LA TÉLÉGOXIE
C'est une croyance assez répandue chez les éleveurs que le premier accouplement peut exercer une influence sur les suivants, en ce sens que les produits de ceux-ci auraient quelque chose des caractères du premier père ' . On a donné à cette influence des noms divers empi'untés soit aux faits, soit aux théories qui tentent de les expliquer : Télégonie, Imprégnation, Mésalliaiice initiale, Infection du germe. Hérédité fraternelle-.
Spencer (93) rapporte que, d'après le pi'ofesseur Flinï (88), on aurait observé en Amérique qu'une Femme blanche, fécondée par un Nègre, peut avoir ensuite, de son mariage avec un Blanc, des enfants présentant quelques-unes des particularités, impossibles à méconnaître, de la race nègre. Mais la plupart des cas empruntés à l'Homme sont sujets à caution, car la paternité des cadets ne peut être établie que d'après les affirmations de la mère qui peut avoir intérêt à dissimuler la vérité. C'est seulement dans le cas de veuves remariées que cette difficulté disparait, or je n'ai pas trouvé d'observations bien nettes de ressemblance des enfants d'un "second lit avec le premier époux. Cela cependant eût été certainement remarqué et je vois, dans ce fait négatif, une forte raison de douter des faits positifs d'authenticité contestable.
Chez les animaux domestiques qu'on a l'habitude de laisser errer,
' Romanes (93) a interrogé de vive voix et par correspondance un grand nombre d'éleveurs et constaté que presque tous croient à l'influence du premier màle. La plupart la croient fréquente et quelquesuns pensent qu'elle est constante.
^ Voici le sens de ces diverses expressions. Télégonie (Tfi)vE, au loin; y^voc, formation) veut dire influence éloignée de l'acte générateur; le terme Imprégnation suppose que l'organisme maternel est pénétré tout entier par la substance fécondante qui le modifie à l'image du mâle qui a fourni cette substance; celui à' Infection
du germe est fondé sur l'opinion que les œufs de la femelle sont atteints dans l'ovaire avant d'être mûrs et que les fécondations ultérieures les trouveront gâtés par le premier coït ; celui de Mésalliance initiale s'applique au cas. qui a le plus frappé les éleveurs, où une femelle est gâtée dans ses qualités reproductives par une première union à un màle de race inférieure; enfin celui lï Hérédité fraternelle suppose que les frères cadets ressemblent au père du frère aîné comme s'ils avaient hérité cette ressemblance de ce frère aîné.
LA TÉLÉGOXIE.
les Ciliens par exemple, la paternité est aussi quelquefois douteuse. Une Chienne peut être saillie sous les yeux de son maître, mais ne pas devenir pleine, et être fécondée au dehors par un Chien de rencontre, et cela ôte beaucoup de valeur à certaines olDservations portant sur ces aiiimaux.
Lorsque la Chienne a été gardée renfermée, ou lorsqu'il s'agit de Chevaux, de Bœufs ou même de Porcs et de Moutons, la paternité peut être certaine. Mais alors on a à compter avec les coïncidences, et surtout les faits d'atavisme. Ainsi Darwin (79) cite le cas d'une Chienne de Boiverbank, de race turque, sans poils, qui, saillie par un épagneul, donna de» métis, les uns sans poils comme elle, les autres à poils courts et, saillie plus tard par un chien turc de sa race, sans poils, donna des petits de pure race turque, sans poils, et d'autres, en nombre égal, à poils courts comme les métis de la portée précédente. En admettant qu'il n'y ait pas eu deux pères pour cette seconde portée, ce qui arrive quelquefois, s'eston assuré que cette chienne n'avait pas d'épagneuls dans ses ancêtres d'un degré peu élevé? Ne voit-on pas quelquefois une chienne, saillie par un seul chien, donner, à sa première portée, des petits fort différents les uns des autres?
Darwin (79) rapporte aussi le cas authentique d'une Truie de M. Giles, qui, saillie par des Verrats de sa race, a toujours donné des petits noirs et blancs, comme elle et comme toute sa race, avec une constance parfaite. Elle fut saillie un jour par un Sanglier, donna des métis. Livrée ensuite derechef à un Verrat de sa race, elle fit une portée dans laquelle se rencontrèrent des petits à robe marron uniforme. Cela n'est pas démonstratif, car on n'eût pas crié au miracle, si elle avait donné des petits de cette robe sans avoir été saillie par un sanglier. Nous aurons à citer des faits bien plus étranges de variation spontanée.
Le cas le plus célèbre est celui de la Jument du lord comte de Morton. Cette Jument alezan ayant 7/8 de sang arabe et 1/8 de sang anglais fut saillie en 1815 par un Couagga, sorte de Zèbre moins rayé que l'espèce ordinaire, et fit un métis. Livrée ensuite à un Étalon noir de même sang qu'elle, elle fit successivement, en 1817 et 1818, deux petits que lord Morton, qui avait cédé sa jument à sir Gore Ouseley, le propriétaire de l'étalon, vit lorsque l'un avait deux ans et l'autre un an. Tous les deux avaient, d'après le comte de Morton (21), autant de ressemblance avec le Couagga que s'ils avaient eu 1/16 du sang de cet animal. Us étaient de couleur bai, marqués, comme leCouagga, de taches foncées disséminées, de bandes noires, l'une le long de l'échiné, les autres sur les épaules et la
LES FAITS
partie postérieure des jambes. La crinière aussi rappelait celle du Couagga qui est rude et dressée. Saillie de nouveau en 1823, elle eut encore un petit qui rappelait le premier .père, huit ans après l'intervention de celuici. L'authenticité de ce cas n'est pas douteuse, mais on peut objecter que les ressemblances avec le Couagga étaient peu accentuées et que des rayures semblables se rencontrent parfois spontanément, d'aucuns disent par atavisme, chez des chevaux qui n ont jamais eu de Couaggas dans leur lignée, depuis l'origine de leur espèce.
Cependant le fait que trois produits successifs ont montré ces caractères, rend plus difficile de croire qu'il s'agit là de coïncidence ou même d'atavisme \
En somme, on peut conclure que : L influence d\m premier père sur les portées ultérieures se manifeste, à titre d'exception rare, par des faits qui
' D'après le D'" Ciiapuis rinfluence du premier mâle se manifesterait aussi chez les oiseaux. Cela serait intéressant, car ici l'influence du fœtus sur la mère n'ayant guère de temps pour se produire, il faut renoncer à toute explication fondée sur cette influence.
Spencer (93) rapporte, d'après le témoignage d'un de ses amis, M. Fookes, qu'une chienne de race Dachshund (?) très pure, fut couverte par un chien de berger errant et, l'année suivante, accouplée à un chien desarace, donna des petits aussi métissés que ceux de sa première portée. Les exemples de ce genre sont communs, mais les exemples du contraire sont communs aussi. Settegast (88) rapporte que quatre juments du haras de Trakehnen en Allemagne furent livrées à la production des Mulets, puis de retour à celle des poulains, sans qu'aucun de ces derniers produits se ressentît en aucune façon de la production précédente. Dans les pays où l'on se livre à la production des Mulets, dans le Poitou, en Espagne, en Algérie, on a cru remarquer que la race chevaline avait quelque ressemblance avec l'Ane dans la longueur et l'épaisseur des oreilles, l'étroitesse de la croupe, etc. Mais Sanson (93) a fait remarquer que ces caractères asiniens se
rencontrent dans les races mères dont celles de ces pays tirent leur origne, la race frisonne pour les chevaux du Poitou et la race africaine pour ceux de l'Espagne et de l'Algérie. Or, ces deux races seraient bien antérieures à Thabitude de faire procréer des Mulets par les Juments de ces pays.
Assurément cela ne prouve rien contre les faits positifs et montre seulement que la Télégonie n'est ni constante ni régulière. Cependant il semble bien étrange que de longues séries d'expériences puissent n'en pas présenter un seul cas.
Sanson (93) qui s'élève avec beaucoup de force contre la Télégonie, cherche à diminuer la valeur du cas de la jument du comte de Morton par l'exemple suivant : une jument bai clair qui avait fait déjà sept poulains de robe uniforme avec deux étalons différents fit, avec un troisième étalon, un poulain plus fortement zébré que ceux de lord Morton.
Mais ce qui ôte quelque valeur à cette objection c'est que les pères des sept premières portées étaient de robe uniforme , tandis que celui de la huitième était gris pommelé, or les zébrures se rencontrent assez fréquentes avec cette couleur et presque jamais avec les autres.
XKNIE.
seraient certainement acceptés si leur explication théorique ne souffrait fas de difficulté. Mais, comme on ne peut rexpliciuer que j)ar des hypothèses peu en rapport avec les faits physiologiques positifs, ou élève sur sa réalité des doutes qu'une démonstration formelle na pas encore effacés.