissement des lois phoniques, on ne peut jamais se dispenser de recourir à l'idée de Tanalogie qui est quelque chose de purement moral et d'étranger, ce me semble, à la vie naturelle. L'accusatif pluriel w6Xetç s'expliquerait difficilement par les formes primitives woXtvç ou xoXt-aç, et ne se comprend guère que comme un eflFet de la paresse qui, dans l'usage, a fait confondre la formation de l'accusatif pluriel avec celle du nominatif. Le penchant à la différentiation, qui n'est pas moins manifeste, est également de l'ordre moral. C'est grâce à lui que la racine commune ar a donné en grec trois racines dlp, ^^'^^i différentes par le son et la signification. Ainsi, à travers le fait en apparence purement matériel, on enfarevoit partout le fait moral, et il faut tenir compte de tous les deux à la fois pour arriver à la complète intelligence du sujet. Et même dans les limites où l'analogie de la science du langage avec les sciences naturelles est réellement justifiée, elle paraît s'appliquer surtout à celles de ces sciences qui, conmie la Géologie et la Paléontologie, s'occupent d'objets changeants et très différents dans le cours des temps. Si Max Miiller écarte l'emploi du mot Histoire pour le langage, c'est sans doute qu'il subit les exigences d'une acception étroite, particulière à la langue anglaise, du mot history. Nous sommes, et certainement avec raison, habitués à attrilîuer une histoire au langage. Car là où il y a un Devenir, il y a une histoire. De même que d'autres objets plus ou moins soustraits à l'influence de la volonté humaine, tels que le droit, la religion, les mœurs et même les costumes, ont une histoire, de même le langage aussi en a une. La conception génétique de la vie du langage est précisément ce qui distingue la linguistique iaouvelle de l'ancienne qui se bornait, soit à une simple statistique, soit à l'essai d'une classification systématique des phénomènes du langage. Soit que la science du langage s'exerce dans le cercle plus étroit d'une seule langue qu'elle doit explorer en se fondant sur l'étude des monuments, soit qu'elle se meuve dans des cercles plus vastes, de toute manière, son trait essentiel est celui d'une science historique.

De cette direction historique suit une autre conséquence. Dans toute considération historique, il s'agit de faits successifs, d'antériorité et de postériorité dans le détail comme dans l'ensemble. L'histoire n'est rien sans chronologie, sans détermination de périodes fondée sur des dates chronologiques. S'il y a donc une

histoire du langage, il iaut aussi chercher à ètabUr une chronologie de cette histoire : nous avons à nous proposer une science jusqu'à un certain point nouvelle, ou, pour parler plus modestement, à poser un nouveau problème scientifique que nous pouvons appeler Chronologie ou Considération chronologique du langage. A la vérité, les traditions précises, les ères, les indications de toute sorte qui forment le fondement d'une chronologie de l'histoire proprement dite ne sont à la disposition de la science du langage que pour des périodes relativement courtes et tardives. Pour l'histoire de l'ancienne langue latine, par exemple, elles ont été exploitées avec une merveilleuse sagacité. Mais au delà de la période pour laquelle nous avons le témoignage des œuvres littéraires ou des monuments, c'est-à-dire pour la partie de beaucoup la plus étendue de l'histoire du langage, toute indication extérieure de cette sorte fait complètement défaut. Nous sommes entièrement réduits aux critères intérieurs. Mais précisément parce que nous manquons d'indices palpables, pareils à ceux qui, pour l'histoire d'autres objets, sont presque toujours à notre disposition, il est d'autant plus nécessaire d'entreprendre de déterminer la suite des événements historiques. Sans chronologie, l'histoire du langage resterait un assemblage de faits isolés, et ces faits eux-mêmes n'ont aucune certitude tant qu'on ne leur a point trouvé un point d'appui dans d'autres faits, et assigné rigoureusement leur place dans le développement général.

Si nous examinons pour les langues indo-germaniques, les seules dont nous ayons à nous occuper ici, la possibilité d'une histoire chronologiquement ordonnée, c'est en ce qui concerne les sons qu'elle se comprend le plus aisément. C'est un fait universellement reconnu que les sons du langage s'altèrent avec le temps, c'est-à-dire qu'ils perdent de leur force d'articulation et de leur plénitude. Toutes les fois donc que nous trouvons le son plus plein dans une langue et le son plus Êiible dans l'autre, la première des deux formes est, on peut l'affirmer d'une manière absolue, la plus ancienne, et la seconde la plus moderne. Nous avons ici une succession chronologique et nous pouvons remonter par exemple du grec îtctco-ç et du sanscrit açva-s à akva-s, comme à la forme fondamentale commune, chronologiquement antérieure à toutes les deux. Dans beaucoup de cas nous pouvons même démontrer avec assez de certitude les étapes que le mot a parcourues. La grammaire comparée, à ses débuts, était surtout occupée, comme il devait arriver nécessairement, de

noter ce qu'elle trouvait de commun entre les langues sœurs; mais précisément dans ces derniers temps, le besoin d'établir des séries a de plus en plus pris place sur le premier plan.

Jacob Grimm avait déjà ouvert cette voie. La découverte de la loi de substitution des consonnes a un côté essentiellement chronologique. En e£fet il a, comme on sait, découvert que deux fois, à des époques très-difierentes de Thistoire du langage, avaient eu lieu les mêmes substitutions ou du moins des substitutions analogues, et il a admirablement montré Timportance de pareiUes observations pour l'histoire des langues et des peuples. Cependant, il prit pour le phénomène entier un point de départ choisi arbitrairement, et ce n'est que plus tard qu'on en est arrivé à rectifier celui-ci et à rechercher de plus près les degrés intermédiaires existant entre les périodes principales ^ On & réussi par là, comme je crois, à ranger ces phénomènes dans un ordre chronologique plus exact. Ce n'est pas le seul point où le progrès de la phonétique a consisté dans une attention plus délicate prêtée à la marche graduelle des phénomènes du langage. Bopp et Pott avaient reconnu déjà qu'à un j sanscrit répond souvent un Ç grec. Mais comment et par quels degrés intermédiaires J est devenu Ç, c'est ce que Schleidier a montré le premier par le rapprochement le plus complet de £aits analogues dans les langues les plus difiërentes. L'ancienne grammaire se contentait d'admettre des échanges ou des permutations de sons, par exemple entre le a et l'esprit rude du grec : cvç et !>ç, latin se^ni et grec \'^. Elle ne se demandait même pas lequel de ces sons était le plus ancien, ou bien elle ne donnait à cette question qu'une réponse insufSsante et n'aboutissait au fond qu'à la formule : a permute avec h, La granunaire comparative a conduit immédiatement à des propositions plus rigoureuses, par exemple : 5 peut bien devenir A, mais l'inverse n'est pas possible, ou, pour nous servir d une formule : a se change en 6, mais non 6 en a : dans les positions où il permute avec (, a est antérieur à 6. Mais nous ne pouvons encore nous contenter de cela. Ainsi nous devrons essayer de déterminer le rapport chronologique où se trouvent entre eux les difiérents changements phoniques ; nous devrons chercha à obtenir des formules telles que : a s'est changé en h plus tôt qu'en e, ou a s^est changé

1. M. Geor^ Curdus a présenté sur la substitution des consonnes une explication différente de celle de Grinmi, dans la Zeitstkrifl de Kuhn, II, 351. — K. du Tr.

en b plus tôt que c en d. Les Grecs ont laissé se transformer en une simple aspiration 1'^ initiale devant les voyelles, le^ etlei?. Ces volatilisations de sons ont-elles eu lieu d'un seul coup, ou l'une après l'autre, et en ce cas dans quel ordre se sont-elles produites? C'est encore la loi de substitution des consonnes qui nous a conduits à poser et à résoudre ces questions. Car ce phénomène montre par ses vastes ramifications que les mouvements des divers sons ont une vraie connexité entre eux. Ici encore la pleine lumière ne sortira que de l'ensemble.

On peut encore moins écarter les considérations chronologiques en ce qui concerne la création des formes du langage. Ici nous trouvons même dans la grammaire vulgaire que nous a léguée l'antiquité, des points auxquels nous pouvons nous rattacher. Les anciens granynairiens distinguaient déjà un aoriste premier et un aoriste second dans les trois voix du verbe. A la vérité ils étaient bien loin de désigner par ces chiffres une succession chronologique : toute considération historique du langage fait entièrement défaut à l'antiquité. Mais de deux formes de temps ils ont fait un couple, et comme on posa, bien qu'avec des erreurs graves, des différences analogues pour la formation du parfait et du futur, ils ont ainsi donné la première idée d'un arrangement du verbe dans des tableaux clairs, ce que n'ont pu jamais réaliser, par exemple, les grammairiens latins, dans le domaine de leur propre langue. Il ne restait qu'un pas à faire, et pourtant il ne fiit fait que deux mille ans plus tard par Buttmann \ quand il présenta pour chaque couple de formes, l'une comme la plus ancienne et l'autre comme la plus nouvelle. Nous ne pouvons, il est vrai, lire maintenant sans un sourire ce que dit Buttmann ^ : « L'aoriste, dans le sens qu'il a en grec à l'indicatif, et particulièrement la troisième personne de ce temps, est en quelque sorte le son naturel des verbes. » Il nous semble entendre dans cette expression un écho de Herder et de Rousseau. Et la raison de cette préférence accordée à la troisième personne, il la prenait évidemment dans la structure du verbe hébraïque. Mais les lignes suivantes renferment l'observation tout à fait juste et d'une haute portée « que l'aoriste second du grec est la forme la plus ancienne de l'aoriste. » Ainsi était

1. Les grammairiens hollandais n'étaient pas loin, il est vrai, de cette découverte, mais pourtant ils n'y arrivèrent pas, comme on peut le voir par les Prxlectiones academkx de analogia lingux grxcx de Lennep (éd. Everardus Scheidius, p. 75 de la 2* édition. Traj. 1805).

Page 1