La succession Chavanet
La rapidité avec laquelle. 1 cV.hf.i le tiiouveiiii.'ni de 1 s is porta le désordre dans plusieurs branches de l'industrie française. La famille de Bournay, célèbre dans le faubourg Saint-Germain, avait tous ses capitaux engagés dans une spéculation sur les fers, et fut victime des modifications politiques qui se produisirent alors. Il suffit de quelques jours pour compromet Ire sa fortune, œuvre des siècles. Pendant quatre ans, elle passa par les alternatives les plus cruelles, entre la crainte de ne rien tirer de ce naufrage et l'espoir de tout sauver.
Cet espoir ne se réalisa pas. En 1853, la ruine de M. de Bournay était consommée. De son opulente forlune, il ne lui restait rien que la dot de sa femme, représentée par la lerro et le château de Bournay, situés aux portes de Mois, hypothéqués pour une somme presque égale à leur valeur.
A cette époque, la famille de Bournay, — composée t. u. r
LA SUCCESSION CHAVASKT
du comlc, de sa femme et d'une fille, mademoiselle Hélène, âgée de vingt ans, — habitait encore l'hôtel de la rue du l'Université, d:ms lequel elle avait vu s'écouler les jours d'opulence. Cet hôtel ne lui appartenait plus, M. de Bournay l'ayant vendu à un Américain, en s'en réservant la jouissance pendant deux ans, à partir du jour de la vente.
L'aspect de cette splendide demeure éloignait l'idée de la pauvreté. Mais les écuries et les remises étaient désertes. Les salons, autrefois témoins de fêles brillantes, ne s'ouvraient plus, et on avait réduit considérablement le nombre des domestiques.
Un soir du mois de décembre, les trois membres de la famille de Bournay étaient réunis dans la chambre de la comtesse.
C'était après le diner. La soirée s'écoulait tristement.
Le comte, vieillard de soixante-huit ans, alerte et vert malgré son âge, se promenait lentement dans celle chambre. Une forêt de cheveux blancs encadrait sa ligure osseuse et maigre. Un habit noir, boutonné jusqu'au menton, dessinait sa taille droite encore et bien prise.
De temps en temps, il interrompait ses méditations pour jeter un rapide regard sur sa femme et sa fdlc, assises en face l'une de l'autre, devant le feu. La comtesse lisait un journal; sa fille brodait à la clarté d'une lampe l'usée sur ruse p.-iit.' l.ilmr. !■:.!(■■, pnbir.ii Si-
tacle de leur mélancolie arrachait îles soupirs à M. de Bournay.
La comtesse, de vingt ans plus jeune que lui, avait été fuit belle. KUe conservait encore de ce passe, certains avantages dont plus d'une jeuue femme se serait
contentée, à savoir de grands yeux pleins de flammes, un front sans rides, des dents blanches et une main mignonne comme celle d'une jeune fille. Le menton un peu maigre et des cheveux déjà gris trahissaient seuls son âge.
Au surplus, pour se rendre compte de ce qu'elle avait été dans sa jeunesse, il suffisait de regarder Hélène. La nature, dont les caprices sont infinis, se plaît souvent à faire revivre dans l'enfant tous les traits du p Ère et de la mère, et quelquefois île l'un des deux seulement.
Hélène possédait les charmes autrefois admirés chez celle-ci : cheveux noirs, carnation blanche, taille élégante et souple, regard doué d'une magnifique expression d'innocence et d'énergie. Le front était grand, bien dessiné, le nez lin et long, les lèvres un peu accusées, mais d'un fier contour. Un sang ardent et pur, un amour profond unissant deux êtres également beaux, avaient pu seuls engendrer une créature d'un aspect aussi parfait.
Au moment où la pendule sonnait neuf heures, la comtesse interrompit sa lecture, et levant les yeux vers son mari :
— Si tu dois aller à ce bal, mon ami, lui dit-elle, il serait temps de partir.
Le comte secoua tristement la tète.
— Pourquoi y aller? répondit-il, puisque vous n'y venez pas, puisque je n'y pourrai jouir du bonheur de vous y voir belles et parées.
Eo disant ces mois, il se rapprocha des deux femmes
— Il y a quelques années, eontinua-t-il, j'étais heureux de courir à ces fêles ; mais je n'étais pas seul, je ne
laissais pas a la maison deux femmes attristées. Non, décidément, je n'irai pas à ce bal.
La comtesse se leva, prit le bras de son mari, et l'entraînant dans un coin de la chambre :
— Hector, lui dit-elle à vois basse, qui donnera ici l'exemple du courage si tu t'abandonnes au désespoir? Tes répugnances, je les comprends, mais il faut les surmonter. Ce n'est pas en restant ici que tu marieras ta tille. M. de Taissergues ne t'a-t-il pas promis qu'il te présenterait ce soir M. Chavanei ?
Le comte répondit par un geste de colère et d'impatience, et lira violemment le cordon d'une sonnette. Son valet de chambre entra.
— Venez m'habiller, lui dit-il.
Et il sortit.
Hélène, durant cette courte scène, n'avait pas levé la tête. Mais aussitôt qu'elle fut seule avec sa mère, qui venait de reprendre sa place, elle quitta la sienne en déposant son ouvrage, et s'agenouilla rU devant la comtesse :
— Chère maman, pourquoi tourmenter mon pèreï 11 aurait désiré ne pas sortir ce soir et passer sa soirée avec nous. J'ai bien entendu vos paroles. C'est de moi que vous vous préoccupez. Ali! si vous pouviez deviner ce qui se passe dans mon cœur, vous convaincre que le plus cher de mes vœux est de l'ester ici, de ne vous quitter jamais, vous ne songeriez pas à me marier.
— Mais, ma pauvre chérie, il le faut.
— Il le faut! Pourquoi? Nos goûts sont modestes. N'avons-nous pas de quoi vivre tous les trois, dans un petit coin'; Nous piiiiiriiiiis encore être heureux.
Pour toute réponse, la comtesse leva les jeux vers le ciel avec un geste indescriptible.
l'envers et l'enhooit nr la vië parisiennk 5
— Non, ma fille, non, il ne nous reste pas do quoi
El en munie temps que sus paroles sortaient de sa bouche, deux grosses larmes tombèrent do ses jeux sur la main d'Hélène, agenouillée devant elle.
Ces deux larmes, Hélène les but dans un baiser. Puis elle posa la tête sur les genoux de sa mère.
Celle-ci reprit :
— La ruine de ton père est complète, mon enfant, cl pour en finir avec ses créanciers, nous sommes tenus do vendre Bournay. Si celte vente est avantageuse, il pourra nous rester trois mille francs de rente, sinon, ion père sera insolvable.
— Un a'p.irle i, lui: |„ :r !ruii'k,i„|i!yr. hormnble H riche, qui désire s'allier à une famille noble, afin du se créer des relations dans notre monde. Si lu devenais sa femme, il consentirait à acheter le château de Hournay et h t'en reconnaître la propriété ait contrat. Mors, notre terre patrimoniale ne sortirait pas de la famille.
Hélène garda le silencr pendant quelques instants sans changer d'attitude. Puis, relevant tout à coup, lus yens vers sa mère.
— C'est-à-dire, s'écria- t-elle, qu'on va me sacrifier.
— Hélène ! Hélène ! murmura la comtesse avec un accent de reproche,
— Ma mère, pardon! Ce m, je n'ai pu le retenir, mais j'ai eu tort. Une fille se doit à ses parents. Disposez de moi, je ne me plaindrai pas.
Madame de Bournay saisit vivement entre ses mains tremblantes la têic de sa fille, et déposa sur son front plusieurs baisers mêlés de larmes.
— Dieu m'est témoin, dit-elle, que si j'étais seule au
monde, avec loi, je ne te demanderais rien de semblable. Je saurais souffrir. Nous travaillerions, s'il le fallait, nous vivrions ignorées, modestes, bornant nos besoins, el il ne serait pas nécessaire de te marier, en le sacrifiant, comme tu dis.
Hélène fit un geste de dénégation. Sa mère continua :
— Mais il y a ton père. C'est pour lui que je te demande !a soumission. C'est un vieillard, vois-tu; ei ([iiatirl jii pense qu'après mte vie <1p probité, d'honneur, de courage, il peut passer soudainement de l'aisance ùla pauvreté, mon cœur so déchire, et alors, pardonne-moi, mon enfant, je consens à tout, même à exposer ton bonheur.
— Vous avez raison, ma mere, répondit gravement Hélène.
Puis, d'une voix assurée, elle ajouta :
— Comment s'appelle ce banquier?
— M. Chavanet.
— Quel âge a-t-il?
— On le dit tres-bien, répondit la comtesse, évitant de répondre directement.
— C'est-à-dire qu'il a de quarante-cinq ans à cïn-
nonça ces paroles, autant" d'ironie* que de douleur. Sans doute, la comtesse les entendit. Sa tête inclinée depuis un moment sur sa poitrine ne se releva pas. Seulement sa fille l'entendit murmurer ces mots :
— Tout cela est affreux.
Un éclair de colère el de pitié passa dans les yeux d'Hélène. Sa bouche s'ouvrit. Peut-être allait-elle s'écrier : Vous trouvez cela affreux, et vous me le proposez!
l'rnvers et l'exuroit du i,a vir parisienne 7
Vous me l'imposez! Mais elle se contint, alla reprendre sa place en face de sa mère et lui ilit :
— Non, ma mère, il n'y a rien d'affreux là-dedans ; c'est tout simple. Une lille qui aime ses parents se <foit à eux. Jusqu'à ce jour, grâce à votre sollicitude et à vos ménagements, je n'avais connu notre position que d'une manière imparfaite, et j'avais pu ni'abaudonner aux rêves que font toutes les jeunes filles. Dans ces rêves, j'avais pu voir un mari jeune, épris, et a qui mon cœur appartiendrait. Mais votre aveu de ce soir m'a révélé les nécessités de la vie. Désormais, vos désirs sur ce point seront pour moi des ordres. Si cela est en mon pouvoir, la pauvreté ne sera pas la compagne de votre vieillesse et liouruay ne sera pas vendu.
Les mères ont des pressentiments merveilleux. En entendant sa fille lui parler de !a sorte, avec une fermeté qui n'était pas sans amertume, îa comtesse, qui l'avait écoulée en silence, poussa un cri.
— Hélène! tu aimes quelqu'un? il y a do l'amour dans ton cœur?
Hélène secoua la tête.
— Je n'aime que mon père et vous, répondît-elle avec assurance.
un i 1 1 i i sui fil! car celle-ci se rapprocha d'elle et lui parla avec tendresse.
— Calmez-vous, chère maman. Qui dit que je ne serai pas heureuse avec le mari que vous me donnerez?
La comtesse allait répondre. Mais, tout à coup, le valet de chambre de son mari entra. Alors elle se rappela que ce dernier n'était pas venu l'embrasser, ainsi qu'il le faisait tous les soirs avant de la quitter.
— Est-ce que M. le comte est encore chez lui? dcmamja-t-elle avec inquiétude.
— Non, madame, M. le comte est sorti depuis un quart d'heure.
Ayant dit tes mois, le ihtJiM.sï iijur s'approcha et pitrla à voix liasse à la comtesse, en lui remettant une carte, sur laquelle elle jeta les yeux.
— Je recevrai ee monsieur ici. Dites que je suis souffrante.
Le domestique se retira.
— Une visite à cette heure, lil remarquer Hélène.
— Oui, répondit madame de Bournay sans parvenir à cacher son trouble, un homme d'affaires. J'aime autant le recevoir. C'est une corvée que j'évite a ton père. Laisse-moi, ma fille; tu as besoin de repos, je le trouve un peu fiévreuse.
Hélène obéit. Elle réunit non sans une lenteur volontaire, les divers objets qui servaient à son travail de broderie; puis elle embrassa sa mère et se dirigea vers la porte.
Au même moment, le visiteur annoncé entra.
Hélène le regarda à la hâte, tandis qu'il se rangeait, en s'inclinant, pour la laisser passer, cl ses traits se gravèrent pour jamais dans sa mémoire.
— C'est lui ! murmura en elle une voix secrète. C'était Chavanet.
11 s'avança en se dandinant agréablement, vers madame de Bournay qui s'était levée î\ moitié pour le recevoir, la salua profondément et prit place sur le siège qu'elle lui indiquait.
Dix ans s'étaient écoulés depuis qu'il avait quitté Saint-Etienne de Boulogne. Mais ces dix ans n'avaient pas changé notablement sa personne. Sauf un commen-
l'envehs et l'emhioit de la vif, parisienne i)
cernent d'obésité et fjtielqur-s cheveux gris, c'était toujours le personnage que connaissent ceux de nos lecteurs qui ont lu la première partie de ce récit. Comme autre- Ibis, sa belle barbe blonde s'étulait eomplaisamment sous son menton. Il était irréprochablement vêtu; ganté, cravaté, chaussé ainsi qu'un homme qui va au bal.
Une fois assis, en l'ace de la comtesse, il baissa les yeux comme s'il eût voulu se mirer dans ses bottes vernies, puis il prit la parole :
— Madame la comtesse, dit-il, bien que vous deviniez, je l'espère, l'ohjet qui m'amène auprès de vous, vous devez cependant ènv surprise de me voir. Noire ami commun, M. de Taissergues, m'avait promis de nie présenter ce soir à M. de Bournay, atin que nous pussions traiter ensemble l'affaire dont il nous a été déjà parlé aux uns et aux autres. Je me rends en ce moment chez M. de Taissergues, et j'espère y rencontrer M. le comte. Mais, avant toutes choses, c'est vous que j'ai
(lésil'é voir, .ir s:iis iph'llrs piVDi'clijWliiiliS. peuveril assiéger le cœur d'une mère qui songe à marier sa fille, et j'ai cru y répondre, en provoquant l'occasion de me faire connaître de vous.
Madame de Bournay fut vivement touchée par l'accent avec lequel ces paroles furent prononcées, aussi bien que par l'attention délicate quelles révélaient.
— Je vous remercie, monsieur, répondît-elle avec effusion, et rien n'est plus fait pour obtenir ma sympathie que votre démarche. Ce que pourra vous dire mon mari n'aura pas la gravité de ce que j'ai à vous dire moi-même. Avec lui, vous causerez des moyens propres il sauver notre maison de la ruine. C'est du bonheur de ma fille que j'ai à vous entretenir.
— Je vous écoule, madame.
10 U SUCCESSION C1IAVASET
Et comme pour mieux manifester son attention, Cliavanet posa son coude sur son genou, son menton dans sa main et tendit l'oreille.
Ln comtesse tremblait comme une feuille, et sentait à son front et à ses joues une chaleur inaccoutumée.
An moment ofi commence la deuxième parlie fie notre récit, Chavanet occupait a Paris la position qu'il avait rêvée dix années avant. Les ambitions qu'autrefois il osait à peine caresser Étaient maintenant réali-
II était riche, libre, lancé dans le tourbillon à la poussière duquel il avait si longtemps aspiré; admiré, envié, maître en un mot d'une situation puissante et fortement assise.
Ce résultat, sorli de la logique des choses, ne surprendra personne. Il était l'œuvre du temps et de la patience, habilement secondés par la fortune que Chavanet avait apportée de son village et par les intrigues <le madame de Péiussin, qui l'avait fidèlement servi, parce que son propre intérêt lui commandait de faire
Grâce a ses conseils, Chavanet avait su profiter du mouvement d'affaires qui marqua la fin du régne do Louis-Philippe et qui se transforma, en se développant, dans les premiers mois qui suivirent la proclamation de l'empire.
En 18-48, les vins étaient à vil prix. Chavanet en
acheta en quantité. La rente se donnait a rien sur le marché des valeurs mobilières. 11 ne craignit pas d'échanger de l'argent contre des titres de rente. Lorsque la hausse se produisit, il réalisa et, en quelques mois, tripla les sommes qu'il avait exposées.
Madame de Pélussin eut sa part dans les bénéfices.
Alors, la confiance de Chavanet en lui-même n'eut plus de bornes. Dans une seule année, il fonda nue maison de banque, créa une grande société financière sous cette dénomination : Caisse des dividendes, commença des spéculations sur les terrains, acquit une part importante dans une charge d'agent de change, et devint le principal actionnaire d'un journal politique fort répandu.
En quelques mois, il fut à la tète des financiers, et sut attirer à lui la confiance générale, en laissant toujours ostensiblement déposés à la Banque de France, deux et quelquefois trois millions.
Mais, même au moment où il pouvait goûter les plus vives jouissances de l'orgueil et du luxe, ses ambitions n'étaient pas satisfaites. Il aspirait a la vie politique. Les électeurs de Sainl-Jîtienno l'avaient nommé mcmlire. du Conseil général de l'Ardeche. Il voulait arriver à la députation, et attendait impatiemment le moment ou il pourrait faire ce premier pas vers une situation plus élevée.
Ces divers événements le conduisirent jusqu'à la (in de l'année 1852.
C'est alors que, toutes ses affaires étant engagées et marchant au gré de ses désirs, il songea à se remarier. Il était assi.;/ ridie pour aliaelici' plus de prix à une alliance de nom qu'à une alliance d'argent. 11 voulait avoir une femme qui pût lui ouvrir certains salons
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 13
obstinément fermés devant lui. Par l'intermédiaire de l'un des actionnaires de la Caisse des dividende t, il connut les malheurs de la famille de Itournay et la possibilité pour lui d'arriver jusqu'à la main de mademoiselle Hélène.
En cette circonstance. o:iimmï dans beaucoup d'autres, il prit conseil de madame de Pélussin, qui l'encouragea vivement dans cette voie. On saura plus tard pourquoi elle repoussa, à ce moment, d'une manière définitive, la pensée qu'elle avait eue pendant huit jours de devenir madame CÏiavanet.
Le lecteur n'aura plus de peine à s'expliquer maintenant comment il se pouvait faire que Cliavanet fût assis, à dix heures du soir, dans la chambre de madame de Bournay, où on l'a vu entrer à la fin du précédent chapitre.
— Monsieur, lui dit la, comtesse, je crois de mon honneur, de vous expliquer d'abord, comment il .se l'ait que mon mari et moi ayons songé à vous pour notre fille. Je vous parierai avec d'autant plus de franchise qu'il y a cinq minutes, je ne vous connaissais pas et que ma lillc n'a pu encore apprécier vos qualités personnelles. Dans le projet qui nous réunit, il y a eu, avant toute chose, de notre part comme de la votre, une pensée d'intérêt.
— Cela est vrai, madame, dit Cliavanet.
— Vous me permettrez d'ajouter, — et, je le répète, au point où nous en sommes, cet aveu ne saurait vous être déplaisant, — que, sans les circonstances particulièrement douloureuses dont mon mari vous entretiendra, c'est autour de nous, dans noire monde, parmi nos ainis, que nous aurions cherché un gendre.
— Je le comprends sans peine.
Chavanet prononça ces paroles, de façon à prouver que celles de la comtesse no le hlessaicnt pas ; aussi celle-ci, cnmpléli'meut l'assurée, continua :
— Vous comprenez mainloiiai:!, monsieur, sous quels auspices vous aurez notre fille, si nous arrivons à nous entendre. Je ne dois pas vous laisser ignprer que nous serons exigeants pour tout ce qui nous paraîtra propre à assurer son bonheur. Vous ne sauriez vous en offenser, puisque nous vous confierons tout ce que nous avons de plus cher.
Chavaiiel inclina la tète avec un doux sourire.
— Il dépendra de vous, reprit madame de Bournay, et du vous seul, d'assurer votre bonheur à tous tas deux. Je n'ose dire [pie nia fille, qui n'a pas encore vingt ans, vous témoignera l'amour exalté qu'aurait pu lui inspirer un homme d'un âge proportionné au sien. Mais, si elle trouva en vous les é^inls aiïn'tuetix et la confiance auxquels elle a droit, elle saura y répondre par une eslime et une eonliaiuT égales.
Ayant ainsi parlé, madame (ta Bournay attendit la réponse de Chavanet, et l'attendit pendant quelques
minutes. C'est que le banquier pensait grave circonstance, il importait de langue dans sa bouche, avant de p::
— Madame, dit-il enfin, je vous don avec lequel vous venez do im
e. je
qu en une aussi :pt fois s
■ d'hitére
personnel, puisque je n avais pas le bonheur de connaître mademoiselle votre fille, et que je ne pouvais rechercher que les avantages extérieurs de votre alliance. Mais je suis venu cependant avec le plus vif désir de plaire et d'ùtre agréé, avec la résolution de
L'ENVERS ET L'ENBBOn TIR I,A VIE PARISIENNE 15
me donner tout entier au bonheur de la belle enfant qu'on mettrait dans mes mains.
Un geste de gratitude fut la réponse de madame de Boumay. Chavanet reprit :
— Je suis riche, et je sais que c'est à ce litre qu'en ce moment les portes de votre maison s'ouvrent devant moi. Je ne m'en plains pas, parce que j'espère Être mieux apprécié lorsqu'on me connaîtra mieux. IVaiileurs, je ne saurais faire de ma fortune un usage meilleur que de venir en aide à des infortunes aussi grandes qu'imméritées, en assurant le sort d'une jeune fille qu'on m'a dit être un modèle de grâces et de vertus.
— Ali! monsieur, s'écria la comtesse, combien vos paroles sont douces à mon cœur! Votre démarche m'obligeait déjà à vous accueillir favorablement. Votre langage fait plus encore. Il appelle toute mon estime sur
vous vous entendrez.
Chavanet se leva, prono merciment et se retira poui Bournay l'attendait.
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LA SECESSION CHAVANET
— Elle me l'a donné.
Aces mots, M. de Bournay regarda sa femme avec une inquiétude mêlée de contentement.
— Tu as obtenu cela, toiî
— Oui, mon ami, et sans peine.
— Et tu as osé le lui demander ?
— Ne le fallait-il pas?
— Pauvre chère enfant ! Es-tu sûre, mon amie, que nous n'allons pas faire le malheur de notre fille? Cette crainte me ferait renoncer à tout. J'aimerais mieux la savoir pauvre, quels que soient les dangers de la pauvreté pour une fille de son rang, que de la savoir mal mariée.
— C'est une crainte qu'il faut chasser de ton esprit, Hector, répondit vivement la comtesse. M. Chavanet ne saurait avoir à nos yeux (Vautre défaut que de n'Être pas noble. Il m'a paru professer d'honnêtes sentiments, et je crois qu'Hélène sera heureuse.
— Dieu t'entende!
Tel fut le dernier mot du comte sur ce sujet. Il embrassa sa femme, et en se retirant il dit :
— Il faudra lui parler demain. M. Chavanet viendra dîner avec nous.
A la même heure, Hélène, retirée dans sa chambre, se livrait à la douleur déterminée en elle par les révélations inattendues de sa mère. La pauvre fille avait menti, lorsque de sa bouche était sortie cette déclaration : « Il n'y a piis d'amour dans mon cœur. »
Elle aimait.
Elle ne pouvait raisonner le sentiment qui la dominait; mais elle raisonnait le langage que. lui avait tenu sa mere, et, malgré elle, tout son être se révoltait contre le rôle qu'on lui voulait imposer.
l'envers et L'ENiinniT m i,\ vie parisienne 11
— Mes parents me sacrifient au bien-être de leurs vieux jours, pensait-elle. Pour se sauver de la ruine et relever leur fortune, ils me marient malgré moi. C'est d'un égoïsme odieux! On me donne à un homme qui n'est ni do mon âge, ni du monde où j'ai toujours vécu. Il ne me connaît pas, ce n'est donc point par amour qu'il m'épouse. Ce n'est pas davantage par pitié, car c'est moi qu'il aurait consultée d'atmnl. Non. il veul faire île moi un marchepied pour s'élever jusqu'à des destinées auxquelles jamais il n'aurait pu atteindre, il va rendre à mon père un grand service et payer ainsi l'honneur de s'allier à nous; mais à mon tour, je suis le prix du service qu'il rend. Voilà à quels calculs je suis mêlée. C'est infâme!
Son désespoir était d'autant plus grand, qu'elle avait entrevu Cltavanet et deviné, dans un rapide coup d'oeil jeté sur lui, une nature vulgaire. Et lorsqu'elle le comparait à l'homme qu'elle aimait, sa douleur redoublait.
Cet homme, avec qui le lecteur fera bientôt connaissance, se nommait Daniel de ISlesle. 11 avait trente ans, il était orphelin, pauvre, non parce qu'il s'était ruiné, mais parce que son père ne lui avait laissé aucun patrimoine.
Au lieu de chercher à tirer parti de son nom et de ses relations pour arriver à la fortune, soit par un brillant, mariage, soit par quelque heureuse spéculation, il donnait tout son temps à. la musique et lui demandait de quoi vivre.
L'Opéra-Comique avait joué deux pièces de lui. Il commençait à faire sa trouée et poursuivait patiemment sa voie avec confiance et fermeté.
Trois ans avant, il avait connu Hélène dans un salon. Présenté chez M. de liournay, il avait apprécié cette jeune
LA SUCCESSION RIUYAÏET
iille. En se connaissant mieux, ils s'étaient aimés, puis ils s'étaient promis de se marier.
Voilà quelle idylle charmante allaient briser les prétentions de Chavanet.
Hélène n'ayant révélé son secret à personne, son père et sa mère ignoraient l'existence de cet amour. Dix Ibis, la jeune fille avait voulu leur faire connaître la vérité, et dix fuis, ses aveux avaient été retentis par les larmes qu'elle avait surprises sur leur visage.
Pouvait-elle les entretenir des félicités de son cœur, alors qu'ils assistaient désespérés, au spectacle do leur ruine?
Cette ignorance même était leur excuse et, envisageant plus sainement les choses, Hélène n'anraii pu leur en vouloir de leurs efforts pour lui rendre par le mariage, la fortune que les événements avaient emportée.
Mais, à cette heure, il ne fallait pas lui demander de raisonner autrement qu'avec l'égoïsme de son amour. Dans l'union qu'on lui offrait, elle ne voyait (ju'une chose, c'est qu'on sacrifiait son avenir, afin de ne pas vendre la terre patrimoniale de Bournoy.
— Entre le bonheur de leur fille et la conservation de leur château, ils n'hésitent pas, se répétait-elle avec amertume. On me préfère le château.
Livrée à île telles pensées, Hélène dormit mal.
Que devait-elle l'aire? liepousser C.havanet lorsqu'il se présenterait! Mais alors c'était condamner son père à la misère! Elle frémissait de terreur et do honte, lorsqu'elle se disait que, grâce à elle, ce vieillard verrait ses derniers jours attristés par les cuisantes et douloureuses préoccupations d'une vie réduite an strict nécessaire. Et sa mère, 'la frapperait-elle aussi de ce coup terrible?
lIsïehs et l'enuboit de i.a VIE PAH1S1RSSE 19
No», il valait mieux épouser un inconnu qui pouvait prévenir de nouveaux désastres.
Mais l'épouser, c'était renourer au bonheur, manquer b la foi jurée, trahir Daniel!
An milieu île ces alternatives, Hélène se désespérait, demandant à son âme une résolution bonne et énergique. L'ardeur et la générosité (le sa nature la poussaient au parti le plus douloureux. Mais l'amour défendait éuergiquement ses droits.
Alors, elle s'efforçait de trouver un moyen qui conciliât les deux solulions extrêmes entre lesquelles il lui fallait opter. Or, elle en trouvait une seule : faire un appel éloquent au cœur de M. Chavanet. Mais, soit expérience, soit pressentiment, ce moyen ne lui inspirait aucune confiance.
La nuit se passa pour elle au milieu d'une cruelle indécision.
Enfin, le matin, elle prit une résolution énergique. File écrivit à Daniel pour lui faire savoir qu'elle désirait lui parler le même jour et qu'elle l'attendait à la tombée de Sa nuit, dans une chapelle du voisinage. Ils ne pouvaient se voir seuls en aucun autre endroit.
Pour la première fois de sa vie, celle jeune fille chaste-, élevée par une mère chrétienne, allait, au risque de se compromettre, à un rendez-vous qu'elle avait provoqué.
Le lendemain, vers cinq heures, alors que commençait un de ces tristes soirs d'hiver où Paris se couvre de bruine et d'oui lire, niailem<nsi.'Iln (h; liournuy, .ui'.nmpgnée d'une femme de chambre qui avait sa confiance, entrait dans la chapelle des missions étrangères, située rue du Bac.
Elle élail vêtue de noir. TJm: voilclle. épaisse l'.iclnit son visage. Sa taille éléganle disparaissait sous un long manteau de soie, doublé de fourrures. Ceux-là mêmes qui la voyaient tous les jours ne l'auraient pas reconnue, grâce à cette toilette sombre.
Au moment où elle prit place dans un coin de la nef solitaire, on venait d'allumer quelques lampes qui je-
Heiène, hku que courbée sur une eliais l'altitude de la prière, ne priait pas. Elle
C'était la première fois qu'elle se dérobait a
l'ëkvers et l'esdroit le la vie parisienne 21
surveillance de sa mère, et même, en essayant de se convaincre de îa nécessité de s;i démarche, elle ne pouvait s'en dissimuler l'imprudence.
Le silence et l'obscurité qui régnaient autour d'elle, l'heure avancée, le mensonge qu'elle avait dû faire pour obtenir l'autorisa lion de venir dans cette chapelle, toutes ces choses ajoutaient à son émotion.
N'ayant plus confiance dans ses parents, les ayaul trompés, à lu veille d'être sacrifiée par eux à des préoccupations dont l.i suavité lui c l'happai!, die sentait se faire autour d'elle l'isolement. Elle entrevoyait les nécessités de la vie, et, livrée à ses seule.-, forces, elle s'effrayait de ne pouvoir plus compter que sur sa propre énergie.
Elle attendit ainsi une demi-heure, plongée dans ses réflexions ; alors le sentiment de sa faiblesse se manifesta si clairement, qu'elle ne put retenir des larmes.
Mais cette explosion d'une légitime douleur, exagérée par l'ardeur de son imagination, fut de courte durée.
Une ombre s'était dressée devant Hélène, et dans le jeune homme qui venait d'apparaître à ses côtés, elle avait deviné Daniel.
Sous le voile qui lui dérobait les traits de son amie, Daniel, à son tour, la devina ainsi que le sourire de bonheur que provoquait sa présence.
— Merci d'être venu, dit Hélène à voix basse. J'ai à vous entretenir de choses graves.
— Nous ne pouvons causer ici, répondit-il sur !e même Ion. Sortons, je vous ramènerai chez vous.
Mademoiselle de liournay inclina la téte, suivit Daniel qui lui offrit son bras, et ils se dirigèrent vers la rue de l'Université.
Silencieuse et disfrète, la femme de chambre marchait à quelques pas derrière eux.
La nuit était venue tout à fait. La neige couvrait le pavé, cl en choisissant les eûtes des rues peu éclairés, au milieu des passants préoccupés, les jeunes gens avaient rassurante de n'être pas reconnu*.
Ils purent donc se livrer entièrement et sans crainte au bonheur d'un entretien qui devait avoir sur leur vie une influence décisive.
— On veut me marier, dit Hélène.
— Je le savais, répondit Daniel. En recevant votre lettre, j'ai bien compris dans quel but vous désiriez me parler. Hier, chez M. de Taissergues, j'ai vu celui qu'on vous desline.
— Et que je repousserai, ajouta vivement mademoiselle de Boumay.
Daniel secoua la tête.
— En aurez-vous la force ï demanda- t-il.
— Oui, je l'aurai, et c'est afin de la puiser dans vos conseils que j'ai désiré ce rendez-vous.
— Mes conseils! Je ne puis vous en donner. Je devine à quelles sollicitations exigeantes vous êtes livrée, et jamais je n'ai plus qu'aujourd'hui regretté ma pauvreté. Tout dépend de vous, Hélène.
— Ne le croyez pas, Daniel.
— Vos parents ne vous marieront pas contre votre gré.
— NiiiS di.'Uh 1 . i:^ r j ■ ■ IniViTiml |.m^ iti.i vdl^nti' : i;s lie me violenteront pas, pour obtenir ma soumission. Mais il y a une chose plus terrible que la violence, c'est leur douleur. Vous ne 'savez pas, yjoiila la jeune fille avec amertume, ce qu'il y a d'affreux dans le désespoir d'une mère qu'on adore. Non, ils ne me donneront pas l'ordre
l'exveiis et l'enriioit lie l.\ vie parisienne 23
lie me marier; mais ils me placeront dans celle alternative cruelle de leur désobéir ou d'assurer leur bonheur. C'est leur sort que j'ai dans les mains. Voilà ce que je n'ai que trop compris.
— Et que voulez-vous faire? demanda froidement Dnuicl.
Mademoiselle de Bournay releva brusquement la
tète :
— Ce que je veux faire, est-ce que je le sais? Si je le savais, je ne vmis lienoiidcruis pas CDiiseil. C'est di; vous que j'attends des ordres.
Elle s'arrêta. Puis, eonune'si elle eût regretté la vivacité avec laquelle elle venait de s'exprimer, elle reprit d'une voix plus douce :
— Vous connaissez mes sentiments, Daniel. Ils vous disent que la perspective d'un sort autre que celui que nous avons rêvé me fait horreur. Je repousse toute idée de mariage, si vous ne <\<-\v/. pas être mon mari. N'ai-jo pas juré de n'appartenir qu'à vous?
— Vous savez bien que je vous rendrai votre parole, si vous l'exigez.
— Allez-vous douter de moi, maintenant? s'éeriat-elle. Et moi qui venais. ..
Daniel l'interrompit.
— Non, Hélène, je ne doute pas de vous. Mais quel conseil fiuis-je vous donner, alors que vous m'indiquez si
genees de vos parents? Je vous parlerais autrement si je vous voyais fléciihii: h nTiiser iv manille, liais il y a eu vous une indécision qui m'eil'raye. Je suis malbeureusement impuissant à vous senuuK-i'. Je ne- puis que vmis dire que je vous aîme et que, s'il me faut renoncer à vous, ma vie sera perdue.
— Je m'étais donc mal expliquée; comprenez-moi mieux. Je ne veux pas de ce mariage, et je viens vous demander par quel moyen je puis l'empêcher !
— Refusez alors, et si on vous pousse à bout, dites la vérité.
Et comme elle ne répondait pas, i! ajouta :
— Voulez-vous que j'aille demain vous demander li votre père ?
— Non ! non ! s'écria-t-elle, il faut d'abord que je lui parle.
— Vous voyez donc bien que tout dépend de vous. Ce n'est pas à moi à vous donner un conseil.
— Mais enfin, a ma place, que feriez-vous ?
— J'opposerais un refus énergique à ce que je considérerais comme une proposition propre à faire mon malheur.
— Et si votre mère vous suppliait avec des larmes?
— Alors, je lui (lirais : « Serez-vous plus heureuse lorsque vous aurez voué mon existence à une infortune sans remède? Ne gémirez-vous pas plus tard d'avoir acheté, au prix de mon bonheur, le rétablissement de votre fortune? J'aime et je suis aimée. Laissez-moi épouser celui auquel je me suis promise, li consacrera sa vit:, son itUclli£i:i)i:c, à assurer noire sort il tous. Il ne nous rendra pas notre fortune ; mais il se sent le courage et la force né fessai ru s pour mettre voire vieillesse à l'abri du besoin. » Voilà ce que je dirais à ma mère. Tenez ce langage à la vôtre : elle le comprendra.
Vivement émue par. ces paroles, Hélène pressa vivement le bras de son ami, sur lequel elle s'appuyait.
— Ab ! s'écria-t-cllc, c'est bien ce que vous venez de me dire là. C'est ainsi que je parlerai, et dès ce soir.
l'eXVEHS ET L'ENDROIT UE LA VIE PARISIENNE 25
Mais, du moins, si mes vœux sont exaucés, me pardonnerez-vous, alors que je vous aurai imposé le fardeau de irois existences nouvelles?
Daniel leva vers elle un regard plein d'enthousiasme.
— Si je vous pardonnerai, s'écria-t-il avec feu; mais je vous bénirai, puisque vous me meltrez à même de vous prouver, par un acte qui n'aura rien de vulgaire, l'étendue de mon amour.
Une béatitude infinie entra dans le cœur de mademoiselle de Bournay. Elle venait d'apprécier complètement Daniel.
Ils marchèrent en silence.
— Vous m'avez donné du courage, dit-elle enfin. Je veus être à la hauteur de votre amour. Maintenant je suis Meu sûre de n'être pas madame Cliaviiuel.
— C'est ainsi que je veux vous voir, répondit-il d'un accent convaincu. Vous ne saurez jamais assez combien je vous aime!
Sous son manteau elle lui prit la main, et pendant quelques instants, ils restèrent ainsi. Enfin ils arrivèrent dans la rue de l'Université. Il devenait prudent de se séparer. Leurs adieux furent simples et courts. Chacun d'eux s'efforçait de cacher à l'autre son émotion. Mais toute leur âme passa dans un regard échangé rapidement à la lueui' d'un réverbère.
Ce fut tout. Hélène quitla le bras de Daniel, fit un signe à sa femme de chambre, qui se rapprocha, et s'éloigna à la hâte.
Le jeune homme les suivit de loin.
Bientôt, il vit son amie s'arrèler devant l'hôtel de Bournay, soulever le lourd marteau de ht (mite, qui s'ouvrit aussitôt, et disparaître, après avoir tourné la tête de son colé.
2li
Il était environ sept heures.
En proie ii une émotion violente, Daniel continua sa route, sans but. 11 yagna les quais, Imi-ea la Seine et se dirigea lentement vers les Champs-Elysées. ISien qu'un fût au mois île décembre, la tenqiér.iUire (Hait d'une extrême douceur. Les voilures roulaient sans bruit sur la neige comme sur un tapis. Les gens que croisait Daniel passaient sans qu'on entendît le bruit de leurs pas. Les boutiques du quai étaient éclairées ; mais leurs portes vitrées restaient fermées et l'humidité avait recouvert les vitres d'une vapeur qui s'étendait sur elles semblable à un rideau.
En uo mot, c'était le Paris vivant mais silencieux des soirs d'biver. Ce spectacle était en harmonie avec les pensées de Daniel. Il marchait toujours, oubliant qu'il s' éloignait de sa demeure cl qu'il n'avait pas dîné. Il songeait à Hélène, à ce qu'elle venait de lui dire, et aux dangers suscités contre leur amour.
C'est ainsi qu'il arriva devant la Chambre des députés.'
Au moment où il s'engageait sur le pont, un brait inattendu vint frapper ses oreilles. C'était une voix de femme, harmonieuse, souple, émue, admirable en un mot, qui chantait un air de Robert le Diable. Il regarda dans la direction d'où venait la voix et aperçut au milieu du pont un groupe assez compacte de gens arrêtés.
Au milieu de la foule qui l' écoutait avec une pitié sympathique, une femme était debout. C'est elle que Daniel avait entendue.
Celte femme était jeune encore autant qu'on en pouvait juger par ses traits qu'on ne voyait qu'imparfaitement, et pauvrement vêtue; mais ses vêlements n'étaient ni sales ni déchires. On la devinai! iri/md.-, bien faite,
l'envers et l'endroit ue la vie parisienne 27
élégante même. Ses yeux restaient baissés, ses mains cachées sans son châle. A ses pieds, émit étendu un mouchoir dans lequel tombaient à chaque instant les offrandes de ses auditeurs.
Daniel ne fut pas moins frappe de l'art exquis avec lequel chaulait l'inconnue que de la beauté de sa voix, qui tremblait d'émotion sans doute aillant que de froid. L'expression en était franche, l'émission d'une irréprochable pureté.
prit que ce n'était pus là une de ces mendiantes des rues, qui cherchent;! provoquer la sympathie des passants, à l'aide d'une vieille romance murmurée d'une voix fausse et érailléc. Il pressentit nu drame intime. Sa curiosité fut éveillée et, oubliant un moment ses préoccupations, il demeura cloué à sa place.
Lorsque la femme eut terminé l'air de Robert, elle se baissa, ramassa sou mouchoir avec l'argent qu'il contenait, et se mit à marcher il promis pas.
Daniel la suivit. Elle le lit revenir sur ses pas, et, après un long chemin à travers un grand nombre de rues, elle s'arrêta devant une maison de pauvre apparence, dans les environs de la barrière Montparnasse.
Elle entra dans eue ailée sombre. Ilaniel, après avoir hésité un moment, y entra après elle. Un mauvais quin- ([iiet éclairait, mm bien ipie m;d, un escalier tournant
Au deuxième étage, la femme poussa une porte entr 'ouverte et disparut. Daniel n'osa aller plus loin.
Indécis sur ce qu'il avait à faire, il s'était arrêté sur le palier, et se préparait à frapper à cette porte, lorsqu'il entendit de nouveau la voix de l'inconnue qui prononçait ces mots :
— Je vous ai fait attendre, mon oncle. Mais le magasin où je suis allée rapporter mon ouvrage esl si loin quo je n'ai pu revenir plus tôt.
— T'a-t-on payée, au moins? demanda l'onde que Daniel ne pouvait voir.
— Oui, heureusement, et bien payée.
— Nous allons donc pouvoir dîner.
— Sans perdre un instars!." mais pas ici. .I. 1 n'ai rien pu préparer. Venez, mon onde. Conduisez- moi au restaurant.
A ces mots, Daniel, devinant que la femme allait redescendre, la précéda et l'attendit dans la rue. Elle y fut presque aussitôt que lui. Elle n'était pas seule. Un homme âgé, courbé — l'oncle sans doute — l'accompagnait, en lui donnant le bras. Mais, loin de s'y appuyer, eiie semblait au contraire le soutenir.
Ce couple mystérieux ne marcha pas longtemps. A côté même de la barrière Montparnasse, sur un terrain destiné à recevoir des constructions, s'élevait une grande
en grosses lettres : Au dîner de Lucullus, marchand de vins, traiteur.
C'est là qu'entrèrent les deux personnages. Au moment où ils ouvraient la porte, une forte odeur de fumée cl de cuisine pril suiiik'iitcni Himid à la Cforge, niais ne l'arrêta pas.
Poussé par la curiosité plus encore que parla faim, bien qu'il n'eût rien mangé depuis le matin, il entra à son tour.
Du spectacle étrange frappa son regard.
La salle dans laquelle venait d'entrer Daniel, vaste, basse de plafond, éclairée au gaz, chauffée par un immense poêle en faïence et peinte en bien, était, dans sa largeur, divisée en deux parties par une cloison surmontée d'un grillage. Dans la partie la plus rapprochée de la porte, il y avait un nombre considérable de tables et de bancs en bois de sapin, fixés en terre, et si rapprochés les uns des autres, qu'il ne restait entre eux qu'un passage étroit. Tables il bines attestaient leurs longs étals de service, autant par les fentes qui les sillonnaient que par les taches graisseuses dont ils étaient maculés.
Plus prés de la porte, contre le mur, à droite, on voyait une fontaine d'où l'eau jaillissait sans cesse par un robinet de cuivre, dans un vaste baquet dont le fond était percé comme une baignoire, afin de permettre à l'eau de se renouveler.
Ce baquet contenait une grande quantité d'assiettes brunes, de couverts et de gobelets en étain. C'est là qu'en entrant, les consommateurs trouvaient tous les ustensiles nécessaires à leur repas, ustensiles dont, avant eux, d'autres s'étaient servis, et qui avaient été rejetés dans l'eau afin d'y subir un lavage nécessaire, mais souvent imparfait.
La cloison qui divisait la salle, comme nous venons de l'expliquer, avait trois suii'hets Irès-larges, à travers lesquels ou apercevait, île l'autre n'ité, un comptoir, des diurneaux, plusieurs tonneaux et une pyramide de morceaux de pain de tout
s iiimb: ; o
'il prix-
et de toutes formes, ■ iens de tous les ordre
somme, une ou plusieurs rations. L que du pain et du bouillon, d'autres morceau de viande. Quelques-uns i plats.
Quelle que fût l'abondance ou la les clients, une l'ois servis, allaient 1' des tables du restaurant. Avant île
s uns ne prenaient e contentaient d'un miraient à tous les
à l'une n d'eux
assiettes et ['ouverts, atm que les convives a venir les y pussent retrouver.
Tel était l'établissement philanthropique où Daniel venait d'entrer. Il se rappela alors en avoir entendu parler naguère, et quelque répugnance qu'il éprouvât, en se trouvant dans un lieu si peu semblable à ceux qu'il fréquentait habituellement, tant d'attraits de toutes sortes
ail faii
npr.
e place l'homme et la femme
Quelque désir qu'il eut de leur parler, et bien qu'il no fit venu là qu'afin de les connaître et de pénétrer un
l'envers et i/endroit de la vie parisienne 31
mystère, il n'osa commencer sur-le-champ l'entretien. Il pensait avec raison ([n'apri.-s le diiici' , l'expansion étant plus naturelle, il lui serait facile d'en venir à ses fins. Il joua donc l'indifférence la plus absolue et contempla, non sans surprise, les étranges choses qu'il voyait autour de lui.
Paris, — l'immense et toujours bouillante fournaise où viennent s'engouffrer vices, vertus, misères, héroïsmes, talents, qui y roulent pêle-mêle jusqu'au jour où quelqu'un d'entre eux fait irruption et frappe la société d'admiration, de colère ou d'effroi, — Paris était représenté là par des types les plus singuliers et les plus discordants.
Femmes du peuple en haillons de laine, filles des rues en loques de soie, forçats en rupture de ban, semblables à d'honnêtes ouvriers, honnêtes ouvriers exténués de travail, et semblables à des voleurs, coupe -bourses de toutes les classes, filous à la tire et banqueroutiers frauduleux; artistes et poètes inconnus, savants ignorés, inventeurs ruinés, avocats s;ins causes, médecins sans malades, joueurs décavés, avares de tous lus âges, hommes et femmes, jeunes et vieux, voilà de quoi se composait celte foule.
Tous ou presque tous étaient des déshérités de la vie. Ils s'étaient brouillés avec le bonheur ou ne l'avaient jamais connu; les uns par leur faute, les autres par !a faute des circonstances.
L'ignorance, le vice, la fatalité pouvaient mettre hardiment la main dans le tas et dire : Voici nos victimes.
Tous ne mangeaient pas. Les uns buvaient, d'autres jouaient, quelques-uns lisaient. Certains habitués de TétabUssement faisaient cercle autour du poêle.
Ici, une jeune mère emmailbttait un petit enfant en-
(..* SUCCESSIFS CflAVAN'El
dormi; là un homme au crâne chauve, au visage pâle, aux jeux éteints, avait quitté une redingote usée jusqu'à la corde, fripée, ridée, luisante dont, — tailleur improvisé, — il cachait ies trous tant bien que mal, à l'aide d'une vieille cravate en satin noir.
, Plus loin, un homme jeune, grand, maigre comme un squelette, emprisonné dans un habit noir, sur le collet duquel descendaient ses longs cheveux, récitait des vers élégîaqucs à une grosse fille au regard effronté, aux traits prématurément flétris, dont la tête était nue et dont la robe de soie, à trois rangs de volants, avait traîné sur le comptoir de tous les marchands du Temple avant d'arriver sur son corps qui s'était trainé dans tous les bouges de la banlieue.
Parisiens des boulevards, ne souriez pas à cette peinture; il y a de ces spectacles même dans le Paris moderne. Ces misères existent, on peut les voir toutes d'un seul coup. Si vous en douiez, allez à l'établissement qui porte celte alléchante inscription : A la Californie.
Daniel de Blesle n'en revenait pas; il n'avait pas assez d'yeux pour voir, pas assez d'oreilles pour entendre. Le grotesque coudoyait le tynique, le rire répondait aux larmes, le vice touchait la main à la probité et semblait lui poser cette embarrassante question : A quoi as-tu servi à ceux qui l'ont pratiquée?
— C'est sans doute la première fois que vous venez ici? dit tout à coup une voix forte et tremblante à côté de Daniel.
11 se retourna. C'était à lui que s'adressait l'oncle de sa voisine.
— Oui, monsieur, répondit-il, heureux de l'occasion qui lui était offerte d'entrer en relations avec la jeune
l'envers et l'endroit riE la vie parisienne 33
chanteuse dont la rencontre subite l'avait si vivement intrigué.
— Vous êtes artiste sans doute, monsieur? reprit l'homme.
Daniel inclina la tête affirmativement.
— Moi aussi, monsieur, continua l'autre. Un endroit comme celui-ci est hien fait pour fournir ampie matière à des observations.
Il parla encore et longtemps sur ce sujet. Mais Daniel n'entendait plus que le bruit de la voix, sans comprendre ce qu'elle disait. Il regardait la chanteuse du pont de la Concorde.
En la jugeant jeune et belle encore, il ne s'était pas trompé. Elle avait de beaux cheveux blonds et de grands yeux noirs.
Bien qu'on y put voir les traces d'un travail quotidien, sos mains étaient blanches ut d'une f ■ h jii charmante, sa taille souple, et dans chacun des mouvements de cette femme, il y avait une grâce et une distinction qui suffisaient à révéler qu'elle était victime d'une catastrophe et n'avait pas toujours vécu dans la misère.
— Vous souffrez, madame, s'écria tout à coup Daniel. Vous êtes subitement rleve toute pâle.
— C'est la chaleur, dit-elle, mais cela va passer. Mon oncle, ajouta-t-elle, donnez-moi un peu d'eau.
Ce dernier la regarda avec inquiétude.
— Monsieur a raison, Serverette. Tu souffres, ma fille. J'avais bien raison de ne pas vouloir venir ici. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle n'a pas voulu venir chez le marchand de vin, sous prétexte que c'est trop cher? — Ah ! s'écria-t-il avec plus d'ainet'lmne que de colère, malheur à celui qui nous a réduits à celle misère !
— Vous n'avez donc pas de travail? demanda Daniel.
— Hélas ! monsieur, pour mon malheur, je ne sais rien faire. Autrefois, j'élais serrurier, niais j'ai oublié, et puis, j'ai soixante, ans... La force s'en va, la vue aussi... J'ai quitté mon élat pour nie faire chanteur, car j'avais une belle voix ; j'ai eu des succès, monsieur. Hélas ! la voix a suivi le reste.
Daniel regarda Serverette.
— Mais madame chante d'une façon merveilleuse.
— Comment le savez-vmis, monsieur? s'écria Serverette dont les yeux lancèrent des éclair. 1 :.
— En effet, comment le savez- vous 'demanda Chibrac i|iii regarda llonid avec éionoemcnl.
Alors, ce dernier se rappela que Serverelte avait caché à son oncle l'origine de l'argent recueilli sur le pont de la Concorde, et voulant réparer son imprudence, il reprit :
— Je disais que madame doit chanter, et très-bien. Je suis musicien moi-même, et. lorsqu'elle a parlé, il m'a semblé, au timbre de sa voix, qu'elle devait éire exercée au chant.
Chibrac parut satisfait de celte explication et plus heureux encore de rencontrer un artiste de sa partie, comme il disait.
— Vous ne vous êtes pas trompé, s'écria-l-il. Elle chante comme un ange. Malheureusement, nous ne connaissons personne cl ne pouvons utiliser son talent.
Quant à Serverette, elle regarda Daniel d'un air soupçonneux.
Ce dernier comprit la fausseté de sa situation. Il fallait en sortir; il le voulait.
— Monsieur, dit-il à Chibrac, puisque je rencontre en vous un confrère, voulez-vous me permettre de vous offrir?,..
i.'enveiis et i.'eniuioit de u vie parisien pie 35
— Un gloria, jeune homme, un gloria.. . Oui, j'accepte. Et toi, Servcretteï
— Merci, mon oncle, je ne prendrai rien. J'ai iiale de rentrer.
, — C'est l'affaire d'un inslant. Je vais au comptoir.
En disant cas mots, Chihrac se leva vivement et ([uitla sa place pour aller chercher le gloria.
Daniel se rapprocha de Rerverctlc, silencieuse et attristée.
— Madame, lui dil-il, croyez (pie ce n'est point une pitié vulgaire ni un intérêt dont vous pourriez être blessée, qui m'ont conduit auprès île vous. Il y a une heure, sur le pont de la Concorde, je vous ai vue et entendue. La beauté de votre voix, la singularité de votre action (pii ne pouvait cacher qu'un acte de dévouement, m'ont frappé. Je suis ici...
• S ™L?'dir* no» san, ànolio» von- il-, Iiieii jeune pour vous faire le pnilvcteiii' désintéressé d'une femme que vous avez dû prendre après tout, pour une aventurière, f'ennellez-iiioî done île ne pas en entendre davantage. J'ai ie malheur d'être trouvée belle. Cette beauté fatale, ni l'âge, ni les larmes n'ont pu la détruire. Elle m'a vain hier encore des propositions infâmes. On m'a dit qu'il ne tenait qu'à moi d'être riche. A ce prix, je ne veux pas de la fortune.
Daniel, douloureusement surpris, regarda Serverettc, et ses yeux exprimaient a la lois tant de sincérité vl tant de respect, qu'elle se repentit de la dureté de ses paroles.
— l'arilon, monsieur! pardon!
Et des larmes coulèrent de ses yeux.
— Je n'ai rien -à vous pardonner, répondit Daniel. La
LA SUCCESSION CHAVAKËT
douleur vous a rendue déliante, et voire défiance, je la comprends. Laissez-moi donc protester de l'honnêteté de mes intentions. Je vous jure que je n'ai été amené à vous suivre et à venir ici, que par le désir de vous être utile...
— Sans me connaître?
— Sans vous ennnaitre. La sympathie ne se commande pas. D'ailleurs, s'il faut vous rassurer, laissez-moi vous dire que je n'ai ni le cœur ni l'esprit disposés aux aventures galantes. J'aime, et celle que j'aime, on veut la mariera un autre. Au moment où je vous ai rencontrée, je venais d'apprendre cette nouvelle.
— Ah! monsieur, je vous crois, s'écria Serverette, et je fais des vœux pour le succès de votre amour. C'est si terrible d'être séparé de ce qu'on chérit !
Elle baissa la tète en soupirant.
Daniel n'osa l'interroger, et pendant un moment, émus en face l'un de l'autre, au milieu du vacarme qui se faisait autour d'eux, ils (Tardèrent le silence.
Chibrac revint. 11 portait deux tasses pleines de café additionné d'eau-de-vie.
— Voilà! voilà! dil-il joyeusement.
Il posa l'une devant Daniel, et s'assit devant l'autre qu'il contempla un moment avec avidité et dont il avala ensuite le contenu d'un seul trait.
— Ah! c'est bon! — Et il fit claquer sa langue en
tous les jours!
Daniel poussa sa fasse devant Chibrac, en souriant.
— Obligez-moi de vider celle-ci, dit-il. Je ne bois jamais de café.
— Jamais de calé! comme Serverette. Eh bien, tant pis pour vous.
L" ENVERS ET I.'ëNBUOIT Dt: LA VIE PARISIENNE 37
Eu même temps, il vit à côté de la lasso, une petite pièce d'argent que Daniel lui avait fait passer avec son café. Il regarda la pièce, puis le jeune homme, non sans embarras.
— Mais, c'est juste, c'est juste, ajouta— t-Il. Vous l'avez i'il',.:rr. Vous régale/.
11 mit lestement la pièce dans sa pocîie et vida la seconde tasse comme la première.
— Mon oncle, sortons, je vous en prie, lui dit alors Serverette qui avait suivi loule celle scène, avec une indifférence appareille.
Et elle se leva. Ciiibrae l'imita. Daniel les suivit. Une fois au dehors, sans s'être parlé, comme mus par tin même sentiment, ils se dirigèrent tous les trois, du côté de la maison que Serverette habitait avec son oncle. Alors, ce dernier s'adressa à Daniel :
— Nous disions doue, monsieur, que vous êtes musicien?
— Oui, monsieur.
— De quel instrument jouez-vous?
— D'aucun et de tous. Je compose.
— Vous composez? Vous êtes bien jeune, cependant.
En se rappelant que Serverette l'avait aussi accusé d'être jeune, Daniel ne put retenir un geste d'impatience. Mais il répondit simplement :
— J'ai fait jouer deux opéras-comiques et j'en prépare un troisième.
Chibrac le regarda stupéfait.
— Vous dites vrai? Mais alors vous nous sauverez. Vous pouvez nous être utile, très-ulilc.
— Je le crois.
— Ah! Serverette, quelle joie d'avoir rencontré inon-
38 LA SUCCESSION f!HA VA.NET
sieur! Mais il va me faire onlivr dans un théâtre. Et toi, ma chérie, tu ne travailleras plus !
Daniel regarda Cbibrac aveu stupéfaction et allait lui répondre. Un signe de Serverelte l'arrêta. Ce fut elle qui répondit.
— Vous avez raison, mon onde; c'est un heureux -événement qui nous est arrivé ce soir. Monsieur nous porte bonheur, j'en suis sûre. — Mon oncle, ajouta- t-ellc tout à coup, nous n'avons plus de bougies. Voulez-vous entrer dans ce magasin cl en nchcler? .
Cliibrac obéit.
— Monsieur, dit alors Serverelte, quoique votre rencontre de ce soir soit bien imprévue, je n'ai pas le droit de refuser un secours qui semble envoyé par Dieu. Est-il vrai que vous puissiez nous le donner?
— Je l'espère.
— Je voudrais entrer au théâtre, reprit-elle. Vous m'entendrez.
— Je vous ai entendue déjà.
— Croyez-vous que ce soit facile?
— Facile, non; possible, oui, et ce sera.
— Oh! je vous bénirai. Seulement, je vous prie de ne parler de rien de tout ceci devant mon oncle. Le pauvre homme, pour m'éviier un chagrin, se mettrait au feu. Mais sa téte s'allaiblit beaucoup, et il vous tourmenterait pour que vous ne consacriez vos démarches qu'à !e faire entrer dans un théâtre, — ce qui est impossible. U n'a plus de voix. Je vous demande donc le secret jusqu'à nouvel ordre.
— C'est convenu. Mais vous, 'madame, m unis verrai-je?
— Je ne puis que vous prier de venir cliez moi, si c n'est pas un trop grand dérangement. . .
l'ksïeevs et l'esdiioit iw. la vie mmsiensf. 30
— Oh! avec bonheur. A quelle heure?
— Le matin, à dix heures.
— J'y serai demain.
— in m' ar raillerai [mur Être snilc. Silence I voici mon oncle.
Chibrac sortait en effet du magasin avec les bougies demandées.
— Au revoir donc, monsieur, dit alors Scrveretle.
— Vous vous retire/, jeune homme! AH ! je comprends. Le théâtre vous appelle. Il faudra nous faire voir vos pièces. Je vous dirai franchement ce que j'en pense.
Pour toute réponse, Daniel serra In main de Chibrac, s'inclina devant Serverette, et il allait se retirer lorsque celle-ci l'arrêta :
— Pardon, monsieur, votre nom?
— Daniel de Bleslo. Et le votre?
— On m'appelle Serverelle et on appelle mon oncle Chibrac.
Nous avons laissé Hélène au moment où, après une entrevue secrète avec Daniel, elle était rentrée à l'hôtel tle Bournay.
Sa mère l'attendait avec, impatience.
— Il faut l'habiller à la hâte, ma fille, dit madame de Bournay. Fais-toi belle. M. Cliavauet dine ici. L'as-tu oublié !
— N'>fi r.|i..r.(,i |r.|.l-i[|-ni H-I^iif. Un*
ma luileitu nu 1 prendra i.-ir>q minutes.
En même temps, elle passa dans sa chambre, afin d'obéir aux désirs <[ui venaient de lui être exprimés.*
Hélène était triste. Tout le courage que lui avait communiqué Daniel semblait maintenant lui faire défaut. En voyant combien les événements se précipitaient, elie redoutait de ne pouvoir les dominer.
A peine avertie des prefV:iiiuiis de M. Unvjiii'i , r'In
lui faire épouser avec la même rapidité? Trouverait -elle la force de repousser ses avances, si on ne lui laissait pas !e temps de préparer un plan qui lui permît de justifier son refus.
Certains actes de la vie, auxquels les circonstances
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 41
poussent les hommes, sont si graves qu'on aime à les envisager longtemps avant de les accomplir.
En promettant à Daniel qu'elle parlerait à son père et qu'elle saurait ne pas céder, Hélène était sincère; mais elfe n'avait promis avec assurance que parce qu'elle se croyait éloignée de l'obstacle à vaincre. Maintenant, elle appréhendait la précipitât ion avec laquelle elle était tenue d'agir, et sa tâche lui paraissait plus lourde par cela même que l'accomplissement devait en être immédiat.
Elle s'habilla dans ces dispositions, silencieuse et absorbée, sans répondre autrement que par des signes de tête aux questions de sa femme de chambre. Puis elle se dirigea vers le salon.
Chavanet venait d'arriver. Beau, pimpant, rajeuni, il paradait comme pour mieux faire ressortir ses qualités, entre Se comte et la comtesse qui s'efforçaient d'être aimables.
Hélène entra. Elle était vraiment belle, d'une beauté touchante, attristée, que faisait ressortir une toilette simple et un peu sombre pour la circonstance.
— Voici ma fille, dit le comte. Ma chère enfant, M. Chavanet.
Ce dernier se leva et s'inclina gracieusement devant Hélène, qui lui rendit son salut avec froideur et qui alla s'asseoir auprès de sa mère.
— Elle est charmante, murmura Chavanet, charmante, monsieur le comte, en vérité.
— C'est une douce et aimable fille, répondit M. de Bournay ;ï demi-voix.
— Sait-elle quelque chose île nos projets?
— Sa mère lui en a dit un mot. Mais n'attendez pas d'elle qu'elle vous le laisse deviner ce soir.
— Eh ! monsieur le comte, je sais vivre, dit Chavanet sur un ton moitié plaisant, moitié sérieux.
Au même moment, on annonça le diner.
A table, Chavanet, admis pour la première fois dans l'intimité d'une famille à laquelle il voulait s'allier, objet d'attentions et de prévenances de la pari des maîtres de la maison, choyé, tété, pouvant caresser l'espoir de devenir l'époux (li. 1 la iu'ili 1 jH'i s'nine qui était en face de lui et de contracter ainsi une alliance inespérée, Chavanet déploya beaucoup d'esprit et de gaieté.
Le lecteur se le rappellera ; notre homme n'était point sot. 11 avait l'intelligence souple et la langue déliée. L'âge ne l'avait pas [dos vieilli au moral qu'au physique, et quelles que lurent 1rs ptï'umtionsdu comte contre un mariage qu'il se croyait forcé de subir, il dut s'avouer que son futur gendre était fort présentable.
Durant le repas, Hélène parla peu et ne laissa rien deviner du ses impressions. C'est en vain que la comtesse s'efforçait de l'entraîner dans la conversation, afin de mettre ses agréments en lumière; elle semblait ne pas comprendre. A deux ou trois reprises, le regard de sa mère se fixa suppliant sur elle. Touchée, elle voulut prouver sa bonne volonté, ouvrit la bouche, parla. Mais bientôt elle dut s'arrêter; ses forces la trahissaient. L'émotion l'étouffait.
— Quoi! pensait-elle, c'est afin de m'imposer pour mari cet homme que je déteste déjà et de faire, sans s'en douter, le malheur de ma vie que mon père, si vaillant et si fier, ma mère, si sévère pour tout ce qui touche le nom qu'elle porte et le rang qu'elle occupe, s'évertuent ;i JiatkT ce persmiiiiV.e ci s'humilient devant lui! Ne m'ont-ils donc pas aimée' Ne in'aiment-ils plus? Estce leur égoisme ou un sentiment faux de mon bonheur
l'esvrhs kt l'endroit de I.a vie parisienne 43
â venir qui les pousse a jouer un rôle qui doit leur être si lourd?
Voilà quelles pensées aiisoihnienl Hélène et provoquaient son émotion, que personne ne devina, parce qu'elle la contint, au risque d'éclater dix fois en larmes.
Enfin on quilta la table.
Dans ia soirée, quelques personnes de l'intimité de la famille de ilournay se présentèrent. Le comte demanda trois joueurs de lionne volonté pour l'aire son wislli. CliavjNitt allait s'offrir. Mais on lui louclia le bras. Il se retourna. C'était Hélène.
— Ne vous engagez pas, monsieur, dit-elle à voix basse. J'ai à vous parler confidentiellement.
Elle avait pris son parti.
Quelques instants après, les joueurs étaient tout au jeu. La comtesse, entourée de deux ou trois femmes, semblait livrée à un entretien intéressant- Tout conspirait pour laisser Cliavanet en tële à tête avec Hélène.
tandis qu'elle arrachait à l'instrument quelques accords et que lui-même paraissait l'écouter, ils curent un entretien décisif.
— Monsieur, dit Hélène, la gravité de la situation dans laquelle on me place, m'oblige à vous parler nettement du projet qui vous a conduit ici et que je n'ignore pas. Hier, manière m'a appris que vous aviez le dessein d'entrer dans notre famille, et m'a fait connaître le désir qu'elle avait elle-même aussi bien que mon père, de me voir accepter vos offres.
— Eh bien! mademoiselle ï
— Eh bien, monsieur, ces offres, je ne puis les accepter.
4i LA SUCCESSION CHAVANET
En (lisant ces mois, Hélène frappa si fort sur le piano que les cordes résonnèrent avec fracas et que tout le monde se retourna de son côté.
— Tu vas le briser, ma fille, fit observer le comte. Ce fut Chavanet qui répondit :
— Que mademoiselic brise son piano tant qu'elle voudra, dit-il en souriant, pourvu qu'elle ne brise pas mes espérances. Puis il reprit l'entretien commencé*par la jeune fille : — Vous ne pouvez accepter mes offres, mademoiselle? Voudriez -vous au inoins me faire connaître les motifs pour lesquels vous repousseriez un galant homme qui ne désire que votre bonheur?
— Je n'en doute pas, monsieur, et les motifs de mon refus n'ont rien qui vous soit personnel.
— Mais encore?
-*-Ne m'en demandez pas davantage, et soyez assez généreux pour m'éviter de causer un chagrin à mon père, en in'obligeant à lui dire mon sentiment. Prenez tout sur vous. Ne revenez pas.
— Ce qui.; vutis mû ili.'iuaurK;/ esl iii)[iiissjltk>. Ni: pas revenir! Qu'en penserait monsieur votre père, dont j'ai eu l'honneur de rechercher l'alliance, et qui a bien voulu m'auloriscr à me présenter ici? Quel mensonge pourrait excuser ma conduite à ses yeux?
— Je me chargerai de tout, dit vivement Hélène, de vous excuser, de faire connaître la vérité.
— Non, mademoiselle, je n'accepte pas ce rôle. Si vous ne voulez pas de moi, dites-le tout haut. Sinon, laissez-moi voir, dans le. secret que vous voulez garder vis-à-vis de vos parents, la preuve qu'ils n'approuveraient pas ma conduite, si je vous obéissais. J'ignore la cause de i'éloignement que vous paraissez éprouver pour moi ; mais je garderai l'espoir de le vaincre tant que, de
i.'envehs et l'endroit dr u vtf. parisienne 45
l'agrément du comte cl île la comtesse de Bournay, leur maison me sera ouverte.
11 allait quitter la place. Hélène le retint.
— Monsieur, vous Olrs un galant lioinnie. Ne persister pas dans un projet dont la réalisation serait notre malheur. Vous m: m'aimez pa.s, et je vous connais h peine. Vous désirez vous allier à nous pour vous appuyer sur notre nom...
— De même que votre père désire s'allier a moi pour
pas faite pour devenir le prix de semblables calculs. Vous trouverez d'autres jeunes filles qui consentiront... Chavanet l'interrompit de nouveau.
— Mais c'est vous justeiin'iit <;m' je souhaite épouser, et non une autre.
A ces mots, Hélène regarda Chavanet avec calme et lui dit :
— Puisqu'il en est ainsi, monsieur, sachez que je ne pourrai jamais vous aimer. J'aime déjà:
— Je l'avais deviné, fit-il, non sans dépit. Eh bien! peu importe, je ne renoncerai pas à l'espérance que j'ai conçue et qui m'est devenue chère, à présent ijue je vous vois. Vous en aimez un autre, avouez-le à vos parents, et, s'ils m'ordonnent de me retirer, j'obéis. Mais tant que je les aurai pour alliés, j'aurai l'audace d'essayer de vous faire oublier l'autre.
— Jamais!
— Ne dites pas non. Vous l'oublierez, parce qu'il est pauvre, et que lorsqu'on porte votre nom, lorsqu'on lient votre rang, on ne peut descendre à la pauvreté.
— Je la préfère a la richesse, si celle-ci doit être la cause du malheur de toute ma vie.
la succession CHAVASKT
— Faites doiK connaître voire décision. Osez porler à ceux qui ont édifié tant do projets sur votre télexe coup terrible de leur enlever le seul moyen qui leur reste dechapper à un effroyable désastre. >,on, vous ne l'oserez pas.
Il y eut un silence. Chavanct se leva.
— Jusque-là, ajouta- t-il, vous me permettrez de ine considérer comme agréé par voire famille, eo attendant que le sois par vous.
Ayant dit ces mots, il s'éloigna d'Hélène, qu'il laissa pensive et terriliéc devant le piano.
Le aimie et la coiotes.se, quoique absorbés, en apparence, l'un par le jeu, l'autre par la conversation, avaient suivi d'un œii anxieux ce colloque dont ils ne pouvaient deviner le sens. Mais, lorsqu'ils virent revenir vers eux Cbavane!, dont le visage exprimait le plus vif contentement, sans remarquer l'émotion à laquelle Hélèneélait en proie, ils se regardèrent d'un air satisfait.
Le comte quitta la laide de jeu, et s' avançant vers lui :
— Eh bien? demanda-t-jl.
— Tout est pour le mieux, monsieur le comte. Votre fille est un ange et je crois que nous nous entendrons.
— Dieu le lasse! répondit M. di; liouruay, .Nous avons h causer de beaucoup de petites choses, ajouta-t-il non sans embarras. Quel jour voulez-vous que j'aille vous
— Mais je viendrai-, je ne veux pas que vous preniez la peine...
— Je vous dois une visite.
— Alors, je vous attendrai demain, reprit Chavnnct, qui espérait éblouir le comte par le spectacle de son luxe.
Tandis qu'ils 'parlaient ainsi, Hélène s'était levée et rapprochée du groupe de femmes au milieu duquel était
l.'ESVRHS ET L'EMtROIT Rlî LA VIR PABJSIKNNR 17
sa mère. Elle prit un siège et jusqu'à la fin de la soirée parut s'intéresser à la conversa lion.
A onze heures, Cbavanet se relira.
Un élégant coupé l'attendait à la porte de l'hôtel de Bournay.
— Rue Taitbout, dit-il au cocher.
C'est là qu'habitait madame de Mussin. La voiture fila rapidement dans la direction des boulevards.
Hélène avait quitté lo salon en même temps que Chavànet, pour rentrer dans sa chambre. Elle avait baie d'être seule, non certes pour essayer d'envisager sa situation dont elle appréciait trop bien foule l'horreur, mais pour donner un libre cours aux larmes qui ['étouffaient.
Jamais, jusqu'à ce jour, elle n'avait été aux prises avec les difficultés de la vie, et pour la première fois que le chagrin venait l'atteindre, elle était rudement frappée.
Les natures jeunes, inexpérimentées et sensibles résistent mal à des sn-misses semblables. For! heureusement, fa jeunesse et le défaut de résistance aidant, elles sont comme les roseaux aux tiges flexibles. La tempête les plie et ne les brise pas. Sans cela, Hélène aurait été brisée après la déclaration de Chavanet, qui ne lui laissait plus aucun espoir.
Il lui restait, il est vrai, une ressource; parler à son père, lui avouer la répugnance que lui inspirait cet homme et l'amour qu'elle avait conçu pour Daniel de Itlesle. Sou père! elle le connaissait assez pour savoir que, s'il soupçonnait l'existence de ces sentiments, il fermerait sur-le-champ sa maison a Chavanet. Ce qu'il souhaitait avant mut, c'était le bonheur de sa fille.
Mais Hélène, appelée à peser elle-même les motifs qui
48 la succession ciiavaket
devaient ili'lrni iiicr su conduit.', mettait dans l'autre plateau de la balance le chagrin qu'elle causerait à son père. Le banquier l'avait dit : Si vous me refusez, vous porterez un coup terrible à vos parents, car le- désastre que vous pouvez encore prévenir sera consommé par votre refus.
Telle était la vérité.
C'est sur cette vérité, héias! trop prouvée, qu'Hélène réfléchissait, lorsque tout à coup, on frappa à la porte de la chambre.
— Entrez! répondit-elle en essuyant ses yeux à la hâte. '
La porte s'ouvrit. Son père entra.
— Avant de m'aller coucher, dit-il, j'ai voulu savoir de toi, ma chérie, si tu es satisfaite du mari que nous t'offrons.
Hélène baissa la tête sans répondre.
— Réponds-moi, ma fille. Tu es libre. Tu sais que je ne veux pas, dans une affaire aussi grave, influencer ta volonté, et quelles que soient les causes qui nécessitent ce mariage, elles disparaîtraient devant celles que lu alléguerais toi-même pour le refuser.
Hélène leva les yeux vers son père, non sans surprise.
— Quoi ! vous comprendriez, vous admettriez un refus? Eh bien, mon père, écoutez-moi. Je n'aime pas M. Chavanet.
— Ce qui n'a rien d'étonnant; tu l'as vu ce soir pour l:i première fuis.
— J'ajoute, continua la jeune fille, que, le verrais- je dix ans, je ne l'aimerais jamais. Et, baissant les yeux, elle reprit : J'en aime un autre.
— Un autre! Qui donc?
— M. Daniel de Blesle.
j.'f.nvers et l'endroit de ijv'vië parisienne -iil
— Daniel ! Mais, ma pauvre enfant, M. de Iïlcsle n'a aucune fortune.
— Ne le lui reprochez pas, mon père, sans savoir ce qu'il m'a dit.
— Quoi ! il a osé le parier de son amour 1 Et loimême, ma fille... sans m'en avoir averli !
— J'ai eu tort, mon père; mais je me dois de vous révéler que j'ai promis à Daniel d'être sa femme.
Le comte laissa tomber ses mainsau long de son corps, non sans découragement.
Hélène continua ;
— Daniel m'a dit : Que vos parents sachent bien qu'en devenant votre mari, je deviens leur enfant. C'est vous, et non la fortune que vous pourriez avoir, que je désire, le vous veux pour vous-même, et je sais que le mariage m'imposera, vis-à-vis de ceux à qui je vous devrai, des devoirs que je serai heureux de remplir.
Le comteavait écouté ces paroles, sans que son visage exprimât aucun des si'iilinieiits qu'il éprouvait.
— Mon enfant, dit-il tout à coup, je regrette de n'avoir pas connu plus tôt ce que tu viens de m'apprendre. Je me serais évité auprès de M. Chavanet des avances que je n'ai pas laites sans déplaisir. Je ne le présenterai aucune observation sur l'imprudence de la conduite. II suffit que tu m'apprennes que tu aimes pour que je n'hésite pas à sacrifier à Ion bonheur du légitimes espérances.
Il y avait eu dans ces paroles une certaine amertume.
— Mon père! s'écria Hélène, je n'ai été sincère que parce que vous m'avez interrogée. Mais, si vous l'exige?,, je sacrifierai ce bonheur dont vous parlez.
— Le sacrifier! que je l'exige! Non, ma fille. Nous vendrons Bournay, et assez avantageusement, je l'espère, pour que, nos dettes pavées, il nous reste du pain.
Hélène courba la têtu.
— Et si le pain nous manque, continua le comte d'une voix émue, nou.s en demanderons à Daniel, à ton mari.
— Mon père ! mou père !
A ce cri, le comte sembla revenir à lui. Son visage perdit la trislesse ironique qui s'y était un moment montrée. Il attira vivement sa fille à lui et l'embrassa avec tendresse, en murmurant ces mots k son oreille :
— Tu seras heureuse.
A l'entrée de ia rue Tailhoul, se trouve une grande maison, dont lu l'araile principale est silrnic sur le boulevard des Italiens, el dont ie premier étage fut occupe longtemps par un grand -l'i^nnir l'iniiiiicr, moins connu en France sous son nom que sous le surnom que lui valurent ses nombreuses excentricités. C'est au-dessus de l'appartement de ce personnage qu'habitait Pauline de Pélussin.
En arrivant à Paris, dix années avant, bien que sa fortune fût médiocre, Pauline, comptant sur son audace et son savoir-faire, plus encore que sur les libéralités de Chavanet, s'était installée dans ce splendide hôtel, au cœur du quartier le plus riche cl le plus fréqueiTté de Paris. Une partie de sun avoir fut employée en meubles, argenterie , ehevaux et voilures. C'est ce qu'elle appelait son outillage.
La maison ainsi fondée, elle s'occupa des moyens de la faire prospérer. On la vit au théâtre, dans les concerts, au bois, partout où une femme peut aller seule. Ses allures de grande dame, l'élégance de sa personne, l'originalité de ses toilettes, le mystère même de sa vie, la mirent promptement en relief.
Les désœuvrés de l'Opéra, tous coureurs de belles,
trouve dans Paris deux ou trois anciens amis, on ne larda pas à savoir que, veuve depuis plusieurs années, madame de Pélussin, entrée en jouissance d'une grande fortune, venait de quitter un deuil depuis longtemps porté et une retraite ot'i s'était épuisée sa douleur, pour se rendre au monde a qui elle se devait. Elle passa prudemment sous silence les détails de son séjour à Privas, escamotant ainsi, au profit de sa réputation, quelques années de son passé.
Néanmoins, il resta sur elle quelque chose comme une tache. Les gens honorables sont difficiles et ont le droit de l'être. On ne voyait pas assez clair dans sa vie, et le monde, le vrai, ne l'admit pas dans son sein.
Elle était intelligente et jugea le fort et le faible de sa posihijj). Klle antipiit vite qu'à h 1 1 1 r pour se faire une place dans les salons parisiens, elle perdrait, inutilement
Le vice ne lui faisait pas peur, mais, ce qu'elle redoutait, c'était d'être confondue avec les drôlesses dont le pavé de Paris est couvert. Elle s'étudia donc, non pas à qmC-T la sphi'iv iulcniipe «iniis laquelle \v hasard l'avait, jetée,- mais à y rester toujours originale, en mettant eer-
EUe' fraya avec quelques grandes daines séparées de leur mari et déclassées comme elle; mais- elle s'entoura surtout d'hommes intelligents et bien posés. Son salon devint le centre de réunions dont celles de Privas étaient le diminutif; un terrain neutre sur lequel des gens de toutes les opinions et de tous les mondes, étaient heureux de se rencontrer. Comme à Privas, on festoyait. Comme à Privas, on jouait. Seulement, les enjeux étaient maintenant triplés et les festins étaient servis par Chevet.
l'envers et l'esmioit de la vie parisienne 33
C'était l.i même comédie, sur un théâtre plus vaste et avec des spectateurs qui avaient payé leur billet beaucoup plus i lier.
Pauline révéla, dans cette mise en scène, son esprit et son habileté.
Elle sut, sans se compromettre vis-à-vis d'aucun d'eux, su fui]'!"' dis uinis de srs ;ukii';Ut'iirs. Xul n'eu; }>: droit de se montrer jaloux.
Tous les soirs, après les spectacles, a l'heure où la vie commence pour certains Parisiens, ils se trouvaient autour d'elle, goûtant le charme de sa gràr.e, de sa beaulé, ûl le cIkhïhi! plu-, p-iml < ■ 3 n lu. ■ , d'être t'i'uiili's cl flattés par une femme indulgente et susceptible de les comprendre.
Mais ce n'était pas pour garder toujours le râle désintéressé qu'elle les avait attirés ainsi. Au bout de quelques mois, lorsqu'elle les eut attachés à l'aidé d'une chaîne d'autant plus solide qu'ils la trouvaient plus légère, elle changea de tactique.
Elle n'aspirait pas à aulre chose qu'à la vie qu'elle menait depuis son arrivée à Paris. Briller parmi des hommes puissants, les uns par le nom, les autres par In fortune; les dominer, maîtriser leur ambition, afin d'en pouvoir profiter, elle ne désirait rien de plus. C'était là son élément. Elle se fût faite volontiers l'Ëgérie d'un chef de parti.
Mais, pour tenir ce rôle, l'argent était nécessaire, et pour obtenir l'argent, il fallait rechercher ou subir une liaison qui, sous une forme sentimentale, cacherait le but. Madame Chavanet n'était pas morte encore, et on ne pouvait compter sur Chavanet que d'une manière restreinte.
C'est après avoir médité sur toutes ces choses, que
Pauline se n^nlui :i (aire le saiil, nu, pour parler un langage moins trivial que le sien, a s'attachn un homme riche et libre, assez honorable pour ne pas consentir à épouser une ftfcine compromise, mais assez épris pour se donner à elle [ont entier.
A parier fr.mi !ifniri!i, elle n'avait i|ue l'cinh.ii r.is i!u choix. Les cœurs que ses charmes avaient bouleversés et rangés en brochette à ses pieds, se comptaient par douzaines.
Au fond et sous les apparences les plus platoniques, il n'i'Iail pas un t\f <■<■< hmiiim-s nYùl ilrsiu'' i : l qui no désirât encore devenir l'amant du madame de Pélussin. Plus elle était entourée et adorée, et plus aussi elle était désirable.
Hais elle ne voulait pas se donner un maître. Elle avait la prétention de gouverner le patito et sa fortune. De là ses longues hésitations. Enfin, elle se décida et jeta sou dévolu sur le marquis de Vcrriria.
Le marquis de Verrina touchait à la soixantaine. Il était petit, obèse, avec des jambes courtes, ce qui lui donnait l'air d'une boule. Il w maquillait la figure de façon h la transformer en arc-en-ciel, et les habitués du
par l'atmosphère de la salle, se couvrait d'une sueur qui coulait en gouttes multicolores sur ses joues flasques et grasses. En outre, Yerrina portait perruque.
Mais il était toujours irréprochablement vêtu , quoique d'une manière trop jeune peut-être.
Même sous l'aspect peu flatteur que le lecteur connaît, on devinait eu lui, à la façon dont il s'exprimait auprès des femmes ou donnait des ordres à ses valets, le des-
l'es vos et l'esmioit de la vie parisienne 35
ccndanl d'unfi forte race. 11 venait en effet d'une famille patricienne de Home.
D'ailleurs, rien ne communique l'assurance comme une grande fortune et un grand nom. I.e nom de Verrina est illustre en Italie. Quant ii su l'urMiiie, ou assurait que lui-même n'en connaissait pas ie chiffre.
Malheureusement, ce nom, il l'avait traîné dans la boue; cette fortune, il en gaspillait les revenus. Longtemps attaché a l'une des petites murs italiennes que les événements de 1859 ont fait disparaître, il l'avait représentée à Paris. Quel ministre plénipotentiaire !
Un jour de carnaval, sa voilure de gala, aux armes de son souverain, opéra la descente de la Courlille, en compagnie de quelques centaines de masques et au milieu d'Une populace avinée, à laquelle, étalé lui-même dans sa voilure, il jetait des poignées d'argent, afin qu'elle criât : Vive Verrina!
Un autre jour, on le vit entrer à sept heures du soir, au calé Anglais, avec un morceau de pain sous le liras.
On écrirait un livre avec ses fredaines.
Mais la plus grave de toutes fut celle qui entraîna sa destitmion, sur Une plainte de la chancellerie" française.
Ne s'avisa-t-il pas de se présenter dans un bal oiliciel avec nue malheureuse qu'il avait ramassée sur les boulevards, traînée là, sans lui dire ou il la conduisait, et qu'il fit annoncer comme la marquise de Verrina? Les huissiers de service mirent à la porte la marquise et le marquis.
Quelques jours après, ce dernier fut révoqué par son souverain et reçut l'ordre d'aller rendre compte de sa conduite, — ce à quoi il répondit qu'il ne quitterait pas Paris.
A dater de ce moment, le monde officiel lui tourna le
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dos. Mais Ycrrinn était riche On menait citez lui joyeuse vie. M avait toujours cinq cents louis nu service d'un joueur décavé, et il garda sinon des amis, du inoins des compagnons.
11 y eut les Vemiiisles, dont la fidélité ramena peu à peu autour de lui cens qui l'avaient abandonné.
Le temps passa et apporta l'oubli. Les préventions tombèrent, et au moment où Vetrina connut madame de Pélussin, on ne pouvait guère plus lui reprocher que les ridicules de sa personne.
Sur : le-cbamp, i! s'épril de Pauline. Ce fut la plus sotte des sottises de sa vie. Il s'éprit d'elle avec, l'ardeur et l'àpreté d'un homme qui, n'ayant jamais aimé, avait épuisé toutes les émotions que peut donner le plaisir.
Elle lui imposa d'abord le silence et l'obligation de ne jamais parler de son amour. Mais, lorsqu'elle se fut décidée à l'écouter, elle lui descella les lèvres au moyen d'un procédé facile dont il fut assez vivement touché pour dire à Pauline, avec son accent italien que nous n'essayerons pas de reproduire :
— Ma chère, je tu: vous quillerai plus.
L'influence que prit sur lui madame de Pélussin a partir de ce jour lit de tels progrès, qu'au bout de six mois, elle avait saisi complètement la direction de sa fortune. Elle la gérait à sa fantaisie, correspondait avec les régisseurs des propriétés situées la plupart en Italie, faisait des opérations financières et mesurait au malheureux même son argent de poche.
Elle devait faire sur lui bien d'autres progrès.
A l'expiration de !a première année de celte liaison hybride, bien que, pour sauver certaines convenances, il eût conservé son hôtel de la rue Marbeuf, son véritable domicile était chez Pauline.
l'envers et l'endroit de la vie parisienne 37
A l'expiration de la seconde année, celle-ci obtint qu'il ne se maquillerait plus, et qu'il ne porterait plus perruque. Elle l'exigea au nom de la propreté, et il consentit, au nom de son amour, à ce sacrifice douloureux. A l'expiration de la troisième année, comme il s'avisa de se montrer jaloux, elle lui ordonna du se taire et osa même le giffler, — ce qui depuis se renouvela quelquefois.
Kntin, ;i l'expiration fie la nuatrièiiio année, afin de se débarrasser de ses obsessions, et de conserver sa propre influence, elle le poussa a boire. En quelques mois, le marquis de Verrin.i fut complètement abruti.
Voilà !a vérité sur cette liaison dont on ne connut pas alors les détails, Pauline ayant- fait répandre le bruit que Vcrrina était arrivé dans ses mains, malade, à moitié perclus, perdu de maladies et de vices, et qu'elle avait fait une œuvre méritoire, en se vouant à ce vieillard qui lui portait une affection purement paternelle.
La réputation de madame de Pélnssin était assez compromise pour qu'elle n'eût rien à souffrir des méchants propos qui circulèrent dans le monde des élégants.
D'ailleurs, son habileté lui ramena l'opinion. Elle eut dix fois la possibilité de devenir marquise de Verrina et n'en profita pas. On verra plus lard le mobile de son
Chavanet était devenu veuf, au moment même ou Pauline venait de se décider à adoucir les longueurs du célibat de Verrina. Celte liaison m m m curait, et comme elle ignorait tout à la fois et l'action qu'elle exercerait plus lard sur le marquis et le parti qu'elle en pourrait tirer, elle regretta de s'élre pressée en voyant tout à cuup la possibilité de devenir madame Chavanet. Mais ces velléités ■furent de cuurte durée. Elle comptait sur
Chavanct pour faire fructifier la fortune qu'elle espérait se créer avec les libéralités de Verriua. Elle comprit qu'une fois sa femme, elle ne sérail plus qu'un embarras pour lui et ne pourrait plus le servir. Elle renonça à son dessein, et Chavanct ne le connut jamais.
Nous en avons assez dit pour donner au lecfeur le désir d'être introduit dans la maison où s'était accomplie "la première partie du court récit que nous venons de résumer, et 011 devaient se passer encore les sombres péripéties d'un iks draines intimes les plus ignorés de ce temps, bien qu'il puisse compter parmi !es plus com-!pliqués.
Entrons-y avec Chavanel qui s'éiait empressé en quittant l'hôtel de Bournav, de venir raconter à sa (ligne amie les événements de la soirée.
Depuis dix ans qu'il habitait Paris, il n'avait pas manqué un seul soir d'aller passer une heure auprès de madame de l'élussin.
Ce soir-là, comme les autres soirs, le cocher demanda la porte, le coupé entra dans la cour et vint s'arrêter (levant un jvrisîjk: i-K'^Liel . Dans l'csealii r, il y avait un lapis et des fleurs.
Pauline habitait le second étage. Au bruit que fît le timbre. en résonnant dans l'hôtel, un valet à la livrée de Verrina accourut et débarrassa Chavanet de son paletot.
— Madame n'est pas rentrée encore, dit-il.
— C'est son jour d'Opéra, pensa Chavanel. Et tout haut, il reprit : Je l'attendrai.
11 iraveisa plusieurs saious splnididi'inriil menhirs et enrichis encore par des tableaux de prix, des statues de toutes les tailles, des vases en porphyre, autant d'objets qui appartenaient aux merveilleuses collections du mar-
l'envers et l'endroit de la vie PARISIENNE 59
quis de Verrina, et que Pauline avait fait passer peu à peu de l'hôlcl de la nie Marbeuf dans soi) appartement, afin, disait-elle, que eu pauvre mai^uis retrouvai autour de lui toutes les belles choses au milieu desquelles il avait vécu.
Enlin, on fit entrer Chavanet dans une pièce moins grande que les autres, mais plus luxueuse encore, d'un luxe plus intime et plus féminin.
C'était le boudoir de Pauline. 11 précédait sa chambre à coucher, lin bon feu brillait dans la cheminée, deux lampes étaient allumées sur un guéridon. Tout était prêt pour recevoir madame de Pélussin, lorsqu'elle reviendrait de l'Opéra.
Mais au moment où Chavanet entra, le bourjoir n'était pas vide. Un homme dormait étendu sur un divan faisant face aux croisées. C'était Verrina. Chavanet alla vers lui, et le frappant légèrement :
— Bonsoir, marquis, dit-il.
Verrina poussa un sourd grognement et uu soupir. Chavanet n'obtint pas d'autre réponse.
— Est-ce qu'il est gris? demanda-t-il.
Et il le secoua plus vivement. Celte fois, le dormeur ouvrit les yeux ; il se leva lentement, balbutia quelques mots que Chavanet ne comprit pas, et voulut reprendre sa place ; mais le mouvement qu'il fit pour s'asseoir fut si mal calculé, qu'au lieu de tomber sur le divan, il tomba sur le tapis. Chavanet se précipita pour l'aider à se relever; mais il s'arrêta tout a coup, en voyant Ver- La chute, loin de le réveiller, n'avait fait que l'alourdir encore plus et il s'était tout à coup endormi d'une manière subite.
^- Décidément, il est gris, se dit Chavanet.
LA SUMKSSION CHAVANET
Il leva les épaules et vint s'asseoir devant le feu.
Il y était depuis une heure, lorsque Pauline entra, accompagnée par un homme entre deux âges, grand, Lien pris, a la figure expressive et vêtu avec celle sévérité qui fait deviner un militaire, même soitsuu habitnoir.
Chavanet s'inclina devant madame do Pélussin et tendit la main à l'homme qui venait de paraître avec elle.
— Comment vous portez-vous, mon cher Crésus? demanda le personnage à Chavanet.
Pendant ce temps, Pauline' s'était débarrassée du grand manteau de cachemire qui l'enveloppait tout entière et s'était approchée dit feu, présentant ses pieds à la flamme.
Dix années s'étaient écoulées depuis qu'elle avait quitté Privas, et elle semblait aussi jeune qu'alors. L'âge passait sur sa tète, sans s'y appesantir. On lui eût donné ([■ente ans et un sait que ln-ain'uiip de femmes sont, il eei âge, dans tout l'éclat de leur beauté.
— J'ai trouvé le colonel à la sortie de l'Opéra, dit-elfe à Chavanet, et je l'ai prié de monter. N'aviez-vous pas à lui parler?
— En effet, répondit celui-ci.
— A vos ordres, dit le colonel.
Peut-être allaient-ils commencer un grave entretien, lorsque Pauline les prévint. Elle venait de voir étendu sur le tapis l'aimable marquis de YeiTioa, qui ronflait. Elle sonna. Un domestique accourut.
— Ramenez M. le marquis dans sa chambre.
A cet ordre) le domestique s'approcha du malheureux, et, bien qu'il pût s'assurer qu'il ne serait pas entendu, il lui dit :
— Monsieur le marquis veut-il aller se coucher? Un ronflement Fut la réponse.
— Je prie monsieur le marquis de vouloir bien me répondre, continua le valet, sinon je serai obligé d'user de rigueur vis-à-vis de monsieur !e marquis.
Même silence.
Alors le domestique, qui était très-fort, se courba, enleva respectueusement son maître et l'emporta. C'était le cérémonial de tous les soirs et ce que Pauline appelait : ramener le marquis dans sa chambre.
— Maintenant, nous sommes seuls, dit-elle. Vous pouvez parler, Cbavanet. Le colonel vous écoute.
Pour apprécier la mission qui allait être confiée à la hante intelligence du colonel, il faut que le lecteur fasse connaissance avec lui. Il se nommait Durand; il avait cinquante ans. Si haut qu'on remontât dans sa
pur la ItnîllJ.: I Hi.-uli L ;!Y;:i; i, il. !:.[•■■ i'i'ir i', lil.ii'.
C'est par une vieille habitude qu'on l'appelait le colonel.
La vérité, c'est qu'en 1848, il avait, pendant quelques jours, dirigé les manœuvres de la garde nationale dans une petite ville du déparlement du Nord. Ancien sous-lieutenant aux chasseurs d'Afrique, puis receveur particulier des finances dans cette petite ville, il avait été jugé digne de prendre le commandement de la milice, presqu'au moment où , par suite de certains vices de son administration, il avait été jugé indigne de gérer les deniers de l'État.
I! perdit donc en même temps son emploi de receveur particulier et les honneurs dus à sa haute situation militaire. Il s'éleva en plaintes amères cimlre le gouvernement qui lui causait de si amers déhoires et partit peur Paris, afin d'y tenter la fortune.
Mais la fortune, quoique aveugle, se montra clair—
l'bnvers et l'endroit de la vie paeiisienpœ 63
voyante et îui refusa ses faveurs, rendant cinq ans, il
ti s'cia'ii fait, i! est vv.-m , ouvrir certains cercles, décerner quelques décora lions élrauttcres, eu rendant, de çh et de là, des services un peu véreux à des gens en place ou à des financiers. Cet homme, qui n'aurait pas trouvé mille francs slir sa signature, avait servi d'întcrmédiain; à quelques opénlions impur lanles.
L!n jour, il avait donné son nom à une compagnie pour
rier, sur sa recommandation, avait prêté vingt-cinq mille francs. Une autre fois, dans 1rs mêmes conditions, il avait obtenu l'autorisation de fonder à Paris une société internationale île secours miuticls et, l'autorisa lion accordée, il s'était cm pressé de la revendre à quelqu'un
^ni.S :! m \ Mil i.ii iiiinv .Lîi sysli'ii! ■ do punipes
à incendie, proposé la creatian d'un journal évrit à la fois dans toutes les langues.
Ainsi, il s'était créé peu à peu des relations, et ceuxlà mêmes qui n'auraient pas voulu recevoir le colonel chez eux, ne se faisaient aucun scrupule d'échanger avec lui une poignée de main sur les boulevards, ou de diner en sa compagnie au cabaret.
C'était un ( n;iip;i.;n<iu. manirranl et buvant
sec, toujours proprement vêtu, dont la vie passée était un mystère pour le plus grand nombre et qui ne faisait pas mauvaise figure dans sa stalle à l'Opéra. On l'acceptait donc, comme on accepte tant d'hommes et tant de choses à Paris.
11 est à remarquer que la société parisienne, si sévère pour les femmes accessibles au soupçon , ne l'est pas
pour los hommes. Dans les salons officiels, flans les tln-iUres, au bois, aux courses, aux eaux, elle regarde comme siens et traite comme tels, bon nombre d'individus d'une probité contestable.
Celui-ci est un banquier, celui-là un ancien notaire. A ce titre, on fraye avec eux, jusqu'au jour où l'on apprend que l'un a gagné la frontière, et l'autre la police correctionnelle. On en cause trois jours, puis on serre les rangs et tout est dit.
Le colonel avait donc vécu d'une vie eu apparence fort explicable. Presque toujours, son couvert était mis ici ou là. On le retrouvait partout où se rencontrent les quelque cent personnes qui font la loi à tous, en matière d'art et de modes. Mais celte vie cachait des dessous misérables.
Il avait des vices, le colonel, et des vices coûteux.
Il aimait le jeu et les femmes. Ne pouvant plus à son .Ige être aimé pour Ini-mème, il achetait très-cher le plaisir.
Quant au jeu, il n'y avait aucun bonheur et n'osait (sxploiii.:!' à son priilil. eci'laui.s proi-cilcs au'il connaissait à fond et qui l'auraient enrichi, mais dont la découverte l'aurait mis au rang des escrocs et fait traiter comme tel.
Le colonel jouait à tous les étages de la société, selon l'état do ses finances. On si 1 rappelait ipie rivepieiiiiiicril, dans une soirée, il avait gagné et reperdu plusieurs milliers de francs. Ce qu'on savait moins, c'est qu'il fréquentait de petites réunions d'étudiants où on jouait des jeux infimes. C'est là qu'un soir, n'ayant plus un sou, i! tint un banco de trente sous sur parole. Il perdit et devait trois francs.
— Monsieur, dit-il gravement à son créancier, les
l'envers et l'endroit iie la vie parisienne 65
fonds seront chez vous demain malin avant midi. C-'est l'usage.
El il tint sa promesse.
Dans ces conditions , les gains, peu considérables d'ailleurs qu'il pouvail i't:alisi.:r, nu limitaient rapidement sous ses doigts. Aussi habitait-il, dans le haut du faubourg Montmartre, une mansarde qui n'avait d'autre luxe qu'une collection de pipes culottées. Jamais il ne donnait son adresse, et son concierge avait ordre de ne laisser monter personne chez lui. Les fournisseurs euxmêmes n'avaient jamais dépassé la loge du farouche gardien, dont quelques billets de spectacle et une bouteille d'eau-de-vie, offerie à propos, avaient fait la créature du colonel.
Quand ce dernier ne dînait pas en ville ou lorsque sa bourse était vidée, il prenait ses repas dans d'humbles restaurants où il passait pour un héros inconnu tombé dans l'iiil'armne et avant droit , à ce titre, à tous les respects. Comme il parlait bien sur toutes choses, quelques peintres a la poursuite de la gloire venaient s'asseoir à la même table que lui, et on discutait les plus grosses questions de l'art et de la politique.
Mais bientôt les chances tournaient; le Pactole faisait de nouveau son lit dans la bourse du colonel, et alors de chrysalide redevenu j>, ! i[tj!!rm, il suc omit ses ailes et s'envolait vers les parages où fleurissent les Italiens, l'Opéra et le café Anglais.
La suite de ce récit el le rôle qu'il y doit jouer feront mieux connaître le colonel. Mais dès à présent il était nécessaire de dire sur son compte ce que nous en avons dit, afin de faire comprendre comment ce demi-aventurier se trouvait chez cette autre demi-aventurière qu'on nommait madame de Pélussin.
6fi
C'est chez elle qu'à la fin du donner chapitre, nous avons laissé le colonel, à qui Chavanet voulait taire une confidence.
— Voici de quoi il s'agit, dit ce dernier. Vous savez , mon cher colonel, que j'ai fondé et que je dirige la Caisse des dividendes. Celte affaire a élé créée au capital de dix millions représentés par vingt mille actions de cinq cents francs. Dix mille actions ont élé souscrites, et
tal souscrit. En agissant ainsi, iV^nis attirer sur celle entreprise la confiance publique e! arriver au placement de la totalité des actions. Mallieiircuscnicni, les temps sont durs et nous ne voyons pas apparaître de nouveaux actionnaires. Or, nous avons euiployii K;s tonds qni nous avaient été confiés, et le besoin d'argent commence à se faire sentir dans les caisses de la société.
— - Rien de plus simple, répondit ie colonel. Puisque vos souscripteurs n'ont versé que deux cent cinquante francs par action, faites un nouvel appel de fonds.
— Justement, reprit Chavanet, il n'y a pas d'autre parti à prendre. Mais ce parti, qui peut tout réparer, peut aussi tout pi.'ïdiv. Les l'uids ijui nous ont été remis sont employés, les bénéfices sont légers, et si les actionnaires, qui n'ont eu jusqu'ici qu'un maigre dividende, sont contraints à verser le complément du capital souscrit, ils peuvent s'alarmer, et leur alarme discréditera sur le marché nos actions, qui n'ont pu encore s'élever au-dessus du pair. Il imi donc qu'un nouvel appel de fonds soit justifié, et c'est pour le justifier que j'ai couiph; sur vous.
— Sur moi!
— Oh! vous aurez voire part du profit.
— Je i'espère bien. Que faut-il faire?
— Non- avons une réunion gémira le îles actionnaires dans quelques jours. Vous concevez nue si, moi, fondateur, administrateur rie l'alïaire, je demande de l'argent, je puis avoir a subir des questions embarrassantes.
— En effet, à moins que vous ne soyez énergiquement soutenu.
— Tandis que si, après la lecture du rapport, dans lequel j'aurai prouvé que le défaut de ressources suflisantes est la seule cause du défaut de bénéfices, un homme honorable, bien posé, ici que vous enfin...
Le colonel s'inclina.
— ... déclare qu'il est du devoir de tous les souscripteurs d'apporter dans nos mains de l'argent frais, cette proposition, dont je n'aurai pas pris l'initiative, sera acclamée avu 1 enthousiasme.
— C'est certain. MaliinirciiH'iin'nt, objecta le colonel, je n'ai aucun droit pour parler dans l'assemblée; je ne suis pas actionnaire.
— Vous le serez demain, si vous acceptez. Je vous donnerai vingt-cinq actions libérées.
— Vingt-cinq ! s'écria le colonel. Vous n'êtes pas généreux, mon cher banquier.
— Allons! mettons cinquante et accepte/, colonel, dit madame de l'élussin.
Le colonel se leva, tendit la main à Chavanet ;
— Affaire faite! Va pour cinquante actions! Seulement, vous me les rachèterez.
— C'est vingt-cinq mille lianes que je vous donne, dit Chavanet.
— Il ne faut pas les regretter, Chavanet, reprit madame de l'élussin. Le colonel est homme d'initiative et pourra vous rendre plus d'un service,
— Et d'abord, un bon conseil, ajouta le colonel. Pour
l'aire voLer par r. : is.^f.'nil ilt'i 1 un appel de fonds, il fini annoncer dans votre rapport, «ne prochaine répartition de bénéfices. Alors, vous verrez l'argent vous arriver de tous les côtés.
— Mais, pour di-i.nl ni des bénéfices, il faut en avoir, répondit Chavanet.
Le colonel ne put retenir un sourire :
— Vous êtes naïf, mon cher. Il n'y en a pas! Créez- Cfi. \ fins les prendrez sur le capital, voilà luut.
— En effet, je n'y avais pas songé, murmura Chavanet.
H y eut un moment de silence. Le colonel le rompit, et, s'adressant à Chavanet :
— Je vous croyais riche, très-riche.
— Sans doute, je le suis.
— Eli bien! ces besoins d'argent?
Ce fut au tour de Chavanet do sourire. '
— Eh, mon cher, von* n'êtes pas munis naïf que moi. Pourquoi mettrais-je mon argent dans la Caisse des dividendes, puisque j'y peux faire venir l'argent des autres? Puis, j'ai ma maison de banque qui nécessite mes capitaux, la moitié d'une charge d'agent de change, mes propriétés.
— Ah! je comprends.
— Et ce n'est pas tout, continua Chavanet, je vais me marier.
— Je vous félicite, dit le colonel.
— Est-ce fini, ce mariage? demanda madame de Pelussin.
y- colonel se leva :
— Si vins avez à causer, je me retire.
Chavanet le retint.
— Vous n'êtes pas de trop. D'ailleurs, je désire que
l'envers ët l'endroit de la vie parisienne 69
vous recueilliez des renseignements dont je vous dirai l'objet.
— Oui! oui! employez-moi, répondit le colonel en reprenant sa place.
Alors, Chavanet raconta son entrevue avec Hélène de Bournay, et l'entretien qu'il avait eu avec elle.
— Je voudrais savoir qui elle aime, ajouta Chavanet,
— Je le saurai, dit le colonel.
— Dans tous les cas, reprit madame de Pélussin, c'est une affaire réglée. Le père et la mère veulent, et la petite cédera.
— Je n'en doute pas. Mais, ayant un rival h présent, je ne veux pas en avoir un après. Vous comprenez...
En prononçant ces mots, Chavanet se mit à rire.
— Dame! mon cher, objecta Pauline, c'est au petit bonheur ; vous n'aies plus précisément l'idéal d'une jeune fille.
— Oui! mais j'ai de l'argent.
Après cette réflexion, Chavanet pressa familièrement les mains do Pauline. Le colonel en fît autant, et ils sortirent ensemble.
Il était deux heures du matin, et ayant encore échangé, quelques paroles, ils se séparèrent.
Chavanet habitait l'un des beaux hôtels de la rue. Laffitte; il avait la, entre cour et jardin, une demeure somptueuse, à côté de ses bureaux; car dans l'aile gauche se trouvait le siège de la Caw.se des dividendes, et, dans l'aile droite, sa maison de banque.
Le lendemain, il se leva de bonne heure, se rappelant que lo comte de Bournay devait venir le voir dans la matinée. Le comte fut exact au rendez-vous. Après l'avoir fait monter par un splendide escalier, on l'introduisit dans un vaste salon, meublé avec toutes les richesses du
luxe moderne, où Chavanet vint le rejoindre quelques instants après.
Le banquier avait espéré éblouir le yvotilhoiMiie t>;<il'étalage de sou opulence. Mais celui-ci, quelles (pie fussent ses impressions à cet égard, n'en laissa rien paraître. Un peu surpl is de celle froideur, Cliavanel voulut attirer l'attention de son visiteur, sur ce qui semblait échapper à ce dernier. -
— Vous voyez, monsieur le comte, dit-il, que mademoiselle de Bournay, devenue ma femme, trouvera ici une demeure digne d'elle.
Le comte secoua la tête.
— Malheureusement, monsieur, celte demeure ne sera pas la sienne.
— Comment! que voulez-vous dire?
— Je viens, monsieur, retirer les espérances que j'avais cru pouvoir vous donner hier. .l'ignorais les dispositions
naître, et quoique à regret, je mus le drda'i'e, je me vois obligé de vous prier de considérer comme nul le projet qui nous avait réunis.
Chavanet se mordit les lèvres de colère. Mais recouvrant bientôt son sang-froid :
— Je déplais à voire fdle? demanda-t-il.
— Je serai franc, répondit M. de Bournay. Je ne puis dire que vous lui déplaisez; mais un mitre lui plaît.
Chavanet ne l'ignorait pas, puisque la veille, Hélène lui avait parlé avec la sincérité d'une ame honnête. Mais, sans rien laisser deviner au comte de cet entrelien, il joua l'étonnement.
— Ce que vous m'apprenez, dit-il, me désespère. Je comptais trouver une compagne dans votre famille, et je l'aimais déjà.
l'envehs et l'endroit de la vie parisienne 1i
— Je le regrette non moins que vous, et vous n'ignorez pas iout ce que je perds à la résolution que je viens vous communiqué'. iLiis, j;uiiais, je ne contraindrai nia fille.
— Vous avez raison , répondit froidement Chavanet,
— Maintenant, monsieur, continua le comte, je vous liens pour nu galant homme, cl sachant bien que vous n'aurez pas de rancune d'une décision qu'à ma place vous prendriez telle que je l'ai prise, je veux vous parler de ma position.
— .le la croyais désespérée et j'étais heureux de contribuer, en devenant l'époux de votre fille, à la rendre meilleure.
En disant ces mots, Chavanet se leva et alla s'adosser contre la cheminée.
— Je ne doute pas de vos sentiments, reprit M. de Bournay, et, je vous le répète, la démarche que je fais auprès de vous m'est douloureuse à plus d'un titre. Je ne dois pas vous cacher qu'il ne me reste aujourd'hui qu'une ressource : c'est mon châleau de Bournay. Pour liquider ma situation, je suis dans la nécessité de le vendre. Si je le vends bien, mes dettes payées, j'aurai de quoi vivre, sinon...
Un sourire d'espoir pa.ss.i sur II' vis; j pi de Chavanet.
— Je le tiens, pensa-t-il, et j'aurai la femme. Puis il reprit tout haut :
— Si vous me consultez sur votre position, je dois reconnaître avec vous que vous ne trouverez le salut que dans la vente de vos terres, Je vous promets, monsieur le comte, de lâcher de vous découvrir un acquéreur.
— Je ne voulais pas autre chose, monsieur, et je vous remercie.
En disant ces mots, le comte se leva.
— Me permettrez-vous, demanda-t-il, de revenir vous enlrrli'iiir de celle affaire ï
— C'est moi, monsieur le comte, qui aurai l'honneur d'aller en causer avec vous, plus toi que vous ne pensez.
Le comte s'inclina et se retira.
— Allons! lout n'est pas perdu, se dit Chavanet lorsqu'il fui seul.
Et sur-le-cliamp, il écrivit au colonel de venir lui parler pour une affaire urgente.
On sait dans quelles circonstances, trois années avant l'époque où nous sommes de ce récit, Serverette était venue à Paris.
Elle espérait y retrouver sa fille, qui lui avait été volée.
Ses recherches furent vaines. Elle surveilla la maison de Chavanet, espionna ce dernier, interrogea avec plus ou moins de prudence, les serviteurs qu'elle voyait dans la journée sortir de l'hôtel.
Elle ne découvrit rien touchant le sort de sa fille. Tous ies gens qu'elle aborda lui apprirent qu'on ne connaissait pas d'enfants à M. Cha\anet.
Les efforts que Chibrac lit de son côté ne furent pas plus heureux.
L'impuissance de cette tentative accrut la douleur de Serverette. Elle tomba dans une morne torpeur, dans une langueur inexprimable. Elle ne quittait plus sa chambre : le bruit du dehors la blessait; la joie des autres lui faisait mal.
Pendant quelques semaines, elle mena une vie vouée a la tristesse. En vain Chibrac s'efforçait de dissiper son chagrin et de la distraire : elle ne voulait pas Être consolée.
74 LA SUCCESSION CHAVAXF.i
Cependant, il fallut un jour s'arracher à ces douloureuses préoccupations. Us économies rapportées d'Orange louchaient à leur fin, le besoin de les remplacer devenait pressant, et Serveretle dut songer sérieusement à se procurer des moyens d'existence.
Elle ne devait plus compter que sur elle. Chilirac, bien qu'il n'eût pas encore soixante ans, avait prématurément vieilli. Sa voix n'existait plus, et ses prétentions a rut égard étaient tout simplement ridicules. 11 avait offert ses services dans certains cafés de barrière, dans quelques théâtres du dernier ordre. On s'était moqué de lui.
11 était revenu au logis, trembla ni, furieux, humilié, et avait raconté ses déboires à Serverette. Elle en savait sur ce point plus que lui. Depuis, sou départ de Privas, elle s'était çoiivaiiiL'iir inéun: temps que les forces
du bonhomme s'en allaient avec sa voix, sa lÊle faiblissait singulièrement.
Elle ne pouvait donc conserver d'illusions sur les promesses qu'il faisait sans cesse de donner à sa nièce la fortune, et à lui-même la gloire. A elle seule, désormais, incombait la char^f de leurs deux existences.
Dans ces préoccupations d'un ordre nouveau, Serverefte trouva une diversion puissante à son chagrin. Cette diversion la sauva, en absorbant vers un but positif toutes ses facultés. 11 fallait vivre et faire vivre son oncle.
Alors elle essaya d'aborder les théâtres; mais seule, sans protecteurs, que pouvait-elle ï Elle perdit six mois dans des alternatives cruelles, espérant chaque jour arriver jusqu'à un directeur, passant son temps chez les concierges des théâtres, ut obligée de s'en retourner sans
l'envers et l'endroit de la Vie taihsienne 15
avoir pu aborder les gens qui seuls pouvaient lui donner du pain.
Un jour, elle crut avoir trouvé dans un inconnu obligeant, que sa beauté avait frappe, un appui désintéressé. Mais elle devina bientôt quel prix il exigerait des services qu'il promettait avec empressement, et elle cessa de retourner à l'endroit où elle l'avait rencontré.
Un autre jour, elle eut le courage de se présenter, seule dans un petit théâtre des boulevards. Elle exprima le désir de voir le directeur. Un homme qui n'était autre que ce dernier sortait au même moment. En s'entendant demander, il se retourna, et la beauté de Serverettc l'ayant intrigué, il consentit à rentrer avec elle dans son cabinet.
Elle lui exposa, non sans une vive émotion, l'objet de sa visite.
— Je voudrais vous entendre, répondit-il.
Elle prit place devant un piano, et chaula en s'accompagnant une des romances que son oncle lui avait apprises.
— Vous avez une admirable voix, reprit-il. Mais une voix mieux appropriée aux couplets de vaudevilles ferait mieux mon affaire. Croyez-vous pouvoir jouer la comédie?
— J'essayerai.
— Eh bien ! je vous engage. Vous aurez cinquante francs par mois.
Elle se récria. Cinquante francs ! alors qu'elle avait h nourrir son oncle, h se nourrir elle -même, ànajerses toilettes de théâtre!
— Eli ! nia L'hiTf rnïaitr, iv|h'.( le dinvlrnr, je ne
n'en prends que de jolies, ijuu diable ! ces beaux yeux là, à quoi les employez-vous ï
76 LA SUCCESSION CUAVANET
Elle se leva sans mot dire, et sortit le cœur serré, le front couvert du rouge de la honte.
Ainsi, à chaque pas, elle se heurtait contre des horreurs nouvelles. Elle n'osa commuer ses tenlatives.
Mais pendant ce temps, les dernières ressources s'étaient envolées.
Quelques bijoux qu'elle tenait des libéralités de madame Agathe avaient été engagés ou vendus. Chibrac lui-même s'était, après bien des hésitations, défait de sa montre.
Alors Serverette se présenta dans un magasin de broderies. Elle obtint du Iravail. Comme elle était habile, elle put, en travaillant seize et dix-huit heures par jour, pourvoir pendant quelques mois au modeste entretien de la maison.
Que de journées elle passa courbée sur son ouvrage, qui occupait sa main et ses yeux, mais qui laissait à son imagination la liberté de songerait passé ! Que de rêveries longues et douloureuses! Que de souvenirs cruels ! Que
dont elle ignorait le sort et qu'elle aimait chaque jour davantage.
Car c'est lui seul qui remplissait son cœur amoureux. Deux actes d'un dévouement héroïque, accomplis coup suc cnup, (l'était [dus qu'il n'en fallait pour loucher l'âme éprouvée et meurtrie de Serverette.
Elle aimait de toutes ses forces celui qui, après avoir voulu l'épouser, quoique déshonorée, l'avait ensuite sauvée d'une accusation épouvantable, et hélas! trop
Malheureusement, ces impressions, ces sentiments ardents, elle était obligée de les refouler au dedans d'elle-
étaient épuisées. Lorsqu'elle arriva a» magasin , elle éprouva la plus douloureuse surprise. 11 était fermé pour cause ite déclara lion de faillite.
C'est alors que, ne voulant pas rentrer les mains vides, elle avait profité des premières ombres du soir pour s'arrêter à chanter sur le pont de la Concorde, où Daniel l'avait rencontrée.
LA SUCCESSION CBAVANET
Fidislu à h promesse qu'il lut avait faile d'aller la voir le lendemain, il se dirigea dûs le matin vers le boulevard Montparnasse, dans le voisina^: (Impie] liahilail Strvorette. 11 allait, guidé non par une pensée d'égoïsme pas
.•ous, Daniel entra dans cette chambre il s'était arrêté la veille. L'apparte- Ser.erette et Chibrac se composait