‹ La succession ChavanetChapitre 2 sur 12 · L'ENVERS ET L'ENDROIT DE I.A VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

L'ENVERS ET L'ENDROIT DE I.A VIE PARISIENNE

années n'avaient pas altéré la pureté. Le dessin en était régulier, la surface sans rides. Les jeux avaient, comme autrefois, un merveilleux éclat, et toutes les larmes qui en étaient tombées, qui en tombaient encore, n'avaient pu laisser de traces au-dessous d'eux.

Serverette était donc toujours belle, comme si sa beauté eût été faite pour résister à laul-iw les épreuves.

Le luxe n'était plus !e cadre de cette beauté; le paisible bonheur qu'elle avait autrefois si brièvement, mais si largement goûté, n'était plus le compagnon de sa vie. Le chagrin "cuisant, encore accru par l'isolement, la rongeait sans cesse,. et cependant son visage gardait sa sérénité. L'explosion d'une douleur trop longtemps comprimée pouvait un moment l'altérer; mais il suflisait d'une heure de repos pour !e rendre à son étatnaturel de tranquillité.

En entrant chez Serverette, Daniel fut frappé dû la grâce touchante ej fiére cl de l'accueil qu'elle lui fil,

— Je vous attendais, dit-elle en l'invitant à s'asseoir.

— Étîez-vous sure que je reviendrais? demanda-t-il en souriant. Vous ne m'avez donc pas pris pour un intrigant, malgré ce que notre rencontre a eu d'original et d'imprévu, et malgré vos premiers soupçons?

— Après que vous m'avez eu parlé et fait connaître vos intentions, répondit Serverette, j'ai eu confiance en vous. C'est pour cela que j'ai consenti à, vous recevoir. J'étais sûre que vous viendriez.

Daniel s'inclina, ne trouvant pas un mot il répondre, et tout ému de ces paroles. Serverette reprit :

— Je ne m'étais pas trompée, puisque vous voilà, et je vous remercie. Vous m'avez proposé de m'ëlre utile. J'irai droit au but. Je sais chanter. On dit que j'ai une belle voix.

LA SUCCESSION CUAVANET

— C'est la vérité, dit Daniel.

— Eh bien , pouvez-vous me faire engager dans un théâtre?

— Je l'espère. Je vais parler dès à présent à un personnage influent, et si nous pouvons arriver à ce que l'on vous entende une fois, l'avenir est assuré.

— Je vous devrai done une partie du repos que je cherche depuis si longtemps.

Il y eut un moment de silence. Daniel, frappé de la beauté de Scrvcrette, de la distinction qu'elle laissait deviner même sous les pauvres vêtements dont elle était couverte, regardait autour de lui avec intérêt. 1! se demandait par quelles circonstances cette créature, faite iï n'en pas douter pour une destinée meilleure, était tombée si bas.

Elle devina sa curiosité. Aussi, lorsque, après un entretien de quelques instants, elle eut jugé et apprécié son visiteur, elle n'hésita pas à lui raconter brièvement son histoire. Elle le fit avec une simplicité qui émut Daniel jusqu'aux larmes et accrut la volonté qu'il avait déjà de venir en aide à Serverette.

Pour elle, voici en quels ternies elle acheva son récit :

— Je vous ai raconté toute ma vie. Voyez maintenant si je vaux que vous vous intéressiez à moi. Si vous êtes venu ici avec des arrière-pensées, vous savez, en apprenant quelle femme je suis, que vous n'avez qu'à vous retirer. Si non, j'accepte l'appui désintéressé que vous m'offrez, parce que, si je ne l'acceptais pas, je ne pourrais plus conjurer l'indigence qui nous menace, qu'en allant implorer la pitié de celui qui m'a perdue, et qui peutêtre me ferait chasser une seconde fois.

— Mais cet homme quel est-il ''. demanda Daniel animé

l'envers et l'endroit de la vie parisienne 81

d'une généreuse indignation. Vous ne l'avez pas nommé.

— Je ne veux pas le nommer, répondit Serverette. Daniel comprit ce silence.

— Madame, dit-il alors, vous pouvez accepter mes services; ils sont ceux d'un homme d'honneur. Je vais sur-le-cliamp parler de vous à mes amis, et bientôt, je l'espère, votre talent vous aura mise à l'abri du besoin.

A ce moment, Chibrac rentrait.

— Pas un mot devant lui, dit Serverette à voix basse à Daniel, pas un mot avant le jour où nous aurons réussi.

— Si j'avais su que vous nous feriez l'honneur de votre visite, monsieur, s'écria Chibrac, je ne serais pas sorti.

Et d'un air suffisant, il ajouta :

— Espérez-vous m' obtenir prompteinent une audition l'Opéra?

— Sans doute, monsieur, l'qiomiii liniiiol, qui s'empressa de détourner la conversation d'un sujet si délicat.

1,'admiuistraiioti de l'Opéra était alors entre les mains d'un homme entreprenant et habile. Pour réussir, il n'émit pas de rliflieiillé devant laquelle il reculât , pas d 'obs la cle qu'il ne tentât de vaincre. 11 avait déjà l'ait à ses abonnés plus d'une surprise. 11 leur en réservait de nouvelles, et Daniel, en sortant de chez Serveretle, désireux de lui être utile, n'hésita pas à aller parler d'elle à ce personnage.

1! sut l'intéresser a l'histoire qu'il raconta.

L'administrateur fut tout à l'ait séduit par ce récit et tenté par ce qu'on lui apprenait de celte femme, belle et artiste, qui, pour se procurer de quoi vivre, allait chanter le soir sur les promenades publiques. Daniel dit tant de bien d'elle, parla de son talent avec tant d'éloges que la curiosité de l'imprésario s'éveilla, et comme il avait dans la science de Daniel et dans ses jugements une confiance absolue, il crut, sur ce qui lui fut dit, avoir rencontré dans l'inconnue une artiste d'un talent transcendant, destinée à figuier bientôt parmi les étoiles qui jetaient tous les soirs un éciat nouveau sur le ciel .de carton de son théâtre.

Kendez-vous fut donc pris. Il resta convenu que Daniel conduirait sa protégée chez le directeur de l'Opéra,

l'ënïebs et l'endroit de là vie pamsienïe 83

que celui-ci écouterait h jeune chanteuse, afin de juger par lui-même de la vérité des éloges qu'où lui en avait faits, et que, s'ils étaient ratiliés |iar son appréciation, elle serait engagée séance tenante et préparée rapideîïienlà aborder l'un des iirauils iules ilu répertoire.

Daniel, qui avait tenté cette démarche en sortant de chez Serverette, fut si heureux d'avoir réussi du premier coup qu'il écrivit du cabinet même delà direction, pour annoncer ces bonnes nouvelles à sa protégée.

Depuis la veille, il avait été si absorbé par l'aventure que nous avons racontée qu'il ne s'était préoccupé que secondairement des confidences que mademoiselle de Botirnay lui avait faites sur le seuil de la chapelle des Missions-Étrangères.

Mais, rendu à lui-même, il s'inquiéta du sort de son amie et du sien. Use rappela que Cliavanet avait diné la veille h l'hôtel de Bournay, et il ne douta pas qu'il n'eût officiellement demandé la main d'Hélène.

Qu'a répondu H. de Bournay? se demandait-il.

Comment Hélène a-t-elle accueilli ses ouvertures? A-t-elle eu le courage de faire connaître ses véritables

C'est en se posant ces graves questions qu'il arriva chez lui.

Il habitait, dans le haut de la rue d'Amsterdam, un petit appartement situé à l'entre-sol de l'une des nombreuses maisons que l'on venait de construire dans ce quartier. Cet appartement était meublé avec autant de pmi que de ruclieivlie. (Juoique ne possédant qu'un faible patrimoine, Daniel tenait de ses parents de bons et beaux meubles de famille qui lui avaient permis de s'entourer, sans frais, d'un luxe qui semblait disproportionné avec sa fortune.

Son ménage de garçon était dirigé par une brave femme nommée Christine. Elle avait vu uaîLre sou jeune maîlre, tl possédait toute sa confiance.

Grâce à elle, Daniel trouvait autour de lui un bienêtre qui, sans les soins maternels dont elle l'entourait et l'économie qu'elle apportait aux dépenses de tous les jours, eût nécessité des ressources plus considérables queles siennes.

Aussi, avec six mille francs de revenus, Daniel était riche. 11 pouvait une fois par semaine traiter ses amis, et, tous les ans, su permettra lui voyage aux eaux, ou un séjour de quelques semaines à la campagne.

Voijà quelle existence ii offrait à mademoiselle de Bournay.

C'était modeste pour une fille élevée dans l'opulence. Mais c'était beaucoup, si on songe à la position que devait lui faire subir la ruine de son perc.

Puis, elle aimait et ne reculait pas devant la pensée de subir certaines privaiions et de vivre dans une situation relativement pauvre. Pour les êtres véritablement épris, l'amour n'est-il pas une richesse?

Hélène, libre de choisir cuire le millionnaire Chavanet cl Daniel, n'avait pas hésité un seul instant. Au moment d'être livrée au premier, elle avait dit à son père : « C'est l'autre que j'aime ! » et quelques dérangements que celte nouvelle- apportât dans r,es projets, le eomte île Bournay les avait sacrifiés an bonheur de sa fille.

Le comte ne connaissait Daniel que pour l'avoir reçu quelquefois chez lui, ou rencontré dans d'autres salons que le sien. Mais il avait sur sa famille et sur lui-même des renseignements satisfaisants. Si Daniel eût été riche, M. de Uouniuy n'aurait pas souhaite un gendre autre que

l'envers et i.'ënuroit de la vie parisirsne 85

lui. Pauvre, il le subissait, et seulement par condescendance pour les désirs de sa fille.

Mais il s'agissait du bonheur de celle-ci et on a vu avec .[nulle Jrsiiluii'.m il avait sur-lc-clcmiji rassuré Hélène, un lui promettant de ne prendre avec Chavanet aucun engagement définitif et de lui donner Daniel pour époux.

Toutes ces choses, Daniel tes apprit au moment où il mettait le pied dans sa chambre. Sur une table était une lettre dont l'adresse portait une écriture bien connue, dont le seul aspect lit battre son cœur.

H la saisit fiévreusement. Puis, au moment de l'ouvrir, il s'arrêta. Son destin était la, son bonheur on son infortune. Dans une incertitude aussi cruelle, l'Iie.sitatieai était bien permise.

Enfin, il ouvrit la lettre, la lut, et son avenir lui fut connu.

Hélène était à lui, du consentement de ses parents. — Venez ce soir, lui disait-elle.

Ainsi, la erise que ces nobles amants venaient de traverser, la menace dirigée contre leur union, la demande formée par Chavanet, toutes ces choses * avaient eu puur résultat de hâter la réalisation de leurs désirs, en provoquant dus explications et en contraignant Hélène à faire à son père des aveux devant lesquels elle eût reculé sans cette contrainte.

Daniel goûta, durant toute celte journée, une joie sans mélange. Le m'éme soir, il se présenta à l'hôtel de Bournay, eut avec le comte une longue explication, à la suite de laquelle il fut admis à parler ouvertement a Hélène de son amour.

— Je vous donne ma fille, avait dit le comte, mais elle n'aura pas de dot, et, après nous, vous ne trouverez

8G LA SUCCESSION CUÀVANET

d'autre fortune que les quelques débris que nous pourrons sauver du naufrage, si Bournay est avantageusement vendu.

La réponse de Daniel fut aussi loyale que désintéressée et Hélène n'en aima que plus ardemment son fiancé.

Laissons-les a leur bonheur.

11 n'avait jamais été plus menacé qu'en ce moment où ils se croyaient si assurés d'en jouir sans trouble.

Le premier ennemi de ce bonheur, c'était Cliavanet. La suite de ce récit dira les ellbrts qu'il fit pour le détruire et s'il y parvint.

Le second, c'était la comtesse de Bournay, la mère d'Hélène.

Par le langage qu'elle tenait à sa fille, par l'accueil qu'elle avait fait à Chavanet, on a compris quels étaient ses désirs. Établir richement Hélène, réparer par là le désastre dont était menacée sa maison, tel était son but. Pendant vïngl-qnatre heures, elle s'était flattée de l'avoir atteint, autant vis-à-vis de son mari que vis-à-vis d'ellemême.

Cliavanet lui plaisait. Comme il ne s'-était révélé qu'à moitié, à moitié aussi elle l'avait jugé, lîlle pressentait en lui un gendre modèle, soumis, humble, généreux, qui, pour payer l'honneur qu'on lui faisait, à lui roturier, en, lui ouvrant les portes d'une si noble maison, s'efforcerait de faire oublier la bassesse de son extraction par des concessions m ('Lessives.

Alors, elle se voyait gérant à son gré cette immense fortune, redorant le blason de la maison de Bournay, conservant dans ses mains la terre patrimoniale de son mari, et dans son inonde, le rang qu'elle y avait toujours occupé.

l'bnvers et l'endroit de la vie parisien ne 87

Par ce rapide exposé, on peut apprécier la violente de la chute qu'elle subit lorsqu'elle apprit de son mari les nouvelles résolutions qu'il venait de prendre. C'élait la consommation de cette ruine, contre laquelle, depuis plusieurs années, elle lutlait pied à pied.

Qu'Hélène repoussât Chavanet, on le pouvait comprendre, à h rigueur. En ne se mariant pas, elle laissait à sa mère l'espoir de lui trouver un riclie parti. Mais, épouser Daniel de Blesle, c'était, du même coup, plonger sa famille dans la misère e! se placer pour jamais dans l'impossibilité de l'en retirer.

Ce fut, pour madame de -Bournay, un terrible coup.

Le comte l'avait pliée à ses volontés. Elle n'osa donc le Manier de ce qu'elle rt^.inliiil comme tiil acte de faiblesse.

Mais elle en voulut à Hélène de n'avoir pas déployé plus d'abnégation et consenti à se sacrifier par un mariage contre son gré.

Par contre-coup, son irritation fut excitée contre Daniel, qu'elle accusait d'avoir fait tout, le mal, et elle conçut un ressentiment qu'elle sut taire sur le moment, niais qu'elle exprima plus tard, dans des circonstances qui décidèrent del* de:s!im>e dus deux fiancés.

Cependant, madame de Bournay n'était pas une méchante femme. Elle avait épsiiisé son mari par amour et devait, plus que (auto autre mère, approuver les sentiments de sa fille, dont elle souhaitait le bonheur, Mais elle redoutait la pauvreté et ne comprenait pas le bonheur sans la richesse.

Après avoir toujours vécu d'une vie opulente, descendre lui faisait peur, autant pour elle que pour le comte. Comme les passagers sur un navire qui menace de sombrer, elle s'accrochait à tout ce qui pouvait la

sauver, s' exaspérant au fond d'elle-même, contre sa fille qui refusait de lui tendre la main, pour l'empêcher de rouler dans l'abîme. Son ressentiment n'avait pas d'antres causes.

Daniel ne devina rien de tes dispositions.

S'il avait connu l'immense orgueil de la comtesse, il se serait efforcé de la ramener à des sentiments plus dignes d'elle. Mais qui l'aurait averti? Elle semblait n'avoir d'autre souci que de cacher à son mari, à sa tille, à Daniel, ses véritables idées.

C'est ije'elle .su disait qu'eu les expi'im/mt, elle n'empêcherait rien et s'aliénerait le cœur de son mari. Puis elle couvait l'espoir qu'un incident surviendrait, qui dénouerait les projets qu'elle maudissait. Aussi, tous ses soins tendirent-ils à faire reculer l'époque du mariage.

D'un commun accord, on décida qu'il aurait lieu, après que les affaires de M. de Bournay seraient définitivement réglées; ce qui ne pouvait être qu'après la vente du château. Les fiancés ne se plaignirent pas; ils pouvaient se voir tous les jours. Ce premier bonheur leur suffisait et leur permettait d'attendre.

A quelque temps de là, de grandes affiches posées sur les murs de Paris annoncèrent la mise en vente du château de Bournay.

Vers la même époque, les actionnaires de la Caisse des dividendes furent convoqués en assemblée générale. On avait loué à cet effet, — car ils étaient nombreux, — la plus grande salle du plus grand restaurant de Paris.

Où dansaient habituellement des gens mariés et des gens de noce, les actionnaires virent danser leurs écus. Jamais galop ne fut si bien mené.

l'envers et l'endroit de la vie parisienne 89

Les affaires industrielles et financières, montées par actions, dont plusieurs aiièi-eiil, quelques années plus lard, s'effondrer en police correctionnelle, étaient alors dans touL leur éclat. Les fonds du public s'étaient portés de ce côté avec une ardeur qu'expliquent les promesses avec lesquelles on les attirait. Les petits capitalistes, ceux dont le concours est indispensable à toutes les affaires de ce genre, se montraient crédules; les exploiteurs habiles. L'habileté des uns, la crédulité des autres favorisaient les dilapidations de toutes sortes qui se commirent alors, et qui ont porté depuis aux affaires un coup qui en a quelque peu modifié la physionomie.

Grâce à ces circonstances, l'entreprise fondée par Chavanet, et qui n'avait d'autre but que de réunir dans sa main des capitaux considérables de l'emploi desquels il décidait, cette entreprise eut son heure de succès, bien qu'elle m; répondit a aucun ksoin sérieux, j auauio préoccupation utile.

Dans l'assemblée générale dont nous parlons, Chavanet lut son rapport, qui fut accueilli avec enthousiasme. 11 énuméra longuement tomes les affaires que la Société soutenait de son argent et « qui, dit-il, ont déjà donné des bénéfices dont la répartition sera prochainement fixée. » (Applaudissement.) Il insista surtout sur l'insuftisaoce des' ressuuives dont !,i Soriéle disposait, et qui la privait de gains considérables. Ces paroles portèrent. L'impression du rapport fut votée par acclamation.

Alors, un personnage de bonne mine, décoré de plusieurs ordres, se leva au milieu des actionnaires parmi lesquels il était assis, et déclara que le devoir de tous était de mettre dans les mains de la direction des sommes nouvelles, afin d'accroître la prospérité générale de l'entreprise.

J,.\ SLT.r.FSSION CH A VAN ET

I! ajouta que « quant à lui, vieux militaire (Écoulez, écoulez!) bien qu'il n'eût d'autres ressources que ses [iasivros Lvuiiimiii-ii (Miiummeni.) <A sa retrait! 1 si vaillamment méritée par une existence tout entière vouée à h défense de sa patrie et en partie écoulée sous le soleil brûlant de notre Afrique, la terre des héros {Applaudissements.), il n'hésitait pas à apporter encore une obole à une œuvre qui promettait d'accroître les forces industrielles du pays et la fortune de ses actionnaires, a (Sensation prolongée.)

Apres ce discours, rassemblée, que présidait l'illustre marquis de Verrina, qu'on avait à cet effet tenu à jeun toute la matinée, prit toutes les résolutions qu'on lui proposa, et, avant de se séparer, adressa des remerciements à Chavanet, dont le but était atteint.

— Cher Crésus, lui di! le colonel après la séance, regrettez-vous vos vingt-cinq mille francs î ÈLcs-yous satisfait de votre mandataire?

— Je ne regrette rien, répondit Chavanet, cl je suis si satisfait de vous que je vous confierai d'autres missions. Nous allons frapper le grand coup chez les Bournay.

— Oui, elle me plaît, répondit Chavanet avec nonchalance.

Comme le marquis de Verrina demandait à boire, on le mit en voiture, et on le renvoya à madame de Pélussin.

Quant à Chavanet, il se rendit sur-le-champ chez le comte de Bournay, afin de le prévenir qu'il avait trouvé un acquéreur avantageux pour le château.

Le lendemain, la famille de Bournay parlait pour ses terres, afin d'en faire les honneurs au personnage qui devait venir les visiter.

Le château de Bournay est situé aux portes de Blois. Lorsqu'on arrive dans celte petite ville par le chemin de fer, on trouve à droite de la gare, une admirable forêt que traverse la route de Vendôme, et dont les arbres couvrent les hauteurs des collines verdoyantes qui dominent la Loire en cet endroit.

Placé à mi-cùte, sur l'une de ces collines, le château de Bournay est un des plus beaux do la contrée. La Loire coule à ses pieds, les arbres de la forêt projettent leur ombre sur ses tourelles dégantes, et de quelque coté qu'on porte les regards sur le paysage qui l'entoure, on ne voit que trois choses : le ciel, la verdure et l'eau.

Gomme construction, Ilouriiay ressc-mble h tontes celles de cet admirable pays qui fut en quelque sorte le cadre poétique des grandeurs el <lus amours de la Renaissance, et qui, s'inspirant d'eux, se couvrit partout à la fois de démences seigneuriales qui semblent avoir un signe commun d'origine. On ne sait quel air de famille il y a entre clles^ mais, sauf de très-rares exceptions, en décrire une, c'est les décrire toutes, liui en a vu une les a toutes vues.

Ceci nous dispense de retracer la physionomie du

château de Bournay, dont la splendeur attestait l'éclat passé de la famille dont il portait le nom. .

Dans les premiers jours du mois d'avril 1852, c'est-àdire trois mois après l'époipie où Khavatit't avait dû renoncer à la main d'Hélène de Bournay, celle-ci se trouvait avec son père et sa mère au château. Toutes les années, depuis sa naissance, elle y passait six mois, et lorsqu'elle y arrivait, c'était avec une joie nouvelle.

Cette fois, elle y était venue sans plaisir.

C'est que les circonstances n'étaient plus les mêmes.

D'abord, Daniel était resté à Paras, et après plusieurs semaines d'une intimité toujours croissante, cette sépalation avait été iTiielSe aux jeunes liarnuis.

Ensuite, ce voyage était en quelque sorte un voyage de deuil. C'était pour la dernière fois qu'on venait à Bournay, puisqu'il allait être vendu, et la tristesse était sur les visages.

Le spectacle de ce chagrin devint, pour la jeune fille, la source de mille remords.

Elle se disait qu'il n'eût tenu qu'à elle de l'empêcher; que si elle avait consenti à devenir la femme de Çhavancl, elle aurait épargné à ses parents les angoisses cruelles dont elle était témoin.

Ce n'est pas pour elle qu'elle regrettait ce château. Mais elle savait que son père ne le vendait que contraint par la nécessité. Il avait toujours reculé devant ce parti suprême, alors cependant qu'il avait la certitude d'y trouver le salut, et de sauver par là, la plus grande partie de sa l'oi'lune. Aujourd'hui, 'il fallait vendre sans avoir cette certitude, car le comte agissait pour ainsi dire le couteau sur la gorge.

Cette nécessité cruelle, Hélène avait eu et avait encore le moyen de la conjurer. Le sort de ses parents

l'envers et l'ekbroit de la vie parisienne 93

élait dans ses mains. Elle les sacrifiait à son propre bonheur.

Voilà quelles idées se pressaient dans son imagination. Tiraillée entre son affection pour eux et l'amour qu'elle portait a Daniel, elic était en proie à un amer souci qui ne lui laissait aucun repos. Heureuse d'épouser Daniel, son bonheur lui devenait lourd, alors qu'elle pouvait apprécier de quel sacrilb': il allait i'dv pay'-.

Cependant, on ne lui adressa pas de reproches. Son père s'efforçait, au contraire, de paraître a ses yeux toujours souriant. Mais quelle que fût la fermeté avec laquelle il supportait sa douleur, il la cachait mal.

Quant à la comtesse, elle semblait prendre à cœur de faire étalage de la sienne. Ce n'était que soupirs brusquement réprimés; ce n'était que larmes furtivement essuyées aussitôt qu'apparaissait Hélène, mais pas nsseï vite pour que celle-ci ne pût les voir.

Elle jetait sur sa fille de longs regards pleins de tristesse A chaque instant, il y avait suc sa bouche- des allusions qui ne pouvaient Oi-li:i[i]>s.' , i" à celle-ci. Elle sYlevail parfois en termes amers, contre l'ingratitude et l'égoïsme des enfants. Puis, tout à coup, elle rétractait ce qu'elle venait de dire, ajoutant que le devoir des parents était de se sacrifier.

Ce n'est point en présence de son mari qu'elle disait ces choses; il lui aurait imposé silence; car, ne nourrissant pas d'arrière-pensées, il n'en pouvait supposer chez elle. Mais, lorsqu'elle élait seule avec Hélène, elle lui faisait sentir, dansnn langage plein de douceur, mais également rempli de reproches sous-entendus, toute l'horreur de sa conduite.

C'était intolérable. Pour échapper à ce supplice, Hélène s'éloignait de sa mère autant qu'elle le pouvait.

LA SUCCESSION CHAVANËÎ

Elle passait ses journées au fond du parc, dans. un petit pavillon autrefois meublé pour elle, et où personne ne venait troubler ses réflexions.

Alors elle s'interrogeait, elle priait, se demandant et demandant à Dieu quelle conduite elle devait tenir. Dix fois, elle fut sur le point d'aller se jeter aux pieds de sa mère et de lui dire :

« C'est moi qui dois Être malheureuse et non vous. Je renonce à épouser celui que j'aime, et je suis décidée à épouser celui que je liais. »

Mais au moment d'accomplir ce sacrifice, elle s'arrêtait, elle hésitait. Avait-elle le droit d'agir ainsi? Étaitelle seule engagée? Pouvait-elle disposer de la volonté de Daniel, auquel elle s'était promise'.'

La terre, fécondée par le printemps naissant, répandait à sa surface, les richesses de son sein. Les arbres dressaient vers le nél luurs Ihmiii'Iu's pmlliTS par la sève et prêtes à éclater. Les oiseau* chantaient avec joie le* renouveau périodique qui les rappelait aux nids désertes; les prairies se paraient de couleurs éclatantes ; les bois s'emplissaient de mystère; les ruisseaux coulaient gaiement entre leurs rives couvertes de narcisses, de reinesmarguerites et d'aubépines en fleurs.

Tout était fête et joie dans le spectacle qu'Hélène avait sous les yeux; mais son cœur troublé ne ressentait qu'amertume et restait insensible à ces beautés qui lui donnaient autrefois de douces et salutaires émotions.

La famille de Bournay élait depuis huit jours réunie au château, lorsque le comte reçut une lettre que, depuis son arrivée, il paraissait attendre avec impatience.

Le lendemain à onze heures, quelques instants avant

L'ENVERS ET L'ENDROIT DE L4 vie parisienne 03

le déjeuner, une chaise de poste enira bruyamment dans la grande cour, et vint s'arrêter devant le perron. Le postillon fit claquer son fouet, et tandis que le comte accourait au dehors, un pcrsumiagc, qu'accompagnait un domestique, descendit de la voiture, qui lut sur-le-champ ramenée il Blois.

Ce personnage élait vêtu de noir. A cause de la fraîcheur de la saison, il portait sur ses vêtements une ample houppelande, revêtue à l'intérieur d'une riche fourrure, et qui, en s'entr'ouvrant, laissait voir à sa boutonnière une rosette multicolore.

— Le colonel Durand, sans doute? dit le coinlc en s' avançant vers le nouveau venu.

— M. le comte de Bournay? répondit ce dernier sur le même ton.

Ils s'inclinèrent gravement l'un devant l'antre. Puis !e comte tendit la main au colonel, en lui disant :

'.. — Soyez le bienvenu, colonel, vous étiez attendu.

En même temps, il l'introduisit dans l'un des salons du rez-de-chaussée.

La comtesse s'y trouvait seule, plongée dans un grand fauteuil, qu'elle ne quitta pas pmir recevoir son visiteur, mais d'où elle lui adressa la bienvenue par un geste charmant.

— Ah! madame la comtesse, s'éeria-t-il, que je suis heureux d'avoir l'honneur de me trouver auprès de

En même temps, il lui prit la main et la baisa avec toute la galanterie chevaleresque qui convient à un homme de l'ancien régime. On ne salue plus ainsi, disent nos grand'mères.

Échanger quelques paroles banales avec ses hûtes, se

Digilized by

LA SUCCESSION CUAVANET

.faire conduire dans la chambre qui lui avait été réservée, et où son domestique se trouvait déjà; réparer le désordre de sa toilette et redescendre au salon, tout cela fut, pour le colonel, l'affaire de linéiques instants.

Quand la cloche sonna pour le déjeuner, il était prêt à se mettre à table.

On allait passer dans la salle à manger, lorsque Hélène entra.

— Ma fille, dit le comte en la présentant au colonel. Sans parler, celui-ci s'inclina de nouveau.

A lable, la conversation roula sur les objets les plus divers, .sans s'arrêter sur aucun. Les questions politiques, les cancans du monde, la dernière comédie du Gymnase, en firent les frais.

Le colonel savait tout et pouvait parler de tout.

Il s'en acquitta dans un langage choisi, glissa légèrement sur ses campagnes d'Afrique, sur les blessures qui l'avaient contraint à quitter, jeune encore, le service militaire, et fit l'éloge de son excellent ami M. Cliavanet.

Apres le déjeuner, notre personnage alluma un cigare et, suivi du comte, il sortit pour se promener dans le parc.

— Monsieur le comte, dit-il alors, causons un peu, niais causons Lieu, si c'est pos.siisle. J'uai. droit au but. Votre terre est à vendre. Elle me plaît. Je la veux acheter.

— Elle vous plaît, monsieur, sans que vous Sa connaissiez?

— Cliavanet m'en a parlé, cela suffit. Au surplus, je suis ici pour la voir; nous allons la visiter, si vous le voulez bien, et alors nous pourrons aborder des points plus délicats.

— Tout à vos ordres, monsieur, répondit le corn te, qu

l'envers et l'endroit de la vie parisienne 97

se mit en devoir de guider le colonel dans sa propriété.

Celle visite ne dura pas moins de trois heures. Le colonel y déploya le caractère le plus aimable. À chaque instant, il se répandait en éloges sur la beauté des nfiparliimciiis, sur l'arrlmn.'tuR' du rli.ii^tii, sur respect des terres labourables et des prairies. La ferme, les écuries, le verger, eurent son approbation. Quant au site au milieu duquel Bournay est situé, il le trouvait merveilleux.

Enfin, lorsque cet inventaire de visu fut terminé, ie comte et le colonel revinrent dans le châleau, et ce dernier, se jetant sur une chaise longue pour se reposer, s'écria :

— Eh bien, monsieur, tout cela me convient. Je suis prêt à traiter.

— M. Ciiavanet vous aura dit sans doute...

— Tout. Je sais dans quelles circonstances vous vendez; et laissez-moi d'abord vous dire que je suis disposé à m'entendre amiablemenl avec vous, pour adoucir ce que cette vente peut avoir de douloureux.

Le comte s'inclina. Le colonel continua :

— Ainsi, si vous le voulez bien, nous discuterons ensemble les conditions de la vente, sans passer par l'intermédiaire des gens d'affaires, et nous n'aurons recours à l'officier ministériel que pour la rédaction du contrat e! pour la purge des hypothèques.

— En vérité, monsieur, je suis fort sensible à ce procédé.

— Nous savons vivre, monsieur le comte.

Sur ces mots, on aborda les questions qu'on devait traiter. Le comte souhaitait vendre sa propriété quinze cent mille francs, et en être payé «implant. Le ridouel n'éleva pas la plus pelile difficulté.

— Tout cela me va, dit-il. Faites donc, sur ces hases, rédiger l'acte de vente à votre fantaisie. En attendant que nous le signions, je vous demanderai un échange d'engagements. Je voudrais modifier certaines choses qui ne nie conviennent pas absolument et pouvoir, des à présent, afin qu'il n'y ait pas de temps perdu, mettre les ouvriers

il l'ani

■ cite/

riMi; ;.iin .IV, ; ;i ..: I tn= i: I

ils (Vliangri ent leurs signatures, é :u'!.'(Hii]iiii', le Cdlnin;] demanda dre à liloïs. On lui avait recom- : lequel il désirait se concerter, qu'il entendait faire subir au tmuniqua pus le plan, ■ouvant ii la!)k', au milieu de la

— Vot

qui s'assit devant qui lui était dem; côté, etlesdeux coi

Cette première i une voiture afin d< mandé un architec au sujet des répa château et dont il

Le même soir, i famille Bouroay, il s'adressa à îa comtesse :

— Madamejui dit-il, en désignant Hélène, me serat -il permis de faire agréer à cette charmante personne cette broche en guise d'épïnglesï

En même temps, il nllrnil à ma ri en toi se Ile de Bourriay un écrin de velours, lequel renfermait une mignonne broche en brillants.

I! y eut sur le visage d'Hélène nu mouvement de surprise et d'hésitation. Klle regardait tour à tour sou père, sa mère, le colonel.

— Vous pouvez accepter, mademoiselle, reprit ce dernier. Vos parents vous diront qu'il est d'usage, lorsqu'on conclut un acte de vente, que l'acquéreur fasse agréer à la femme ou à la fille du vendeur, un souvenir. Le plus souvent, c'est une somme d'argent. J'ai pensé que celui-ci serait plus digne de vous.

Page 1