‹ La SuèdeChapitre 20 sur 33 · Le Portrait de la mère {Liens invisibles · texte numérisé non relu

Le Portrait de la mère {Liens invisibles

vivacité et d'une fraîcheur salines. Nous emboîtons allègrement le pas du vieux Maltson. Mais il sait la légende aussi bien que nous ; et, si Selma Lagerlôf jette au milieu de son récit cette jolie strophe lyrique, ce n'est pas uniquement pour son plaisir. Elle ne fait que traduire la songerie confuse du bonhomme, « qui eût sans doute éprouvé quelque douceur à poser ses lourdes bottes de mer sur de l'argent sonore ».

Je définirais volontiers sa fantaisie une sympathie délicieusement agile. Elle s'insinue dans les cœurs les plus noués, dans les esprits les plus durs, comme dans les choses les plus vulgaires, et les écliauffe jusqu'à en volatiliser la poésie secrète. Elle n'a point d'ironie ; mais elle se permet l'humour qui se distingue de l'esprit en ce qu'il n'implique de notre part aucune supériorité sur ceux dont nous nous égayons. Son humour est à base de gravité morale. Les infirmités du cœur humain n'excitent pas plus sa verve que les infirmités du corps. Mais elle sourit des ridicules qui sont comme les ombres de nos vertus ; elle en croque les gestes fantasques et l'allure bizarre sur la route qu'éclairent tour à tour l'honnête soleil et le malicieux clair de lune.

Ce qu'elle aime surtout, c'est le contraste si suédois de la mobilité de la vie dans l'immobilité des vieux usages. Les rites où, depuis des centaines d'années, les paysans canalisent leurs sentiments et leurs pensées, lui causent un plaisir dont elle renouvelle sans cesse, et toujours avec le même bonheur, l'expression pittoresque. Elle en com-

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prend l'importance et la valeur. Elle admire dans ces immuables existences l'empreinte des vertus fossiles que les siècles y ont déposée. Une jeune femme a été abandonnée par son mari. Le bruit s'en répand. Aussitôt les voisines se rassemblent chez elle ; et une scène s'organise dont les détails sont réglés de temps immémorial. La jeune femme, toute à son deuil, ne doit s'occuper de rien. Elle se lient au milieu de la cuisine, blonde et douce, « avec sa grâce de colombe ». Une voisine enlpressée vaque aux soins du ménage, apporte les tasses, met du bois sur le feu, découpe la pellicule de poisson séché dont on éclaircit le café, pleure un peu et s'essuie les yeux. « Les bonnes femmes du quartier s'étaient assises le long du mur. Leurs mains rudes reposaient tranquillement sur leurs genoux. Leurs visages hâlés se creusaient dérides profondes. Leurs lèvres minces et pressées se fermaient obstinément sur leurs gencives dégarnies. Elles savaient comment il faut se conduire dans une maison que le malheur a frappée et veillaient à ce quon observât dignement les bienséances. Elles célébraient comme un office on comme un jour férié l'abandon de cette pauvre femme qu elles avaient le devoir de consoler^. » Un sourire passe évidemment sur les lèvres de la conteuse; mais elle se garderait bien d'égratigner d'une facile moquerie ce respect des bienséances, cette salutaire contrainte qui donne plus de noblesse à nos douleurs et à nos joies. On sent que, si elle était là, elle

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