GALTON
Tliéorie des Stirpes.
Exposé.
Une expérience relativement simple permet de vérifier l'hypothèse principale sur laquelle repose la théorie pangénétique de Darwln.
Si vraiment les Gemmules se rendent incessamment des cellules du corps aux éléments sexuels , ce ne peut être que par la voie des vaisseaux et le sang doit en contenir des quantités énormes. Dès lors, en transfusant à des individus le sang d'une race différente, on doit leur fournir des Gemmules de celle-ci et communiquer ses caractères à leur descendance comme par une sorte de croisement. J'ai tenté la chose (71) sur des Lapins noirs et blancs et l'expérience a montré qu'aucun caractère n'était transmissible par le sang. Donc le sang ne contient pas de Gemmules et la conception de Darwin s'écroule*.
Mais il est peut-être possible de lui rendre sa solidité perdue en lui faisant subir certaines modifications. Il suffirait, pour cela, de trouver un moyen de supprimer la circulation des Gemmules sans nuire à leur fonctionnement.
Nous admettrons d'abord que les innombrables unités qui constituent le corps des êtres organisés sont représentées chacune par une sorte de particule organique tout à fait comparable aux Gemmules de Darwin, mais que nous apjjellerons Germes pour les en distinguer, et dont la propriété fondamentale est de reproduire, en se développant , l'unité correspondante, dès que les conditions le permettent.
L'ovule fécondé contient nécessairement tous les Germes qui doivent former le corps. Mais il en contient, en outre, un nombre encore bien plus grand qui ne doivent pas se développer, du moins, à la génération actuelle, et qui sont destinés à passer dans les cellules sexuelles de l'animal et à former plus tard la génération suivante.
Cet ensemble de Germes contenus dans le plasma de l'oeuf fécondé
' [Nous avons vu plus haut (p. 546) ce celui-ci n'en a pas moins un intérêt très que D\RWIN répond à ce dilemme. Galton grand. Cette erreur d'interprétation a été s'est mépris sur son idée. L'expérience de l'origine de sa théorie.]
LES THÉORIES GÉNÉRALES
prendra le nom de Stirpe A chaque g-énération, dans les germes de la Stirpe, il se fait deuxparts : Tune qui ne se multipliera point mais se développera pour former l'individu actuel, l'autre qui ne se développera point mais se multipliera et sera mise en réserve pour former la Stirpe de la génération suivante. Ces deux parts ne sont pas identiques. Il y a bien des Germes représentatifs de toutes les parties indispensables de l'organisme dans chacune, mais leur nombre peut être très inégal; en outre, les Germes des caractères aléatoires peuvent se trouver en totalité dans l'une des parts ou dans l'autre. Mais, presque toujours, dans le lot réservé, si quelque espèce de Germe ne se trouve, après le triage, représentée que d'un côté seulement, c'est parce qu'il est beaucoup plus considérable que celui qui va tout de suite entrer en évolution.
On peut se représenter les choses de la manière suivante : Il y a dans la Stirpe autant de sortes de Germes qu'il serait nécessaire pour représenter toutes les unités de l'organisme avec un bon nombre des variétés de conformation qu'elles sont susceptibles de présenter, en sorte que l'on pourrait, par un triage convenable, extraire de cette Stirpe unique des individus très différents les uns des autres et représentant des variations individuelles très nombreuses. Eh bien, le lot qui se sépare pour évoluer tout de suite représente un de ces individus ; tout le reste est mis en réserve pour la génération suivante ; et, à cette génération suivante, comme à toutes les autres, les choses se passeront de la même façon. Il résulte de là que les deux lots sont complémentaires l'un de l'autre. Si le partage est à peu près régulier, les caractères seront semblables chez l'individu qui va se former dès maintenant et chez celui de la génération suivante ; ainsi s'explique la ressemblance héréditaire. Si, au contraire, le partage est inégal, si les germes d'une ou de plusieurs sortes passent presque tous dans l'un des deux lots, le ou les caractères correspondants seront diflerents chez les individus des deux générations conséculives. On conçoit qu'avec les combinaisons infinies dont ce partage est susceptible, on puisse expliquer tous les cas de ressemblance et de divergence entre les parents et le produit.
D'après cela, si un caractère est très fortement exprimé chez un individu, c'est que la grande majorité des Germes représentatifs de ce caractère est passée en lui ; il n'en reste donc que très peu pour la Stirpe de la génération suivante; aussi son fils aura-t-il en général ce caractère à un
' Du latin stirpes, racine.
THÉORIE DE GALTON
degré très affaibli. En général, tout caractère porté à un haut degré chez un individu se trouve épuisé dans sa race pour un certain nombre de générations. Cela explique ce fait que les hommes de génie ou de grand talent ont si fréquemment des fils très médiocres, et aussi celui que les variations exceptionnelles ne se maintiennent pas et ne deviennent pas d'ordinaire l'origine d'une forme nouvelle Cependant il y a des exceptions à cette règle : elles se présentent quand les quelques Germes laissés dans la Stirpe se multiplient d'une manière exceptionnellement active ~.
Nous venons de voir qu'il se fait dans la Stirpe un premier triage. A partir de ce moment, le lot de réserve reste en repos ; mais, dans le lot destiné à évoluer tout de suite, une nouvelle activité se manifeste. L'œuf, en effet, va se segmenter et les produits de la segmentation auront à subir, jusqu'à la formation des tissus et organes définitifs, une difierenciaiion progressive. Pour expliquer ces phénomènes, on peut admettre que les Germes excercent les uns sur les autres des actions attractives et répulsives qui les ballottent de mille manières, jusqu'à ce qu'ils aient pris enfin chacun une position d'équilibre dans laquelle leurs attractions et répulsions diverses se balancent exactement. De là résulte un triage que la division de l'œuf trouve tout prêt. Chaque cellule reçoit ainsi la catégorie de germes qui lui convient et qui la poussera à se différencier dans un sens donné. Cependant, comme rien n'est absolu dans cet ordre de choses, il faut admettre que chaque partie reçoit, outre une forte majorité de Germes d'espèce précise qui déterminent le sens de la différenciation, une petite quantité de Germes des autres espèces qui pourront à l'occasion se multiplier ^.
' [Non, c'est à cause de la fusion amphimixique et non pour cela.]
^ Cela permet de comprendre aussi pourquoi souvent les maladies constitutionnelles sautent une génération. Un individu a la goutte : il a donc reçu dans son lot ontogénétique un grand nombre de Germes de cette malalie et n'en a laissé que très peu dans sa Stirpe .de réserve. Dès lors, son fils sera indemne. Mais ces quelques Germes de goutte laissés dans la Stirpe s'y multiplient avec le temps, et, chez le petit-fils, ils pourront être de nouveau assez abondants pour passer en grand nombre dans le lot ontogéné-
THÉORIES DE L'hÉRÉDITÉ.
tique et déterminer la maladie.
^ [On s'attendrait à voir ici l'auteur expliquer par là la Régénération. Mais il n'en fait rien.]
Les jumeaux vrais, c'est-à-dire ceux qui sont renfermés dans un amnios commun et qui peuvent par suite être considérés comme issus d'un même œuf à deux aires germinatives, ont entre eux. trois fois sur quatre , une ressemblance extrême et, dans un quart des cas environ, dissemblance telle que les deux êtres sont en quelque sorte complémentaires l'un de l'autre, l'un ayant ce que l'autre n'a pas. Cela peut s'expliquer en
LES THÉORIES GÉNÉRALES
Génération sexuelle. — Dans le triage des Germes en deux lots, l'un actif, l'autre de réserve, il peut arriver que tous les Germes d'une sorte donnée passent dans le premier. Dès lors, la descendance s'en trouvera privée absolument et irrémédiablement. Le dommage pourra n'être pas très grand tout d'abord, mais comme il y a toujours des chances pour que quelque nouvelle espèce de Germes s'élimine, tandis qu'il n'y en a aucune pour qu'une espèce éliminée soit récupérée, le nombre des espèces de Germes doit nécessairement diminuer d'une manière continue à mesure que le nombre des générations augmente. 11 y a là une cause lente mais fatale d'appauvrissement et de détérioration, qui doit, à la longue, aboutir à la destruction. Cette cause est d'ailleurs d'autant plus active que le nombre des sortes de Germes est plus grand. La Génération sexuelle a pour but de porter remède à ce mal. Par elle, deux Stirpes se mélangent et si, par hasard, une catégorie manque dans l'une, elle se retrouve dans l'autre. Le fait étant rare en lui-même et le nombre des sortes de Germes étant énorme, la chance pour qu'une même sorte manque à la fois dans les deux conjoints est si faible que, pratiquement, elle équivaut à l'impossibilité. D'ailleurs si elle se rencontrait, elle n'aboutirait qu'à l'extinction de la descendance d'un couple sans que cela s'étende fatalement à l'espèce entière comme dans le cas de reproduction asexuée '.
La Génération sexuelle a encore un autre avantage. La Stirpe de Tœuf fécondé est produite par la réunion de deux Stirpes. Cependant son volume est invariable dans le cours des générations. Il faut donc qu'à un moment donné elle soit réduite de moitié. Cette suppression d'une moitié des Germes doit engendrer entre eux une compétition énergique dans
admettant que les jumeaux proviennent de la division d'une même Stirpe. Si cette division a été très précoce, si elle a eu lieu quand les Germes étaient encore uniformément répandus dans la Stirpe, on comprend que les deux moitiés doivent se ressembler. Si elle a eu lieu plus tard, lorsque les Germes avaient commencé à se trier suivant leurs affinités réciproques, on comprend que ceux d'une espèce étant d'un côté, ceux de l'autre, de l'autre, la séparation ait produit deux moitiés très différentes.
' [Cette explication de l'utilité de la Gé-
nération sexuelle est ordinairement attribuée à Strasburger (84), qui cependant ne l'a donnée que dix ans plus tard. Il faut remarquer que Galton explique ici l'utilité de la Génération sexuelle mais non son origine. Il ne montre pas quelles causes l'ont produite.
L'utilité d'une disposition organique ou d'une fonction donne à la Sélection naturelle le moyen de la protéger, mais encore faut-il que la fonction ou la disposition manifestent d'abord leurs avantages et pour cela il faut qu'elles existent.]
THÉORIE GALTON. 563
laquelle la victoire reste aux variétés dont les énergies vitales sont les plus accentuées.
11 ne reste à trancher qu'une question mais des plus graves, celle de l'Hérédité des caractères acquis. Remarquons d'abord que, pour quelques cas avérés, le nombre des cas contraires est si considérable qu'on peut admettre pour la plupart des premiers l'explication de simple coïncidence 1.
Cependant, pour expliquer certains faits, nous admettons que les variations acquises peuvent parfois et dans une très faible mesure, être héréditaires et, dans la théorie, la chose s'expliquerait ainsi : Au moment de leur naissance, les cellules émettraient des Germes produits par la prolifération de ceux qui sont en elles et qui seraient lancés dans le torrent circulatoire et charriés par lui. Si le hasard fait qu'ils soient conduits aux glandes génitales et incorporés dans la Stirpe de quelque élément sexuel, ils pourront communiquer au produit né de cet élément quelque chose des caractères correspondants.
Critique.
Il y a trôis différences principales entre la théorie de Galton et celle de Darwin; la première c'est que les Germes ne circulent pas dans l'organisme au moins d'une manière incessante comme les Gemmules. Ils ne sont obligés à aucun voyage pour se rendre aux cellules ; ils se partagent entre elles dans leur division avec les substances cellulaires auxquelles ils sont incorporés. La seconde c'est que les Germes ne sont pas attirés par les cellules, mais s'attirent entre eux. Les cellules sont tout à fait passives et peuvent l'être. Elles sont comme un champ dans lequel on sème un mélange de nombreuses semences. Ce qui poussera en chaque point dépend non du sol, mais de la nature des graines qui y seront tombées. La troisième c'est que le Plasma germinatif n'a pas à se constituer à nouveau dans chaque individu. Il existe déjà dans l'œuf
* Presque toujours lorsque Fhérédité les maladies nerveuses qu'elle engendre
est bien manifeste, il arrive que la cause chez le produit s'expliquent beaucoup
modificatrice a pu agir directement sur mieux par l'action directe de l'alcool sur
les Germes de la Stirpe en même temps les produits sexuels que par une réaction
que sur ceux du corps, en sorte qu'il ne de l'organisme sur ceux-ci. Le cas desco-
reste aucune preuve de l'action directe bayes de Brown-Sequard peut s'expliquer
de celui-ci sur celle-là. Par exemple, dans parune contagion visuelle, une imitation,
le cas de l'ivrognerie, il est évident que [Voy. sur ce point p. 24, note.]
56 'l LES THÉORIES GÉNÉRALES.
et n'a qu'à rester dans celles des cellules, issues de la division de cet œuf, qui deviendront les éléments sexuels.
Cas différences allègent la théorie du poids des plus graves objections qui pesaient sur celle de Darwin : l'attraction des Gemmules par les cellules et le voyage des Gemmules à travers l'organisme, soit pour aller de l'œuf aux cellules, soit pour aller des cellules aux éléments sexuels. Il y a là un progrès très réel, une série d'idées nouvelles que plusieurs auteurs ont adoptées sans indiquer que Galton les avait émises avant eux.
Mais il reste bien des difficultés et il en naît de nouvelles que la Pangénèse de Darwin ne connaissait pas.
Galton ne dit pas quelle est l'origine des Germes. Dans sa théorie, ils ne sont pas engendrés par les cellules ; ils se reproduisent exclusivement par division, en sorte que l'on ne voit pas d'où proviennent les premiers. Si ce sont les cellules qui les ont produits, pourquoi ne peuvent-elles plus en former de nouveaux?
Les propriétés assignées aux Germes sont beaucoup plus compliquées que celles des Gemmules, si compliquées même qu'on ne saurait les admettre ni même les concevoir. Et cela se comprend. Darwin attribuait aux cellules un pouvoir attractif spécifique pour effectuer le triage des Gemmules. Galton donne les cellules comme absolument inertes, en sorte que ses Germes doivent réunir en eux les propriétés des Gemmules et celles des cellules du système de Darwin : ils doivent non seulement déterminer les caractères et fonctions des cellules, mais encore s'attirer et se grouper. Bien plus , ces groupements doivent être à la fois vagues et précis, grossiers et délicats.
Je m'explique.
Que l'on se représente les Germes dans l'œuf immédiatement après la fécondation. Ils sont là tous mêlés, sans ordre. Sous l'influence de leurs attractions réciproques s'opère un premier triage pour séparer ceux de la Stirpe de ceux de l'Ontogénèse. Ce premier triage n'est ni précis ni délicat. C'est un triage de hasard qui doit seulement attribuer au lot ontogénétique quelques germes de toutes les sortes principales. Admettons ce triage; admettons aussi que le lot de la Stirpe reste latent bien qu'on ne voie pas du tout pourquoi il en est ainsi, puisqu'il est formé des mêmes éléments que le lot ontogénétique.
C'est ici que la difficulté commence.
Les Gemmes de ce dernier lot doivent maintenant s'attirer et se distribuer avec une précision rigoureuse pour que chacun se trouve juste
THÉORIE DE GALTON. 565
à la place où sera le hlastomère cpi doit le contenir, et cependant de nombreux Germes de chaque espèce doivent rester diffusés sans ordre dans toute la masse, de manière à ce que chaque cellule puisse en recevoir quelques-uns , outre ceux qui lui sont spécialement destinés.
Cela ne se comprend plus du tout.
11 ne saurait y avoir à la fois précision rigoureuse et indétermination absolue dans un même triage des mêmes éléments.
Si un Germe a est doué de forces moléculaires telles que, sous l'influence des forces émanées de l'ensemble des autres Germes, il prenne une position déterminée, il est impossible que d'autres Germes identiques à lui se comportent autrement et se laissent ballotter et distribuer au hasard comme une substance inerte. Il faudrait pour cela que les forces moléculaires de tous ces Germes à distribution vague soient momentanément inhibées, prêtes à se réveiller à l'occasion. Il faudrait admettre de nouvelles forces latentes comme pour les germes de la Stirpe. Cela est très commode, mais c'est escamoter les difficultés que d'attribuer, selon les besoins, à des unités identiques, un état d'activité qui leur permet d'utiliser leurs forces ou un état de latence qui les annihile, sans indiquer les causes de ces différences d'état.
La conception de la Stirpe présente une grande analogie avec celle de la Continuité du Plasma germinatif. Elle lui est même supérieure en ce qu'elle ne laisse pas ce Plasma inflexiblement identique à lui-même à travers les générations. Elle lui permet des oscillations perpétuelles autour d'une composition fixe ou lentement progressive et explique ainsi très ingénieusement la variation individuelle. Mais nous avons constaté en elle un défaut sur ce point, c'est qu'elle assigne à cette variation une forme régulière qu'elle n"a pas. Elle explique mieux les différences que les ressemblances héréditaires qui sont cependant le fait principal et tend à faire , de l'opposition de caractères entre le père et le fils, un fait normal tandis qu'en réalité il est l'exception.
D'après lui, tout caractère fortement exprimé dans un individu épuise ou tout au moins affaiblit ce caractère dans la Stirpe d'où naîtront les descendants. Or, le plus souvent, on observe l'inverse et un caractère a d'autant plus de chances de se montrer chez le fils qu'il a été plus accusé chez les parents. Si sa théorie était vraie, les éleveurs n'auraient plus qu'à renverser leurs méthodes. Pour obtenir une race blanche d'une forme à poils noirs et blancs, ils devraient prendre pour reproducteurs
LES THÉORIES GÉNÉRALES
les individus les plus noirs, sous le prétexte que c'est dans leur Stirpe qu'il reste le plus de Germes des poils blancs.
Si elle explique bien la variation de hasard, la théorie n'explique point la variation adaptative, et sous ce rapport elle est très inférieure à celle de Darwin. La variation adaptative ne s'explique vraiment bien que par l'hérédité des caractères acquis. Or Galton rend compte d'une hérédité de hasard de quelques caractères acquis, et seulement lorsque ces caractères reposent sur la formation de cellules nouvelles.
Il faut plus que cela pour l'adaptation, il faut une hérédité régulière des caractères adaptatifs acquis, aussi bien lorsque ces caractères sont dus à des modifications ou à des disparitions de cellules déjà présentes que lorsqu'ils tiennent à la formation de cellules nouvelles. Faute de cela, Galton se trouve acculé au même mur que les Néo-Uarwiniens, obligés d'expliquer par la sélection des variations de hasard les merveilles de l'Adaptation.
JiEGER (1879)
Slystènie des Ciemmules odoraiiles.
Exposé.
La Pangénèse de Darwin est inadmissible , même inconcevable tant qu'on se représente les Gemmules comme de petites particules solides. On sent que, bien qu'il ne se prononce pas sur leur nature physique, Darwin les a conçues ainsi et tout le monde a fait de même après lui. Arrêté par cet obstacle, j'ai d'abord rejeté la Pangénèse, mais je suis arrivé par la suite, grâce à une modification dans la conception des Gemmules, à la rendre non seulement admissible, mais à expliquer par elle une bonne quantité de faits que les autres théories laissent obscurs.
Les particules odorantes ou sapides qui se dégagent des corps sont faites de la substance même de ces corps et contiennent toutes les particularités qui leur sont essentielles. Cependant elles sont d'une mobilité, d'une ténuité, d'une diffusibilité telles qu'aucune barrière organique ne peut les arrêter ^
' [Cela n'est pas exact, les foyers putri- sont pas en communication avec l'cxtédes les plus infects ne communiquent au- rieur. lien est de même pour les gaz cune odeur aux malades tant qu'ils ne intestinaux.]
THÉORIE DE JJÎGER.
Tous les organes, tous les tissus de toutes les sortes d'êtres pourraient avoir, pour des sens assez parfaits, leurs odeurs spécifiques. On peut donc admettre que tous sont capables d'émettre des particules représentatives de leurs caractères. C'est surtout quand elles subissent une sorte de désintégration que les substances albuminoïdes doivent émettre ces particules. C'est donc au moment où l'être a faim, où les tissus désassimilent plus qu'ils ne réparent, que l'émission a lieu. A ce moment, de tous les tissus du corps, s'élancent dans l'organisme des particules de la nature de celles qui constituent les odeurs; ces particules n'ont besoin ni de conduits ni de véhicules spéciaux pour atteindre partout; elles envahissent d'elles-mêmes la totalité de l'organisme à la manière d'un gaz qui diffuse dans un espace clos.
Ces particules sont les Gemmules telles que je les conçois.
Ce sont des sortes (Yesp^nts animaux, mais ayant corps, ayant, avec les vertus de ceux-ci, une spécificité rigoureuse et une base physique qui les rend acceptables par les esprits les plus exigeants. Si maintenant il se trouve, quelque part dans l'organisme, un protoplasme apte à recueillir, à condenser €iii lui ces émanations, ce protoplasma se trouvera contenir un peu de toutes les substances spécifiques de l'organisme et aura en lui tout ce qui est nécessaire pour développer, dans des conditions convenables, un nouvel organisme semblable à celui dont il provient.
J'ai montré dans un autre mémoire comment le Protoplasma germinatif est une partie réservée de celui qui constituait l'œuf ^. Nous voyons maintenant comment il peut être impressionné par le corps qui le renferme. Les celhiles germinatives ne peuvent, en effet, recevoir, par la voie de la circulation et des osmoses de liquides, un protoplasma complet^ car la membrane qui les entoure, étant formée par une sorte de précipitation de ce protoplasma, ne peut la laisser passer, en vertu de la loi de Tradbe, d'après laquelle toute membrane formée par une substance chimique se constitue avec des pores plus petits que les molécules de celle-ci. Ce que peut recevoir la cellule germinative par cette voie, c'est seulement ce qui reste après que les particules animantes se sont évaporées du pro^ toplasma, c'est un protoplasma en quelque sorte désodoré et par suite dé-spccifié dont la molécule est , par suite de cette soustraction , réduite à un volume assez faible pour traverser les membranes cellulaires Mais
^ [Il appelle cette théorie : Reservirung que, cette explication est hautement fautes Keimpr otoplasmas.'] taisiste. Quel physicien admettra qu'un ^ [Malgré son apparence physico-chimi- liquide odorant arrêté par une membrane
LES THÉORIES GÉNÉRALES
ce protoplasma est peu à peu revivifié et respécialisé par les particules animantes qui sans cesse se dégagent de tous les tissus de l'organisme, et viennent se condenser en lui.
Cette théorie si simple explique tout aisément.
Pourquoi l'énergie génésique faiblit-elle chez les gens gras? Parce que, chez eux, les tissus éprouvent beaucoup moins cette faim qui provoque la désintégration et favorise l'émission des esprits ani/naux.
V Hérédité se conçoit en qualité et en quantité, caries cellules sexuelles condensent en elles, non seulement toutes les sortes de particules odorantes du corps, mais des quantités de ces particules proportionnelles à la masse des parties qui les ont émises. Un muscle plus gros envoie aux cellules germinatives plus de Gemmules odorantes que s'il était pins petit.
Que ce muscle soit plus gros héréditairement ou par suite de l'exercice, la chose est indifférente au point de vue des Gemmules. Ainsi s'explique l'hérédité des caractères acquis.
La répétition par le produit des diverses phases de développement par lesquelles sont passés les parents s'explique par le fait, qu'à tous les âges de ceux-ci, leurs cellules sexuelles ont reçu des Gemmules représentatives de leurs organes, tels qu'ils étaient à cet âge; et le fait que la succession a lieu dans le même ordre se conçoit en admettant que les Gemmules les premières arrivées sont aussi les premières à se dégager
Les effets des émotions vives de la mère enceinte sur le produit, admis par tous, sont niés par les physiologistes seuls, par cette raison à priori qu'aucun lien nerveux ne rattache la mère à l'enfant. Avec mes Gemmules odorantes, qui d'elles-mêmes diffusent partout, cette raison perd toute sa valeur et les faits s'expliquent aisément. Toute émotion très violente provoque un dégagement tumultueux de Gemmules qui, arrivant en foule dans le fœtus, peuvent le tuer. Des émotions moindres mais plus continues, comme la tristesse, provoquent un dégagement anormal moins brusque, mais incessant ou trop souvent répété, qui peut en-
pourra la traverser après que son odeur se sera évaporée?]
' Ainsi chez le Papillon, la nucléine des cellules germinales reçoit pendant la phase de chenille des Gemmules de chenille, pendant celle de pupe des Gemmules de pupe, pendant celle d'imago des Gem-
mules de papillon ailé. Dans l'œuf de ce Papillon et dans les cellules issues de sa division, les Gemmules de chenille se développeront les premières, celles de pupe ensuite, et enfin celles de l'imago; mais toutes cependant sont présentes à la fois dans les cellules du premier stade.
THEORIE DE J.EGER
gendrer des maladies chez le fœtus. Une invasion désordonnée de Gemmules, produite par quelque émotion, peut provoquer, dans la partie qui est à ce moment en voie de formation, un arrêt de développement; ainsi peuvent s'expliquer le bec de lièvre et autres monstruosités de même nature. Quant à la reproduction sur le fœtus d'images conformes à la nature de l'émotion delà mère, elle ne serait pas explicable, mais on sait qu'elle n'est nullement démontrée.
Imprégnation. — Les phénomènes de l'Imprégnation, rejetés plutôt comme inexplicables que faute de preuves , s'expliquent aisément par le fait que le produit de la première conception émet des Gemmules qui vont se condenser dans les ovules non mûrs de l'ovaire
Caractères latents. — Les caractères latents sont ceux dont les Gemmules représentatives sont restées incorporées à la nucléine de l'œuf fécondé et des cellules du corps, sans se dégager pour se développer dans le corps. Moins la nucléine sera active dans le processus d'assimilation et de désassimilation , plus les Gemmules des caractères non indispensables pourront aisément rester confinées en elle sans se dégager Une nutrition lente, la torpidité du corps et de l'esprit favorisent le maintien des caractères à l'état latent. Les qualités inverses poussent, au contraire, à la manifestation de tous les caractères contenus dans le germe. C'est pour cela que le Croisemeni favorise la Réversion, qui n'est qu'une apparition de caractères latents , parce qu'il augmente l'énergie vitale sous toutes ses formes.
Quant à la question de savoir comment les Gemmules du germe entrent en activité, non seulement au moment voulu, mais à la place voulue, elle est plus délicate. Il est à croire que, bien que les Gemmules de chaque espèce se trouvent dans chaque cellule, celles-là seules se développent à une place donnée, qui sont incitées à le faire par les conditions qu'elles trouvent en ce point, conditions dépendant de la nature du voisinage et des sucs déposés là par le mouvement nutritif 3.
' [C'est exactement ce qu'a dit Darwin ; et, ici aussi, on peut demander pourquoi ils ne sont pas habituels au lieu d'être si rares qu'on ne sait s'ils sont réels.]
^ [Celane se conçoit pasdutout.Un tissu actif peut émettre, à la rigueur, plus de particules odorantes qu'un tissu au repos, mais on ne voit pas pourquoi les particules ne seraient pas toutes influencées
au même titre. Et puis, que signifient les Gemmules des caractères latents : ces Gemmules représentent non des caractères, mais des tissus, des organes, des parties matérielles. Or une partie matérielle ne peut être latente.]
^ [On sent que l'auteur se rend compte lui-même de la faiblesse de son explication.]
LES THÉORIES GÉNÉRALES
C rit {que.
Cette théorie est étrange. Elle ne convainct pas et cependant au premier abord on ne voit pas quoi lui objecter.
Mais en y réfléchissant un peu, on découvre le vice de la conception.
Le trait caractéristique de la théorie, c'est l'assimilation des Gemmules aux particules odorantes dont on connaît pertinemment l'existence et quelques propriétés , bien qu'on ne puisse les voir. Cette assimilation ôte aux Gemmules leur caractère hypothétique; elle force même à les admettre et à admetti^e aussi leur dift'usibilité ; elle communique à la théorie une force et une probabilité indéniables. Mais pour cela il faut que l'assimilation soit complète, il faut que les Gemmules soient de vraies odeurs au sens où l'entendent les physiciens et les physiologistes. Or, alors, on ne comprend plus leurs propriétés.
Admettons, pour faire à Iseger toutes les concessions possibles, que tous les tissus, toutes les cellules si l'on veut, aient leurs odeurs spécifiques; que le protoplasma soit décomposable en deux parties : une fixe, inerte, identique dans toutes les cellules, simple substratum des propriétés, l'autre odorante, difl'usible, communiquant à la première sa spécificité et ses propriétés différentielles ; admettons enfin que les Gemmules contiennent la totalité de la substance chimique de cette seconde partie.
On ne peut demander plus. Cependant cela ne suffît pas du tout.
L'œuf, au début de la segmentation, contient toutes les odeurs spécifiques des parents. Ces odeurs sont uniformément réparties dans son protoplasma, puisque ce protoplasma est une substance inerte et uniforme. Pour qu'il en soit autrement il faudrait que les particules odorantes aient le pouvoir de se distribuer par leurs propres forces suivant un arrangement particulier, comme les Germes de Galtox. Or c'est là une propriété vitale que n'ont point les particules odorantes ordinaires. Les Blastomères issus de la segmentation de cet œuf recevront donc tous un protoplasma identique, vivifié par les mêmes odeurs. Jaeger reconnaît d'ailleurs qu'il en doit être ainsi. Comment des différences spécifiques s'établiraient-elles entre eux? Il n'y a aucune possibilité pour cela. Jauger leur donne pour origine la différence des conditions de voisinage et des sucs déposés par le mouvement nutritif. Mais ces différences n'existent que dans un organisme différencié et non dans une masse homogène de cellules identiques. La différenciation ontogénétique est incompréhensible.