‹ La SuèdeChapitre 23 sur 33 · L'Épilaphe (les Reines de Kungahalla · texte numérisé non relu

L'Épilaphe (les Reines de Kungahalla

« Le nom de Sander est sur la pierre. Je ne veux « pas que l'enfant y soit. — Ah ! c'est ça que tu cf as trouvé! dit-elle en frissonnant. Je savais bien que « tu te vengerais un jour! » Il rejeta sa serviette, se leva de table, et se dressa devant elle, large et haut. Ce n'était nullement son intention de faire passer sa volonté par beaucoup de paroles... « Je « ne cherche pas le moins du monde à me venger, « dit-il sans élever la voix. C'est simplement que je « ne peux pas souffrir cette chose-là. — Tu parles « comme s'il ne s'agissait que de le changer de lit ! « Puisqu'il est mort, peu lui importe. Mais moi, je « serai une femme perdue. — J'y ai songé ; mais « je ne peux pas. — Alors, pourquoi m'as-tu pardonné? » gémit-elle... »

Connaissez-vous beaucoup de dialogues qui éclairent en moins de mots une situation plus dramatique et deux caractères plus tranchés? J'ai là tout ce qu'il me faut pour reconstruire tout un passé. L'homme, le maître, est taciturne, inébranlable, orgueilleux et dur, mais dur sans méchanceté. Il a pardonné, parce qu'il n'a pas voulu s'avouer atteint et aussi parce que son sentiment à l'égard de la femme se complique d'une indulgence méprisante pour sa faiblesse et ses défaillances. Mais, durant cinq ou six ans, le cruel souvenir l'a rongé ; et, maintenant que l'enfant adultérin est mort, sa volonté se cabre devant l'horreur d'imposer ce mensonge à ceux qui dorment dans son tombeau de famille. Il a consenti par orgueil à mentir aux vivants. Dût son foyer en être éclaboussé, il ne peut pas mentir à ses morts,

Quant à la femme, j'ignorerai toujours les circonstances de sa chute. Ce n'est pas la faute qui nous intéresse, c'est le chemin qui y mène et celui qui en sort. Rien que son attitude, ses larmes, son effroi, son cri, m'indique suffisamment sur quels sentiers de ronces et de misères ses petits pieds ont couru. Elle était honnête et sentimentale ; sa tendresse l'a égarée ; son honnêteté l'a reprise ; et, comme toutes les femmes pour qui l'oubli est si facile, elle ne demandait qu'à oublier. Aimait-elle son enfant? Je n'en sais rien, et peut-être n'en sait-elle rien ellemême. Mais elle tient à la considération ; elle tremble à l'idée du déshonneur qu'elle a côtoyé et dont la peur rétrospective double sa terreur présente. Le pardon distant de son mari l'a moins rassurée que ne l'eussent fait de la colère et des coups. Elle m'apparaît dans cette maison froide comme une pauvre petite loque solitaire et frémissante.

Dirai-je que Selma Lagerlôf s'élève souvent jusqu'à cet art sobre, dépouillé, d'une intensité si profonde et d'un sous-entendu si riche ? Elle s'y élève quelquefois. Et de tous les traits que lance un artiste, il suffît, pour lui mériter sa gloire, que quelques-uns vibrent au cœur noir de la cible.

Parmi les personnages de Selma Lagerlôf, je n'en vois qu'un seul qui lui inspire une véritable répulsion. Ce n'est pas un criminel. Elle n'excuse pas les criminels ; elle ne les idéalise pas ; mais d'ordi-

LA FANTAISIE SUEDOISE 333

naire, ceux qu'elle nous présente ne le sont que par hasard et sous une telle impulsion qu'ils éveillent en elle un sentiment de pitié et parfois même un intérêt romantique. Ce n'est pas un de ces maniaques sombres et méchants, comme elle nous en a peint dans sa Légende de Gôsta Berling ; car, si méchants qu'ils soient, elle ne peut s'empêcher d'admirer les inventions dont ils ont diversifié les jours ternes et gris de l'existence ; elle sait gré à Barbe-Bleue des cauchemars qu'il lui a donnés. Ce n'est pas un faible ni un pusillanime : elle est trop femme pour maltraiter la faiblesse, et trop intelligente pour demandera des âmes chétivesun impossible effort. On la sent toujours prête à examiner gravement les sophismes dont se paient nos petites lâchetés. Elle les remue d'un doigt délicat et d'un œil attentif, comme si elle espérait découvrir une bonne raison d'indulgence ou de bienveillance ; — et elle l'y découvre quelquefois.

Non, le seul personnage qui trouve moyen de la rendre ironique et presque aussi cruelle qu'un de nos romanciers réalistes, c'est un beau jeune homme sage, raisonnable, pratique, dont la dignité est aussi raide que son faux-col, les sentiments aussi empesés que les deux coques de sa cravate, les idées aussi correctes que les poils de ses favoris blonds, l'esprit aussi nu que son menton rasé. Il appartient à « la populace bien élevée » d'Ellen Key. Il dénigre tout ce qui sort de la règle. S'il veut épouser la fille d'an boulanger, une exquise petite créature qui a plus de fantaisie dans l'ombre des cils que lui dans toute sa personne, c'est beau-

coup moins par amour que par infatuation de soi-même. Il s'admire d'aimer au-dessous de lui ; et il se flatte qu'on lui en sera toujours reconnaissant. Il est sot, mais d'une sottise qui ne va pas sans vilenie, car sa présomption recouvre une telle absence de dignité et une si misérable défiance de la vie qu'il n'attend son bonheur que de l'aumône dédaigneuse d'un parent riche. Selma Lagerlôf a horreur de ces natures ingrates dont on ne saurait pas plus tirer un éclair de poésie qu'une goutte de sang d'un animal empaillé. Elle méprise et déteste les êtres incapables d'ajouter, ne fût-ce qu'un liard, au trésor d'imaginations sur lequel vit l'humanité.

INous possédons un royal pouvoir, celui de tt-ansfîgurer, par la magie de notre rêve, et sans la défigurer, la réalité qui nous entoure. Cette réalité n'est jamais mauvaise en soi, puisqu'elle offre toujours à ceux qui l'observent et qui l'approfondissent des éléments dont il leur est permis de composer du bonheur, ou, à défaut de bonheur, une mélancolie très douce, supérieure à la joie. La beauté de l'existence, c'est d'abord d'exister. L'optimisme se fonde sur le miracle de la vie. Le vieil ermite Hatto, enragé contre la méchanceté des hommes, conjure Dieu de les anéantir '. Il a fait vœu de tenir son bras tendu vers le ciel du matin au soir jusqu'à ce que le destructeur de Sodome et de Gomorrhe exauce sa prière. Et son bras est noueux, ridé, sec et gris comme une branche de saule ; mais il ne s'in-

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