Un Boi déchu {Liens Invisibles
n'agirait pas autrement que les bonnes femmes du quartier, dont l'attitude impersonnelle représente ce que la sagesse humaine a d'impersonnalité et semble associer à l'infortune de l'individu la sympathie des générations antérieures.
Non seulement elle connaît, pour les avoir pratiquées, toutes les coutumes qui nouent ainsi le passé au présent et qui font de la Suède un pays de traditions persistantes ; mais elle n'ignore aucun des chemins rapides ou détournés par où Ton pénètre dans l'esprit des humbles, car elle est humble elle-même, en ce sens que ses plus beaux dons d'artiste ne sont que des facultés populaires portées jusqu'au génie. Consultez les annales de la charité : vous y constaterez que toutes les belles œuvres ont été créées par des pauvres qui savaient mieux que personne les besoins des pauvres et qui étaient plus riches que personne en amour de la pauvreté. Selma Lagerlôf adore les légendes, non comme nos artistes littéraires qui en font une exposition de miniatures et de joailleries. Elle les adore comme les enfants, comme les bonnes femmes, comme les plus simples d'entre nous, pour leur grande générosité et pour leurs miracles de justice. Rien, dans ce genre, ne me paraît plus fastidieux que l'afTectation de l'ingénuité et les jeux élégants du pastiche. L'auteur pense-t-il que je m'intéresserai à des choses dont ses artifices et ses coquetteries m'avertissent qu'il s'estime très détaché ? Et, s'il se propose de m'administrer une leçon de morale, qu'ai-je à faire de tout ce bric-à-brac d'insincérité ? Il ne me traite ni en enfant, ni en
LA FANTAISIE SUEDOISE 325
égal. Je conviendrai, pour lui plaire, que ses phrases sont jolies, qu'il a du style et surtout des lettres. Mais je veux que Tauteur d'histoires fabuleuses y apporte ce que j'appellerai la bonne foi de rimagination, qu'il me mette en communion d'esprit et de sentiment avec ceux qui y ont cru ou qui peuvent y croire, et qu'il n'y cherche pas une misérable occasion de dépenser beaucoup d'esprit pour nous prouver que les saints et les martyrs n'en ont pas.
Quand je lis Selma Lagerlôf, les légendes me sont racontées de la même façon que les gens du peuple me les raconteraient, s ils avaient le don. Je les vois avec leurs yeux ; et il se trouve que je ne les ai jamais mieux vues. Plus tard j'en jouirai littérairement. Elles n'ont d'abord excité en moi que le fonds commun d'imagination et de sensibilité d'où sont sortis, depuis trois mille ans, les chefs-d'œuvre populaires. Dès les premiers mots, je suis pris. Les débuts de ses romans et de ses nouvelles sont des jaillissements de verve heureuse et dramatique. Ses personnages se pressent et s'agitent, tous distincts, tous vivants. Entre mille détails, elle choisit ceux qui donnent la vie et qui, toujours très simples et en petit nombre, ne sont guère plus analysables que le mystère de la vie. Ils se gravent aussi bien dans la mémoire de l'enfant que dans celle de l'homme mûr. C'est une attitude, un geste, un mot, qui éclate au milieu du récit fantastique, comme la parcelle brillante de vérité dont nous fascine un doux mensonge, et qui offre à la croyance du lec-
teur la réalité terrestre dont elle a besoin pour s'enraciner. Un chasseur de l'ancien temps découvre sous une grotte sauvage une belle fille endormie, que la montagne semble mettre à ses pieds comme un très noble et très riche présenta Sera-t-elle sa femme ou son esclave ? Il décide qu'elle sera sa femme ; mais il se dit qu'une fois chrétienne et civilisée, elle rougirait au souvenir de sa nudité, et, avant de l'emporter, il l'enveloppe de sa pelisse d'ours... « Comme il poursuivait sa route, il sentit qu'on soulevait son chapeau aux larges bords. La jeune fille réveillée et tranquillement assise dans SCS bras, voulait voir qui l'emportait. 11 allongea le pas et ne dit rien. Elle dut remarquer que le soleil lui brûlait le front ; car elle tint le chapeau comme un écran ; mais elle ne le lui reposa point sur la têle et, mueîle, elle continua de contempler son visage.., »
Je goûte infiniment cette fantaisie qui, à travers les aventures les plus chimériques, garde toujours les mouvements vrais et la simplicité gracieuse de la nature. Ses personnages ne se guindent pas dans la fixité hiératique où, par une imitation assez niaise de la gaucherie des Primitifs, tant d'écrivains de ce genre immobilisent les leurs, persuadés que c'est ainsi qu'on fait du naïf et du vieux. Ils ont la souplesse et la variété, les alternatives de brusquerie et de douceur des êtres réels. Elle ne renchérit pas sur le sombre éclat des scènes barbares : elle les affronte sans faiblesse ; je retrouve