B. SES CAUSES
Nous devons laisser ici de côté les causes théoriques qui seront examinées plus loin et nous occuper seulement des causes de fait de la
THÉORIES DE L HÉRÉDITÉ. 18
LES FAITS
variation. Ces dernières sont au nomlire de trois dont une seule est vraiment importante et réelle. Cette cause réside dans les conditions de vie, qui se dédoublent elles-mêmes en causes secondaires très nombreuses : climat, alimentation, actions mécaniques, pliysicjues, chimiques de toutes sortes, et rapports avec les autres êtres, en particulier le parasitisme. La reproduction amphimixique est considérée comme une cause très puissante de variation.. En réalité, elle n'introduit pas d'éléments nouveaux, mais, comme elle varie leurs combinaisons, nous pourrons l'examiner ici sous cette réserve. Enfin, notre ignorance nous oblige à admettre une multitude de variations que nous appellerons spontanées faute de savoir ce qui les produit.
a) Variation spontanée.
Dans un grand nombre de cas, il faut même dire dans le plus grand nombre, la variation se produit sans que rien ait été changé dans les conditions ambiantes. Chez un animal ou une plante, au milieu de ses pareils, entouré de conditions identiques, se montre, sans causes apparentes, une modification, ou bien naît un individu différent de ses frères et compagnons engendrés au même moment. Ces modifications spontanées ne sont pas les plus légères; ce sont, au contraire, les plus accentuées et c'est à elles cju'appartiennent prescfue tous les faits de variation brusque que nous avons eu à citer. Il semble que les possibilités évolutives du Plasma germinatif soient multiples, qu'une d'elles, ayant la grande majorité des chances, se réalise d'ordinaire et constitue le développement normal, mais que d'autres parfois l'emportent, ayant pris le dessus sous l'influence de causes si minimes et si peu précises que nous ne puissions les déterminer. Cela se voit surtout dans les cas de variation que l'on a groupés sous le nom de Dichogénie et dont nous parlons un peu plus loin.
GoDRON, en 1861 , parmi une grande quantité de Datura satula, en trouva im dont les capsules étaient absolument lisses et ce caractère resta héréditaire pendant plusieurs générations. Darwin (79) cite une Jument de M. Waleston qui produisit successivement trois poulains sans queue. (Uiez les Chiens et les Chats pareils faits sont fréquents. Il ne sert de rien d'invoquer ici l'Atavisme, car l'ascendant dont cette Jument aurait pu hériter, aui-ait dû lui-même cette particularité à une variation spon-
VARIATIOX DUK AUX t;OM)lTIOXS DE VIK.
f anée, puisque les ancêtres de l'espèce chevaline n'étaient évidemment pas dépourvus de queue. On pourrait, il est vrai, invoquer le cas bien improbable d'une mutilation devenue héréditaire. Mais il est des exemples qui échappent aux objections de cette sorte. Ce sont ceux de Farmtio)i par bourgeon. On voit souvent, dans une plante, issue naturellement d'une seule graine, un rameau présenter une particularité que n'ont point les autres. N.egeh (81) rapporte que, dans le jardin botanique de Munich, il y a un Hêtre dont tous les rameaux ont de petites feuilles découpées, sauf un seul qui a les larges feuilles entières ordinaires. Les exemples de ce genre sont communs, nous en avons rapporté plusieurs à propos de la variation brusque, nous en citerons d'autres en parlant de l'orig-ine des formes nouvelles.
1>) Vari»tioii soun l'infltiviicc fIo$» roiiditioiiii» <le vie.
Toutes les différences entre nos races domestiques et les espèces et variétés naturelles dont elles proviennent sont dues à la modification des conditions de vie créées par la domestication : captivité, habitudes régulières, repos ou travail forcé, alimentation plus abondante et plus ou moins différente ou plus ou moins variée. On pourrait objecter avec N.EdKLi (81), que ces variations sont spontanées et ont été accumulées par la Sélection méthodique. Mais il faut être fortement prévenu par ses opinions préconçues, pour dire qu'une variation est due à une cause interne qu'on ne connaît pas, quand elle se produit en même temps que des causes externes évidentes, capables de l'engendrer. D'ailleurs cette objection tombe d'elle-même quand la variation est à la fois forte et adaptive. Sir Charles Lvell raconte que des Anglais amenèrent d'Angleterre à Mexico des Lévriers pour chasser les Lièvres très abondants dans ce pays. Ces Chiens étaient si essoufflés par la raréfaction de l'atmosphère à cette altitude qu'ils étaient obligés de s'arrêter fréquemment pendant la poursuite. Mais leurs produits, dès la première génération, ne souffrirent d'aucune incommodité et chassèrent aussi aisément qu'en Ang'leterre. Est-ce une variation de cause interne qui est venue si à propos élargir les poumons de ces jeunes Chiens?
Une preuve irréfutable de l'influence des conditions de vie est fournie par les Artemia de Schmanxrewitch. Ce naturaliste, ayant observé (jue les lobes de la queue et leurs soies diminuaient chez ce petit
LES FAITS
Crustacé à mesure que la salure de l'eau devenait plus forte, a réussi à produire expérimentalement cette réduction, en élevant des Artemia dans une eau de plus en plus salée. Il a obtenu ainsi la transformation de la forme à grandes soies [A. salina) en celle à petites soies (.4. Mahlhauscnii), et aussi la transformation inverse en diminuant progressiv ement la salure ' .
' Voici le détail de cette intéressante variation de V Artemia salina, petit Crustacé voisin des Branchipes de nos mares. Aux salines d'Odessa, par suite de la rupture d'une digue, de nombreuses Artemia salina furent entrainées dans une partie basse remplie de sel déposé. Lorsqu'on rétablit la digue, l'eau salée se concentra par évaporation et, de génération en génération, Y Artemia salinase tvanaiormsLenA. Miihlhausenii, forme que l'on ne rencontre que dans les eaux très salées, et qui, en raison de l'atrophie des lobes de la queue et de la disparition des soies caudales, peut être considérée comme une forme dégradée de la précédente. Schvunnkewitch (75,77), qui le premier observa ce phénomène et en comprit la portée, réussit à les reproduire artificiellement, ainsi que la transformation inverse. Les Branchipes pourraient bien se rattacher aussi à cette série de transformations ; dans les eaux très peu salées, commence à se montrer le Branchipus spinosus, dans celles qui sont moins salées encore, le B. ferox et le B. médius.
On a souvent cité r.4. MiUilhausenii comme un exemple d'espèce nouvelle développée sous l'influence d'une condition biologique déterminée. Mais B.\teson (94) fait remarquer qu'on n'a jamais trouvé son mâle, et nulle part on ne la rencontre à l'état naturel se reproduisant par elle-même. Elle n'est pas une espèce, mais une variation fort intéressante en raison de son degré et du déterminisme rigoureux et bien connu qui la gouverne.
B.\teson (90) a observé un autre exemple à rapprocher du précédent. La mer d'Aral a abandonné, en se desséchant, des
rives formées de terrasses successives, très peu étendues horizontalement et à dénivellation très forte (plus de 20 mètres par 500 mètres). Aussi l'abandon de chaque nouvelle terrasse correspondait à une énorme évaporation d'eau et à une forte augmentation de la salure. Quand on compare les Cardium des terrasses successives, on voit que leur coquille diminue rapidement d'épaisseur jusqu'à devenir cornée dans les terrasses les plus basses; leur taille diminue aussi, leur forme devient plus allongée, leurs becs deviennent plus petits et leur couleur pâlit.
Darwin (80) rapporte que chez certaines plantes, Phlox à fleurs rayées, Épinevinettes à fruits sans graines, conservent leurs caractères quand on les propage par bourgeons pris sur les parties aériennes. Mais si on les propage par des bourgeons développés sur les racines, elles perdent ces particularités et font retour à la forme ordinaire. 11 y a là évidemment l'effet d'une influence de la condition aérienne ou .souterraine, ou bien caulinaire ou radicale sur les celiules qui forment le bourgeon.
Lesage (90) a montré que le voisinage de la mer et l'arrosage avec des solutions salines rendent les feuilles plus charnues, développent le parenchyme en palissade et diminuent les vacuoles et la chlorophylle. Il est fâcheux que cet auteur n'ait pas songé à examiner si ces variations sont héréditaires, ne fût-ce que pendant une génération.
CosTE a observé que les jeunes Huitres prises sur les côtes de la Manche, transportées dans la Méditerranée, modifient immédiatement leur mode de croissance