Sainte Catherine de Sienne [Reines de Kungahalla
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lui amène la jeune fille dont la réputation de sainteté remplit déjà toute la ville. Elle vient, l'apaise, obtient de lui qu'il se confesse et communie, lui promet de l'assister jusqu'au bout de la terrible épreuve. En effet, elle lui tient la tête au moment où le bourreau frappe. Le sangrejaillit sur sa robe. Mais, à cette minute tragique, Jésus lui apparaît, qui recueille dans son flanc ouvert l'ame du supplicié; et, au retour de celte exécution, elle dicte pour son confesseur Raymond de Capoue une lettre, dont je doute qu'on trouve l'équivalent dans toute la littérature mystique. Jamais le mystère de la Rédemption par le sang n'a inspiré une plus ardente frénésie d'amour et, si j'ose dire, un plus sublime enivrement. « Mon père, j'ai reçu une tête dans mes mains, et j'en ai ressenti une douceur que le cœur ne peut comprendre, la bouche raconter, l'œil voir, l'oreille entendre i... »
Cette sainte fille, née peuple et robuste, et qui, avant de se macérer dans les pénitences et de s'épuiser dans les jeûnes, « prenait facilement sur ses épaules la charge d'un cheval et la portait en montant très vite deux grands escaliers ~ », cette prodigieuse visionnaire, d'une étonnante lucidité, dont la parole tendre ou rude et toujours décisive se gravait du premier coup dans les âmes et s'inscrivait au livre d'or de la langue italienne, s'est changée, sous la baguette de Selma Lagerlôf, en une
1. Lellres de sainle Catherine, traduites par E. Cartier (t. II, lettre cxliii).
2. Vie de sainle Callierine de Sienne, par le B. Raymond de Capoue (liv. I, cli. X].
petite personne menue, une petite vierge bavarde qui raconte au misérable condamné ses visions et son mariage mystique avec Notre-Seigneur. « C'était la dernière nuit du carnaval. Les balcons semblaient descages bariolées accrochées aux mursdes grands palais... Je vis une verte prairie où la mère de Dieu étaitassise parmi les fleurs ; et, sur sesgenoux, Jésus jouait avec des lys... » Cette prairie-là, ne la cherchez pas autour de Sienne : vous la rencontrerez en Dalécarlie, pour peu que vous suiviez les petites paysannes illuminées qui sortent du prêche. Le dernier jour du carnaval, où, selon le récit qu'elle en fit plus tard à Raymond de Capoue, s'accomplirent ses noces, Catherine ne vit point de prairie ; mais le Christ entra dans sa chambre avec la Vierge, saint Jean l'Évangéhste, saint Dominique, et le prophète David, « qui tirait de sa harpe des sons d'une extrême douceur ». Et ce fut un tableau comme celui où les peintres siennois nous peignent le Couronnement de la Vierge.
Certes, je ne conteste point à un romancier le droit de modifier la vérité historique et d'en soumettre les éléments aux jeux de son inspiration. Mais je me demande pourquoi Selma Lagerlôf, qu'on ne peut accuser de mièvrerie, et chez qui, au contraire, la sensibilité féminine se relève d'un goût nettement marqué pour les brutalités audacieuses, a ici rapetissé et comme affadi un sujet dont la beauté dramatique, et, môme à ne le regarder que par son côté profane, dont la couleur barbare devaient séduire en elle l'héritière des vieilles sagas Scandinaves. Notez qu'on la sent très sincèrement
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touchée de la légende qu'elle a lue et qu'elle a vue peinte dans les églises de Sienne et dans la maison de sainte Catherine. Mais je crois que les gens du Nord sont souvent tentés d'affaiblir jusqu'à la puérilité le caractère méridional, comme ils sont toujours portés à représenter le catholicisme sous des formes enfantines. Ils ont le sens du mystère, mais non du mystère qui se cache derrière des apparences harmonieuses et éclatantes. Le mystère est pour eux inséparable de l'indécision et du crépuscule.
J'entends ce que Selma Lagerlôf me répondrait. Pourquoi voulez-vous que je me forme de sainte Catherine l'idée que vous vous en formez logiquement d'après ceux qui l'ont connue? Les héros n'ont-ils pas cet avantage que notre fantaisie peut s'en façonner des représentations aussi diverses que nous différons nous-mêmes les uns des autres, sans qu'on puisse dire, si toutefois nous sommes émus d'un sincère amour, qu'aucune d'elles soit fausse? Ne sont-ils pas la substance merveilleuse dont nous alimentons notre vérité intérieure et dont nous faisons, les uns de la douceur, les autres de l'énergie ? Exigez-vous du soleil qu'il produise les mômes effets sur tous les êtres qui se réchauffent à sa lumière? J'ai besoin que ma sainte Catherine ressemble un peu aux petites filles de mon pays. Elle est aussi vraie que votre Siennoise, puisque mon cœur reçoit d'elle un égal bienfait... Mais, au lieu de me répondre, Selma Lagerlôf me renverrait sans doute à son beau conte d'Asirid^,