CHAPITRE Xni
PaImMMicrs éiranir^reA.
SOMMAIRE. — Médecine 'plitique, Charlemagne et Alfred le Orand. Ei*rev/r deVEuro'pe, L'expérience est complète. Une crue imminente. Guerre à Varticle IX. Sa véritable mission ; ses limites. Un exemple. Fiction de spontanéité. Précaution inutile. Devoir et intérêt de VEurope. Intervention justifiée, par les antécédents. Mémorandmrû de 1859. Notes de 1867. Fuad Pacha et les mceurs. Argument ad hominem. Conclusion: veto impératif ou conseil amical. Résultat douteux, mais avantage certaine Dilemme. A ion entendeur, salut !
Le jour n'est pas venu peut-être où l'Europe comprend que le problème de la question d'Orient a été mal abordé par elle. Elle ayait écouté les cris de souffrance, elle avait constaté le mal, elle a consulté les docteurs les plus expérimentés qui ont dicté une ordonnance à leur point de vue particulier. Pour guérir le malade du Bosphore, ils ont suivi les pratiques usitée» sur la Seine et la Tamise, ils ont traité le désordre politique et social en Turquie, sans s'enquérir de la constitution et du jeu de ses organes, sans connaître à fond les lois naturelles et positives qui la régissent, et dont un peuple, pas plus qu'un individu, ne peut s'écarter sans altérer l'équilibre nécessaire à son existence. Charlemagne a vaine-
ment essaye d'imposer une législation d'ensemble, des institutions uniformes aux différentes popula- ^ tions de son empire formé par une série de conquêtes et composé d'éléments divers. Alfred le Grand a vainement essayé de civiliser par une législation unique les différentes populations de la Grande- Bretagne. Une œuvre où ces deux illustres législateurs ont échoué et ont dû échouer, pour laquelle les nations les plus civilisées se sont débattues dans des efforts durant des siècles, une telle œuvre a été acclamée oonune un prompt remède aux souffrances de la Turquie, cette mosaïque de cultes et de nationalités. Ainsi est née cette théorie de l'Egalité et de la Centralisation pour un Empire où l'inégalité est consacrée par la Religion, pour un Empire (1) en-* globant toutes les conditions climatériques du continent, toutes les mœurs sociales depuis le régime patriarcal des tribus nomades jusqu'à la civilisation à divers degrés des chrétiens vaincus. L'Europe n'a peut-être pas saisi encore le résultat de ce traitement allopathique, où le malade ne peut s'assimiler le médicament et profite de ses moments de répit pour maudire son docteur. En attendant qu'elle le comprenne ou que la Turquie produise une intelligence qui le lui fasse comprendre, les faits de l'heure présente, auxquels nous consacrons notre attention, sont de nature à faire du moins avancer son expé-
(1) RémioiBceDce de notre brochure intitalèe^: Unité Islamique, Paru, Amyot, 1871).
rience. Grâce aux principes européens violemment ^oculés au corps social turc qui n'est pas uniformément constitué pour les supporter partout d'une égale façon, toute charlatanerie est devenue possible, tout crime trouve son apologie, toute tentative rencontre ses dupes. Réforme, Progrès sont devenus une panacée à offrir aux uns, un spectre à déployer aux yeux des autres. L'altération de Tordre de succession en offre un exemple frappant : des esprits pervers ont pu songer à porter atteinte à cette loi si profondément gravée dans Pâme de la nation ; une telle violation, ont-ils pu se dire, n'est pas plus grave que l'Egalité de tous devant une loi unique, telle que la préconisent le Hatti-Chèrif de Réchid- *t^acha et le ffatti-Houmaioun d'Aali-Pacha. L'amertume que ces hats ont laissée chez les fanatiques parmi les Musulmans, ils ont cru pouvoir l'exploiter en armant ces fanatiques contre la Réforme, contre les idées européennes. D'autre côté, ils ont pu espérer que cette nouvelle importation des institutions européennes serait accueillie par les Chrétiens de l'Empire comme un encouragement, et applaudie par l'Europe, toujours heureuse ou flattée de se voir imiter, toujours peu attentive aux résultats de ces imitations.
Combien faudra-t-il encore d'expériences de ce genre pour porter la lumière sur cette question d'Orient, et lui assurer une solution conforme à la
nature des choses? L'expérience sera-t-elle jamais complète à moins d'être provoquée par une nouvelle ' crise d'un caractère aigu?. C'est le secret de la destinée, nous dira-t-on. Oui, répondons-nous, c'est le secret de l'avenir ; mais, ajoutons-nous, c'est aussi le devoir de tous de conjurer des crises dont les malheurs sont incalculables. Or, une crise .pareille apparaît à l'horizon, elle est imminente, elle menace de tout engloutir, et quand nous voulons l'apaiser, la calmer, l'arrêter, elle absorbe une nouvelle dose • du médicament sorti de notre officine, elle nous repousse avec l'article IX du traité de Paris. Vous êtes^ un illustre médecin, dit aujourd'hui le Grand-Vizir à rOccident, mais vous m'avez émancipé, plus encore, vous vous êtes interdit le droit de m'honorer de vos conseils, lisez l'article IX.
Certes, l'article'IX qui a fait la force d'Aali-Pacha et de Fuad-Pacha est très-propre à encourager d'une façon aussi insolite Mahmoud-Pacha et ses complices.^ Cet article IX a déjà fait beaucoup de mal et aux Musulmans et aux Chrétiens et à l'Europe entière, en abandonnant à des ouvriers indifférents ou malintentionnés le soin d'accomplir la Réforme mal conçue, mal née et tout aussi mal élevée ; il fera ^ sans doute encore beaucoup de mal dans la mission qu'il a reçue de sauvegarder la dignité du Sultan. Mais il n'a pas d'autre mission que celle-là, il n'a surtout pas celle de compromettre l'existence du
Sultan dont il n'a à défendre que Torgueil, ni celle d'annuler le lYaité entier dont il fait partie, il a encore moins le droit de porter le trouble chez ceux qui lui ont donné le jour. Le Traité de 1856 consacre l'existence de TEmpire Ottoman, enregistre son entrée dans le concert européen ; tout ce qui menace Texistence de l'Empire devient un danger pour l'équilibre de l'Europe, cesse d'être une affaire d'administration intérieure pour devenir une question
i/d'intérêt public. La diplomatie qui nous lira nous comprendra aisément. Expliquons notre pensée au
•commun de nos lecteurs, aân de leur montrer qu'en recommandant une action sérieuse nous ne portons aucune atteinte aux droits ni à l'indépendance de l'Empire. Expliquons-le par un exemple : la loi reconnaît au propriétaire la faculté d'user et d'abuser de sa propriété, jics utendi et abutendi, comme disent les légistes ; mais ce droit ne confère à perisonne la faculté d'incendier sa maison au risque d'en brûler les habitants ou de porter le feu aux maisons voisines. Complète sous tous les rapports est Tanalogie de notre exemple avec le cas actuel : le salut public est au-dessus d'un droit particulier, d'un droit souverain même.
L'article IX ne doit pas intimider les Cabinets ni leurs Ambassadeurs dans leur tentative de défendre le Sultan contre lui-même, dans leurs efforts de sau-
ver Tordre public. Leur immixtion dans une affaire d'à dministration intérieure d'une telle gravité n'aurait rien que de très-légitime, de trèa-conforme aux traités en vigueur. Nous n'avons pas du reste la prétention d'émettre un avis sur le modus faciendi^ mais il nous semble qu'il est grand temps d'en finir avec cette fiction de spontanéité qui entoure les concessions faites par les Sultans à la pression des événements et des puissances. Cette fiction s'est fondée dans l'origine sur une base de raison: les puissances voulaient, par elle, ménager la dignité du Sultan aux yeux de ses sujets recevant ces concessions des mains généreuses de leur souverain. Malheureusement, les sujets du Sultan ne s'y sont jamais trompés; les musulmans qui auraient à perdre leur privilège de dominateurs, comme les chrétiens qui cesseraient d'être les éternels vaincus, si les Hats égalitaires venaient à se réaliser dans la pratique, les uns et les autres n'ont jamais fait erreur sur l'origine véritable de ces Hats. Les uns traitaient de Ghiaour le Sultan qui avait fait ces concessions, les autres s'apprêtaient à manifester leur gratitude, non au Sultan, mais aux souverains étrangers qui les lui avaient conseillés ou imposés. Pendant que cette fiction de spontanéité manquait le but pour lequel seul elle avait été créée, les Sultans et leurs Pachas la prenaient au sérieux, invoquaient cette prétendue^ spontanéité pour fermer l'oreille à toute obser-
valion malsonnante, et pour tourmenter à leur guise les concessions émanées de la volonté du Grand-Seigneur, qui les a données, qui reste maître de les reprendre. De la sorte, l'article IX du traité de Paris dans lequel les puissances ont personniflé cette fiction, est resté la seule clause vénérée à la S. Porte, sans que la diplomatie ait toujours su ou voulu, ^sans esclandre aucune^ rappeler ou apprendre aux Pachas quelle est la réalité des faits. Cette fiction qui n'a fait aucun bien et qui a produit beaucoup de mal, il est temps d'y mettre un terme ; il est temps qu'Abdul-Aziz apprenne que le Traité qui garantit son trône, lui interdit de le livrer en proie aux passions dynastiques, que le Traité qui aecueille son Empire dans le concert des Puissances donne aux hautes parties contractantes le droit , leur impose le devoir de prévenir tout ce qui dans cet Empire pourrait menacer la tranquillité de l'Europe. Or, le moment est grave, il est du devoir et de l'intérêt de l'Europe d'aviser. Il est de son devoir de ne pas se laisser endormir par des dénégations que les faits ne cessent de démentir ; il est de son intérêt de ne pas se laisser étourdir par l'optimisme qui règne à la S. Porte ; il est en même temps de son devoir et de son intérêt de ne pas se laisser éblouir par des protestations hypocrites sur Tavenir que les Pachas lui préparent.
En réclamant l'intervention de l'Europe, nous ne
demandons d'ailleurs rien qai ne soit conforme aux antécédents de sa diplomatie. Aucun article IX n'a empêché les Anglais de bombarder Djeddah, les Français d'occuper Damas et le Mont-Liban, toutes les Puissances d'intervenir en Crète. Mais Tintervention que nous demandons doit prévenir, non châtier, ni réprimer: le châtiment ne ressuscite jamais les victimes, la répression n'arrive pas toujours à temps. Aussi n'est-ce pas dans les exemples ci-dessus que nous cherchons des antécédents à l'appui de notre demande. Ces antécédents nous les cherchons et trouvons, beaucoup mieux adaptés aux circonstances actuelles, dans la démarche accomplie par les Ambassadeurs dans leur Mémorandum collectif du mois d'octobre 1859, rappelant au Sultan et à la S. Porte que < l'Europe, en marquant dans son sein une place importante à la Turquie, a bien compris qu'une caution extérieure ne serait pas suffisante pour réaliser ses vœux, si la Puissance, ainsi fortifiée au dehors, ne s'aidait pas elle-même, et si son organisation intérieure ne se vivifiait pas par l'application graduelle et soutenue des Réformes dont sa Majesté Impériale a librement, solennellement proclamé les principes. >
Ces antécédents, nous les trouvons plus et mieux encore, quoique sous une autre forme, dans les Notes adressées à la S. Porte au commencement de 1867 par les Cabinets de Paris, de Londres, de Vienne,
é% Pétersbourg* En 1859, le mëmorandum des Ambassadeurs plaide ropportunité des Réformes ; en 1867, les Cabinets, sans le moindre égard pour Tarticle IX, analysent, chacun suivant son tempéram^ent, toutes les clauses, une à uja^, 4)i Hatti- HoumdiouTij et en réclament Texécntion. Cet antécédent de 1867, acquiert surtout une grande \;^)eur par la Note-circulaire dans laquelle Foad-Pacha a répondu aux Gabii^çts Européens. Au^ Cabinets lui reprochant l'inexécution dxiHatti Houmdiounil répond parles préjugésncUionaua^ et par V état des mœws pu-- Miques. < En Turquie, dit-il, pas plus qu'en tout autre pays, si avanpé qu'il soit dans la civilisation^ on ne saurait improviser 1^ réforme de$ i](ioeurs. >
C'est parler d'or ; ce sont ces paroles que lîous voudrions voir les Puissances rappeler aux directeurs actuels de la S. Porte. Si Mahmoud Pac)ia venait à soutenir qu'une loi blessant les préji^gés nationaux, insultantau génie, à la religion, à tout ce qui x)onstitue les mœurs d'un peuple, ne rencontre aucune résistance, ou qu'en arrivant au Graflid-Vézirat, il a^ lui, imiproviaé la réforme des mœurs, (ce qui ne paraît guère dans la pratique), que par cwséquent Tordre de succession établi par les coutumes peut être modi^é SW8 d^tnger, il n'y aurait qu'à lui remettre \me nouvelle expédition .des Notes des Cabiftetsde 1867, le sommer de prouver s^direp^'r l'exécution pleine e^ entière du HattùHcmmwimn^ et lui id^mand^
--escompte de toutes les violations que cet acte a dû subir depui« son entrée en fonctions.
Une démarche ainsi justifiée par les antécédents ne présente, selon nous, aucune difficulté. Quelle que soit d'ailleurs la forme que les gouvernements européens décident d'y donner, veto impératif ou conseil amical, il est à désirer que cette démarche se fasse auprès du Sultan Abdul-Aziz lui-même, et non pas seulement auprès de ses conseillers. Nous trouvons à cela plusieurs avantages : le premier, une démarche, même collective, auprès de la Porte risquerait de rester sans résultat, elle risquerait de ne pas être portée fidèlement à la connaissance du Sultan, et les Pachas pourraient passer outre, en vertu de prétendus ordres de Sa Majesté ; en second lieu, auprès du Sultan lui-même, il ne serait pas besoin d'une démarche collective, d'ailleurs difficile à combiner en l'état actuel de l'Europe, tandis qu'une intervention des uns auprès des Pachas pourrait autoriser ceux-ci à la cacher au Sultan, ou à interprêter auprès de Sa Majesté comme une approbation la non-intervention des autres.
Il n'est d'ailleurs nullement certain que le Sultan éclairé par les Ambassadeurs des Puissances se désiste de son projet. Du moins, celles-ci auront-elles rempli leur devoir envers leur allié et envers ellesmêmes; du moins, les masses musulmanes de Turquie sauront que ceux-là les trompent qui leur
présentent cette violation de leur loi comme imposée par l'Europe, par les Chrétiens, et elles sauront à qui elles ont à s'en prendre pour venger leur religion menacée.
Nous raisonnons dans l'hypothèse, la seule permise, celle du droit des gens, celle des Traités, celle où la guerre de Crimée n'est pas une chose dont on ait à se repentir, celle qui continue à considérer l'indépendance et l'intégrité de l'empire Ottoman comme une nécessité d'ordre Européen.
Que si cette hypothèse avait cessé d'être vraie, si Magenta, Sadowa, Rome et Strasbourg, si des considérations nouvelles quelconques avaient modifié radicalement Topinion des Puissances quant à l'existence de l'Empire Ottoman, nous ne cesserions de leur réclamer une action efficace dans les circonstances présentes. Si les Puissances avaient même décidé la destruction de l'Empire Ottoman, nous regretterions que les projets actuels fussent accueillis par elles comme un symptôme favorisant leurs intentions secrètes, nous ne cesserions de déplorer une conduite d'inaction qui amènerait la ruine de la Turquie aux dépens de leurs réclamations engagées dans ce pays, dans les flots de sang de la guerre civile, à travers les cadavres de leurs propres nationaux.