DESCARTES
Exposé de la Théorie.
Comment s' entretiennent et s accroissent les organes qui forment le corps. — Les viandes digérées dans l'estomac livrent au sang leurs parties les plus subtiles et celui-ci les distribue dans tout le corps en les laissant sortir, au contact des organes, par les petits pores dont les vaisseaux sont percés, et assure ainsi la nutrition des parties solides. « Et pour concevoir comment ces particules se meuvent, il faut penser que toutes les parties solides ne sont composées que de petits filets diversement étendus et repliés, et quelquefois aussi entrelacés, qui sortent chacun de quelque endroit de l'une des branches d'une artère; et que les parties fluides, c'est-à-dire les humeurs et les esprits, coulent le long de ces petits filets par les espaces qui se trouvent autour d'eux, et y font une infinité de petits ruisseaux, qui ont tous leur source dans les artères, et ordinairement sortent des pores de ces artères qui sont les plus proches de la racine des petits filets qu'ils accompagnent; et qu'après divers tours et retours qu'ils font avec ces tilets dans le corps, ils viennent enfin à la superficie de la peau par les pores de laquelle ces humeurs et ces esprits s'évaporent en l'air.
« Or, outre ces pores par où coulent les humeurs et les esprits, il y en a encore quantité d'autres beaucoup plus étroits, par où il passe continuellement de la matière des deux premiers éléments que j'ai décrits en mes Principes ; et comme l'agitation de la matière des deux premiers éléments entretient celle des humeurs et des esprits, aussi les humeurs et les esprits, en coulant le long des petits filets qui composent les parties solides, font que ces petits filets s'avancent continuellement quelque peu, bien que ce soit fort lentement, en sorte que chacune de leurs parties a son cours depuis l'endroit où ils ont leurs racines jusques à la superficie des membres où ils se terminent, à laquelle étant parvenue, la rencontre de l'air ou des corps qui touchent cette superficie l'en sépare ; et à mesure qu'il se détache ainsi quelque partie de l'extrémité de chaque filet, quelqu'autre s'attache à sa racine, en la façon que j'ai déjà dite. Mais celle qui s'en détache s'évapore en l'air, si c'est de la peau extérieure qu'elle sort; et si c'est de la superficie de quelque muscle ou de quelque autre partie intérieure, elle se mêle avec les parties fluides, et coule avec elles
THÉORIES DE L'hÉRÉDITÉ. 46
LES THÉORIES GÉNÉRALES
OÙ elles vont c'est-à-dire quelquefois hors du corps, et quelquefois parles veines vers le cœur, où il arrive souvent qu'elles rentrent. » |P. 460-461.]
« Je ne détermine rien touchant la figure et l'arrangement des particules de la semence, il me suffit de dire que celle des plantes, étant dure et solide, peut avoir ses parties arrangées et situées d'une certaine façon, qui ne saurait être changée que cela ne les rende inutiles ; mais qu'il n'en est pas de même de celle des animaux, laquelle étant fort fluide et produite ordinairement par la conjonction des deux sexes, semble n'être qu'un mélange confus de deux liqueurs, qui, servant de levain l'une à l'autre, se réchauflfent, en sorte que quelques-unes de leurs particules, acquérant la même agitation qu'aie feu, se dilatent et pressent les autres, et par ce moyen les disposent peu à peu en la façon qui est requise pour former les membres. Et ces deux liqueurs n'ont point besoin pour cela d'être fort diverses; car comme on voit que la vieille pâte peut faire enfler la nouvelle, et que l'écume que jette la bière suffit pour servir de levain à d'autre bière, ainsi il est aisé à croire que les semences des deux sexes se mêlant ensemble servent de levain l'une à l'autre.
« Or, je crois que la première chose qui arrive en ce mélange de la semence, et qui fait que toutes les gouttes cessent d'être semblables, c'est que la chaleur s'y excite, et qu'y agissant en même façon que dans les vins nouveaux lorsqu'ils bouillent, ou dans le foin qu'on a renfermé avant qu'il fût sec, elle fait que quelques-unes de ses particules s'assemblent vers quelque endroit de l'espace qui les contient, et que là, se dilatant, elles pressent les autres qui les environnent ce qui commence à former le cœur. » [P. 466-468.]
Pour ce qui est des autres organes c'est la poussée du sang qui détermine les formations, et ce sont les particules qu'il contient qui viennent selon leur subtilité, leur degré d'échauffement et le cours que leur impriment les parties déjà formées, se condenser et se grouper ici ou là pour former en chaque endroit les ])^(^ux et les filets, dont tous les organes sont constitués.
[Nous nous abstenons de résumer ses idées sur la formation des autres organes. Son explication est toujours la même et les citations que nous avons faites suffisent pour en indiquer l'esprit.]
Critique.
Descartes a tenté l'œuvre impossible à son époque d'expliquer la pre-
THÉORIE DE DESCARTES
mière formation du corps e't l'accroissement ultérieur de ses parties en poursuivant l'analyse des phénomènes jusque dans leur détail intime. Il a cherché non pas, comme tant d'autres, à faire comprendre comment pourrait se former un produit semblable aux parents, au moyen de liqueurs séminales auxquelles ils attribuaient une composition compliquée et hautement spécifique, mais à expliquer dans le détail la formation de tous les organes, sans attribuer aux liqueurs séminales mâle et femelle d'autres vertus que celles de liquides capables de s'échauffer par fermentation et d'entrer en mouvement à la suite de cet échauffement. Sa théorie extrêmement simpliste est, et c'est là comme conception théorique son mérite principal, purement mécanique. A l'inverse des Microméristes, il ne met presque rien dans les prémisses de son hypothèse et cherche à en tirer tout par la seule vertu des actions et réactions mécaniques des parties les uns sur les autres, selon leur volume, leur fluidité, leur température, leur élasticité et la direction que leur impriment le cours du sang.
Aussi, bien entendu, ses explications sont-elles toutes fausses et, ce qui est plus grave, d'une insuffisance qui, même à son époque, pouvait être reconnue. Après avoir indiqué comment se forment le cœur, le sang et les premiers vaisseaux, il décrit en détail la formation des autres organes. Mais, pour tous, son explication est la même. C'est le sang qui pousse dans un sens, ce sont les parties fluides qui se dégagent d'un côté, les parties lourdes qui se déposent d'un autre et tout cela gratuitement sans raison sérieuse; et il arrive toujours, en combinant ces diverses actions, à faire former l'organe où il est et comme il est. Il n'y a qu'un malheur à cela, c'est que si l'organe était ailleurs et autrement constitué, l'explication serait la même, il ferait passer le sang d'un autre côté, dégager les parties fluides dans une autre direction, déposer les parties lourdes en une autre point, et il arriverait encore à son but. A chaque instant il devrait se demander pourquoi les organes dont il explique la formation revêtent la forme particulière qu'ils ont dans l'espèce quand les causes invoquées sont si générales qu'elles ne diffèrent en rien dans tous les êtres qui se reproduisent par voie sexuée. Même en tenant compte de l'époque, on est obligé de reconnaître que la fantaisie et les assertions gratuites jouent un rôle un peu trop grand dans sa doctrine.
Quoi qu'il en soit, par la position qu'il a prise dans la question, Descartes n'en est pas moins le promoteur de la Biomécanique et la théorie du développement de Roux, si supérieure à elle dans le détail qu'on ose à peine les comparer, n'en repose pas moins sur un principe identique.
LES THÉORIES GÉNÉRALES
ROUX (1881) Tliéoi'ic fie rAuto-flétcrmination.
Exposé.
Le conflit des êtres avec la nature, la lutte de l'individu contre les oi3Stacles impersonnels ou animés qui entravent son développement ou sa multiplication, sont considérés généralement comme la seule cause de la formation des espèces et du perfectionnement graduel des êtres. Depuis que Darwin a montré les étonnants efl'ets qui pouvaient résulter de la Lutte pour la vie et de la Sélection, les Biologistes voient en elles une explication suffisante de tous les phénomènes biogénéliques; ils ne demandent rien à l'organisme, rien autre qu'une variation légère et quelconque, pourvu qu'elle soit fréquente et diverse; et, comme cette variation est démontrée par l'observation journalière, ils ne cherchent point au delà.
Il est résulté de cela une tendance fâcheuse à négliger l'étude de l'organisme eu lui-même, et la recherche des forces évolutives qu'il peut contenir.
En se livrant à cette recherche on arrive à reconnaître que l'organisme renferme en lui-même, pour une bonne part, la raison de sa structure et de sa conformation; et que l'excitation fonctionnelle est la cause essentielle de la différenciation des éléments et des fonctions, qu'elle détermine la structure des tissus et établit, dans le corps entier, l'harmonie qui résulte du balancement des organes.
1. Lutte des éléments de l'organisme et différenciation progressive.
a) — Lulte des rnoléctdes dans les cellules. — Le protoplasma cellulaire n'est pas une substance chimique simple. 11 est composé de plusieurs substances vivant côte à côte dans une certaine indépendance et soumises, chacune pour son compte, aux nécessités de l'assimilation et de la désassimilatiou. Or le taux de ces échanges n'est pas le même pour toutes. Les liquides nutritifs dans lesquels baignent les cellules ne conviennent pas également à chaque espèce; ils favorisent plus l'assimilation dans les unes que dans les autres et, si l'égalité existait entre elles au début, elle est
THÉORIE DE ROUX
forcément bientôt détraite. Si les liquides nutritifs viennent à changer de nature, ce sont des substances jusque-là sacrifiées qui vont devenir prédominantes, tandis que celles qui prédominaient vont passer au second plan. Les variations dans la désassimilation produisent des effets analogues, non moins importants dans le résultat final, car une substance qui assimile beaucoup peut cependant rester peu abondante si sa désassimilation est très forte, tandis qu'un autre qui assimile peu mais se dépense encore moins, peut arriver à l'emporter sur les autres.
Les excitations produites par les agents physiques ou chimiques ont une influence plus grande encore.
Toujours l'une des substances est plus sensible que les autres aux; excitations d'un agent donné; si elle réagit en se dépensant plus fortement, son taux baisse; il monte dans le cas contraire; il monte ou baisse aussi, selon que son assimilation est favorisée ou contrariée. Deux substances sont favorisées, mais inégalement, par une excitation donnée; si l'espace était libre, elles augmenteraient ensemble, proportionnellement à leur activité; mais la place est limitée à la capacité de la cellule; aussi elles luttent, chacune pour un accroissement nouveau, aux dépens de la voisine, et la plus active l'emporte, refoule l'autre et finit par occuper toute la place.
Ainsi, fatalement, après avoir été soumises assez longtemps à leurs causes naturelles d'excitation, les cellules finissent par ne plus contenir qu'une substance fortement prédominante et se trouvent ainsi différenciées.
Mais cette substance n'est pas la même pour toutes, d'abord parce que, l'état initial étant différent, des excitations identicjues peuvent engendrer des effets différents, ensuite parce que les excitations ne sont pas les mêmes pour toutes les cellules, en raison de leurs situations diverses dans l'organisme.
Ainsi toutes les cellules de l'organisme arriveront à se différencier, mais par groupes , dans des sens différents.
Naturellement la différenciation fonctionnelle marche de pair avec la difféi'enciation chimique dont elle n'est que l'expression , et il se fait une sélection progressive des fonctions cellulaires.
Cette Sélection, pas plus que celle de Darwin, ne crée rien, et toutes les substances et les fonctions qu'elle semble engendrer existaient déjà dans la cellule non différenciée, mais peu développées et mélangées à d'autres qui obscurcissaient leur manifestation. La lutte intracellulaire
LES THÉORIES GÉNÉRALES
des molécules a eu pour effet d'en élire une, de la développer aux dépens des autres et d'exalter ainsi la fonction correspondante qui semble nouvelle tant elle diffère du rudiment obscur qui se trouvait dans la cellule initiale. Dans une cellule, c'est la substance la plus contractile, dans une autre, la plus apte à absorber des sucs nutritifs, qu'elle rejette aussitôt plus ou moins transformés, dans une troisième, la mieux disposée pour transmettre au delà les excitations reçues au lieu de les utiliser pour elle ; c'est ainsi que sont nés les éléments musculaires, glandulaires, nerveux.
[3) Lutte des cellules entre elles. — Les cellules luttent entre elles comme les molécules car, chez elles aussi , les excitations réagissent sur la nutrition et, pour elles aussi, la place est limitée.
Chez l'adulte, il faut qu'une cellule meure pour qu'une autre puisse se diviser et remplir l'espace vide. Des quelques cellules voisines en situation de le faire, ce sera la plus apte à se diviser qui y réussira. Chez l'être en voie de dévoloppement, la place n'est pas limitée d'une manière aussi absolue, mais elle n'est pas libre non plus, et ce seront encore les cellules les plus capables de multiplication rapide qui l'emporteront sur leurs compagnes de même espèce, pour donner à chaque organe l'accroissement qu'il peut recevoir à chaque moment de l'ontogénèse 1.
Ainsi, sous l'influence de ces causes, non seulement les cellules se différencient de plus en plus, mais, parmi les cellules de même ordre, les moins différenciées sont éliminées dans la lutte pour la multiplication, en sorte que la différenciation est poussée au plus haut point par les seules forces de l'organisme
' 11 semble donc que tout ce qui a été dit de la lutte des molécules puisse s'appliquer aux cellules. Mais il y a ici une difficulté. Pour les substances intracellulaires, accroissement et multiplication ne font qu'un ; le genre d'excitation qui favorise une substance la conduit jusqu'au maximum de développement qu'elle puisse recevoir dans la cellule. Mais au delà, ce n'est plus la même chose, car la multiplication des cellules est un phénomème à part, dépendant du noyau, et il se peut que l'excitation qui a différencié la cellule soit sans action sur la karykoynèse qui doitlamultiplier ; tandis que la karyokynèse serait sensible à
une excitation d'une autre espèce. Mais bien des faits portent à croire que cela n'est pas, et en tout cas, les cellules chez lesquelles une même excitation favorise à la fois la différenciation et la multiplication l'emporteront sur les autres.
[Cela n'est pas du tout évident. Si l'excitation qui favorise la division en s'opposant à la différenciation est plus forte que celle qui favorise les deux à la fois, la différenciation sera empêchée.]
^ La Sélection naturelle intervient dans tout cehi pour supprimer toutes les différenciations nuisibles ou inutiles. Elle ne saurait créer la différenciation organique mais elle est apte à la diriger.
THÉORIE 1>E ROUX
y) Lutte des tissua et des organes. — Une lutte de ce genre ne peut se continuer entre les tissus et les organes. Car, tandis que la différenciation cellulaire est toujours d'autant plus avantageuse qu'elle est plus accentuée, une prédominance exagérée de certains tissus dans les organes et de certains organes dans le corps serait fâcheuse. Une glande remplirait mal ses fonctions si elle ne contenait que des éléments sécréteurs; elle a besoin de vaisseaux pour lui amener le sang, de tissu conjonctif pour séparer les lobes et servir de soutien aux épithéliums, de nerfs pour régler son fonctionnement, etc., etc.; de même, si le foie s'accroissait et prenait la place de la rate ou de l'estomac, l'organisme n'en retirerait qu'un avantage négatif; tous ces empiétements exagérés sont aussitôt éliminés par la Sélection naturelle.
La lutte ici s'établit entre tissus et organes pour donner à chacun toute l'extension qu'il peut recevoir sans compromettre l'harmonie générale et elle a pour résultat une utilisation rigoureuse de la place et des matériaux.
La Loi d' économie de Darwin et celle du Balancement des organes de Geoffroy-Saint-Hilaire ne sont que des effets dont la cause réside dans la lutte des organes et des tissus.