CHAPITRE XII
OpIintlMne et Pessimisme.
SOMMAIRE. — Un drôk de compliment. Conséquences à prémr. Les Pachas ont peur. La flatterie et ses variétés. Sécwrité déplacée. Pessimisme et optimisme. J. J. Romseau. Trahison.
Pendant que les Pachas eux-mêmes insultent à la mémoire de leurs souverains en les déclarant incapables de bien gouyemer sans avoir la perspective d'un flls-héritier, leurs avocats officieux insultent à l'honneur de toute la nation en la qualifiant de troupe docile et souple, incapable d'aucun attachement pour ses institutions les plus chères. Qu'ils aillent donc dire au Sultan : Sire, votre volonté sera exécutée, il n'y a aucun obstacle, vos Musulmans (Mit des oreilles pour ne pas entendre, des yeux pour ne pas voir, votre nation n'a point d'âme, vous régnez sur un peuple de brutes. Sa Majesté sera-t-elle bien enchantée d'un pareil compliment ? Nul n'oserait le supposer. Quant à nous, quant à l'opinion publique, nous savons tout ce qu'il nous faut penser
de cette bénignité des peuples musulmans ; nous ne désespérons pas de leur régénération, parce que nous avons meilleure opinion de leur cœur et de leur courage, nous qui les connaissons et qui n'avons ni à les craindre ni à les flatter, et nous redoutons de cette révolution les conséquences les plus désastreuses, plus désastreuses certainement que celles de la loi fratricide de Mahomet-le-Conquérant. Lui aussi avait ses conseillers flatteurs de sa volonté, ses courtisans approbateurs de ses désirs, ses séides exécuteurs de ses ordres ; si quelqu'un eût dit à ce Sultan qu'avant un siècle sa loi aurait réduit la dynastie à deux enfants mineurs, il ne l'eût peutêtre pas convaincu, ni surtout détourné de sa réso • lution homicide. Serions-nous plus heureux avec les Pachas d'aujourd'hui ? Leurs agissements ont à Tavanoe répondu en leur nom. Quand nous les voyons réunir les éléments pour prévenir et combattre la résistance, nous savons qu'ils ne se fient pas à la placidité des Turcs, mais qu'ils s'attendent à rencontrer des obstacles. Des fonctionnaires turcs, desimpies particttliersmusulmansrefusent d'apposer leur cachet sur des Arsoal présentés en blanc au nom du Vizir ! c'est là un symptôme que le Pacha le plus opiniâtre ne saurait dédaigner. Certes la résistance est grande, et les Pachas la connaiss^t à tel point qu'ils essaient de la prévenir par des manœuvres à double entente, caressant le Mnsol-
man avec la passion islamique confiée aux mains expérimentées d'un Namik Pacha, endormant le Chrétien et l'Etranger à l'aide des mots réforme et progrès, et à travers toutes ces manœuvres, niant tout, et conspirant en silence contre l'ordre légal avec l'armée pour instrument. Quel est le mobile de tant de corruption, de tant d'aveuglement ? Est-ce l'ignorance ? Pourquoi persévérer quand l'opinion publique, la sagesse de tous, se prononce si hautement ? Estrce la flatterie, ce fléau des cours ? La flatterie ? Mais en l'espèce, elle est multiple et variée : une, à l'égard des Musulmans dits Vieux-Turcs ; une autre, à l'adresse des Musulmans réputés Jeunes-Turcs ; une troisième à l'égard des Chrétiens indigènes et de l'Europe chrétienne; une quatrième, pour le Sultan et la Validé, sans compter celle dont est comblé le jeune Prince. Toutes ces flatteries opèrent simultanément, et elles s'entrecroisent ^n se contredisant réciproquement. Et quand dans ce laboratoire de corruptions et de promesses nous cherchons où est la dupe, quand dans cet antre de conspirations contre le droit et la loi, nous voulons connaître la victime prédestinée, on nous rassurerait par la bénignité trop complaisamment attribuée aux Turcs ! Ce n'est pas des Turcs seuls qu'il s'agit, il y a là les Musulmans de toute race, il y a là les Chrétiens de toute nationalité, il y a là toute une série de passions qu'on fomente, il y a là tout un monde
d'ambitions qa'on l^^itime. Tous les éléiidênts sont agites, et Ton croirait qu'il suffirait d'un signe pour les calmer tous à la fois ! Et que direz-vous au Sultan, quand il ne voudra plus se laisser leurrer de vos promesses dilatoires ? Que direz-vous à Abdul-Aziz et à la Valide, s'ils ne yeid^oit pas avoir confiant dans ce que pourra faire le Orand-Vizir durant la souveraineté dont il est investi l^falem^nt entre la mort d'un Sultan et Tinlxonisation de son successeur? Comment leur refuserez-vous la promulgation ante nnortem de l'héritier usurpateur ? Et Yussuf Izeddin lui-même, comment le contiâidrez-voas, avec l'ambition que vous avez jetée dans son esprit, avec les instruments de violence dont il ne cesse de s'entourer par la corruption dont vous lui avez donné l'exemple? Etes-vous sûrs seulement qu'il attotidra pati^mnent la mort de son auguste père, que les prétoriens dont vous T^itourez ne craindrtmt point d'être trahis par vous durant votre interrègne? et quand votre mme de lèse-natiou sera accompli , quand le prince Yassnf aura usurpé le trône, comment ferez-vous pour donnera chacun le prix de son concours ou de sa pa^vité? Comment donnerez-vous aux uns le règne du fanatisme, aux autres, la constitution digne du XIX* siècle ? Et comment arrêterez- -vous ceux qui ne se sont pas rendus à vos raisons, ceux qui seront restés inaccessibles à la corruption ? comm^dt les contiendrez-vou$ toiis^ et ceux que vos
it
miftndeuTms tienokent en éveil , et ' ceux qui se pnéparent à venger leurs institutions menacées, et ceux qui comptent exploiter le désordre que vous aurez répandu sur toute la surface de l'Empire ? Au jour voulu, vous resterez sans force, et la prétendue bonacité des Turcs ne pourra remédier à votre impuissance.
Et, si même votre présomption était heureuse jusqu'au bout ; si, ayant porté au trône Yussuf Izeddin, vous réussissiez à contenir le monde par la terreur ou par le relâchement universel, comment empêcherez-vous la couronne ottomane de tomber dans une minorité perpétuelle, toujours chère aux courtisans et aux Vizirs ? comment retiendrez- vous les générations prochaines, comment bornerez-vous les caprices d'un futur Sultan? comment combattrez-vous les intrigues des eunuques de l'avenir ? comment empêcherez-vous l'ordre naturel à vos mœurs de rei>rendre son cours au prix d'une nouvelle révolution ?
Accusez-nousd'être pessimiste ; oui nous le sommes, et notre pessimisme, nous savons d'où nous l'avons tiré : il est né dans la logique, il a grandi dans le spectacle de vos actes, il s'est montré au monde sous la pression d'une terreur salutaire; notre pessimisme commun à toua ceux qui ont conservé la liberté ou
le courage de leur opinion, ne fait de mal à personne. Pouyez-yous en dire autant de votre optimisme? Issu de rintërêt personnel, grandi dans l'ignorance, développé dans la corruption, il est destiné à se manifester un jour à la face de ceux que vous adulez sous forme de cataclysme universel. Notre pessimisme défend la cause du droit et du juste, il prévoit les crises et aspire à les prévenir ; votre optimisme repose sur la flatterie, sûr le mensonge, il compromet tous les intérêts, il menace le Sultan dans son règne, le jeune prince dans son existence, l'Islamisme dans son Califat ; il menace l'Empire de la guerre civile, de la guerre religieuse, il le livre en proie aux ambitions les plus mesquines et les plus coupables : voilà les résultats inéluctables de votre optimisme. Ah ! on nous accuse de pessimisme, parce que nous croyons avec les plus illustres philosophes que les lois qui ne sont pas l'expression des mœurs restent de vaines formules à moins d'être des moyens de déception et de despotisme ! Ah ! nous sommes pessimiste, parce qu'aux Pachas et au Sultan lui-même nous disons avec le théoricien du Contrat socicU parlant aux Polonais : € Corrigez, s'il se peut, les aUms de votre constitation, mais ne méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes ! > Oui r.ous sommes pessimiste, et nous nous en faisons gloire, car notre sentiment s'appelle science et consci^ice. Faut-il en retour qualifier
roptimisme que nous opposent ceux qui marchent dans Tobscurité sans savoir où ils vont? Dans leur optimisme nous pouvons saluer Tignorance; et c'est fort heureux; car si, à défaut de l'ignorance, nous étions forcé, pour les comprendre, de consulter la morale de l'humanité, celle-ci, interrogée sur le nom qui convient à ce sentiment qui, de parti pris, sacrifie tout à soi-même, répondrait :
TRAfflSON.