‹ La SuèdeChapitre 18 sur 33 · Astrid (Reines de Kungahalla · texte numérisé non relu

Astrid (Reines de Kungahalla

Le vieux barde Hjalte entretient pendant des jours et des jours une jeune princesse d'Upsal et sa jeune esclave du roi de Norvège, Olaf Haraldson. Toutes les deux recueillent les mots de Hjalte « comme s'ils étaient des fils de soie » ; et chacune d'elles dans sa pensée en tisse « comme un gobelin brillant » une image du roi. La princesse le voyait haut et couronné, assis sur un trône que soutenait un Troll dompté. Un manteau rouge brodé d'or lui descendait des épaules aux pieds. Il avait dans sa main, non une épce, mais de Saintes Ecritures. Blanc comme de la cire, son visage luisait, encadré de longues boucles. La paix et la piété resplendissaient dans ses yeux. Un éclat surhumain rayonnait de celte pâle figure. « I\Iais Astrid, la blonde esclave, qui avait éprouvé le froid et la faim et supporté bien des peines, et qui pourtant remplissait la maison de son rire et de sa gaîté, s'imaginait le roi tout autrement. Chaque fois qu'onparlaitdelui, elle croyait voir le fils du bûcheron qui, le soir, sortait de la forêt, la hache sur l'épaule. « Je te vois ! Je te vois si bien ! disait « Astrid à l'image. Tu n'es pas haut de taille, mais « large d'épaules, et souple et léger. Quand tu as « passé toute la journée dans l'obscurité des bois et « que tu atteins la route, tu te mets à rire et à sauter, «et le dernier bout du chemin, tu le fais en quelques « bonds ... Je te vois ! Tu as un visage blanc et rose « et une ligne de taches de rousseur à travers le nez. « Dès que tu àpeiçois ta cabane, tulèves ton bonnet, « tu découvres ton front. Ne conviendrait-il pas à « un roi, ce front-là ! Ne pourrait-il pas, ce front-là,

LA FANTAISIE SUEDOISE 319

« porter le heaume et la couronne ?... » Si le barde Hjalte avait vu ces deux images, sûrement il les eût louées l'une et l'autre. Toutes deux ressemblaient au roi, eût-il dit, car c'est le privilège du roi Olaf d'être un jeune homme dru et gai en môme temps que le héros de Dieu ! »

Il ne nous convient pas d'être moins sages que le barde Hjalte. J'avouerai seulement que je préfère la fantaisie de Selma Lagerlôf quand elle se déploie dans les horizons familiers de sa terre natale. Je l'aime surtout, cette fantaisie si légère, lorsque je la sens nourrie de réalité.

Dans sa nouvelle les Proscrits, Tord le meurtrier regarde ses mains comme pour y chercher les chaînes qui l'ont traîné jusqu'au meurtre de son ami. « Mais ces chaînes étaient forgées de rien, du jour vert dans les roseaux, du jeu des ombres dans les bois, du chant de la tempête, du bruissement des feuilles et du charme des rêves. » Il en est de même des chaînes dont Selma Lagerlôf nous captive. Elevée au milieu des lacs et des forêts, dans la petite ferme où elle logea plus tard son violoniste Lilliécrona, je ne dirai pas qu'elle aime la nature en tant que cet amour suppose chez l'artiste une exploitation très consciente et très savante du paysage. Mais la nature continue d'agir en elle et de se mêler indissolublement à tous ses sentiments et à toutes ses pensées. Les bois, les eaux dormantes, les vents, les fleurs, les pierres sont la trame éternelle où courent ses rêves. Elle ne peut les en séparer et ne s'arrête point à la décrire. J'ai visité les communes dalécarliennes et vermlandaises qui

furent le théâtre de ses principaux personnages ; et j'ai senti fortement qu'ils n'avaient pu vivre que là. J'en reconnaissais les paysages pour les avoir vus renversés dans le miroir de leurs songes. En ce sens, sa fantaisie, toute personnelle qu'elle soit, le serait moins que l'imagination de George Sandet de nos romantiques qui s'écartent à chaque instant du groupe de leurs créatures et jouissent seuls, en poètes et en peintres, des accidents de la route. Selma Lagerlôf ne le fait presque jamais. Il n'existe à ses yeux aucune démarcation tranchée entre le monde conscient et le monde inconscient. L'homme et la nature échangent perpétuellement des reflets et des signes. «A travers l'espalier des roses grimpantes, j'apercevais le petit lac qui reposait et clignotait vers le soleil. Il était trop petit et trop bien encadré pour se gonfler en vraies vagues ; mais, à chaque frisson sur sa face grise, des milliers d'étincelles jaillissaient et scintillaient, comme si ses profondeurs étaient remplies d'un feu qui ne pouvait s'échapper. Notre vie d'été lui ressemblait, tranquille, immuable ; mais, au moindre petit coup de vent, quel scintillement et quel éclat M» Ce n'est ici qu'une comparaison; mais cette continuelle et instinctive assimilation de nos sentiments et des aspects de la nature justifie le titre de Liens invisibles que porte un de ses recueils, et finit par nous pénétrer d'une sorte d'animisme universel où la pensée devient un paysage et le paysage une pensée. Je ne connais pas d'auteur Scandinave qui

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