‹ La SuèdeChapitre 22 sur 33 · La Saga de Réor {Liens invisibles · texte numérisé non relu

La Saga de Réor {Liens invisibles

même en sa peinture des passions la rudesse paysanne et impulsive des âmes Scandinaves. Mais je retrouve surtout et partout le détail de terroir, si savoureux et si topique. Un jeune roi chevauche le long des prés salés par un jour brumeux d'automne. Jamais sa jeunesse et sa royauté ne lui ont paru plus mornes et plus grises que sous cette grise humidité qui le transit jusqu'à Tâme. A ce moment, il s'engage dans une grande prairie. « Si c'eût été la saison printanière, il y aurait vu paître des troupeaux de vaches et de moutons; mais aujourd'hui la prairie était déserte et boueuse... » Sous l'habit de ce roi suédois, reconnaissez le paysan. De beaux troupeaux paissant une belle prairie : voilà qui dissipe les humeurs noires et qui réconforte le cœur des jeunes hommes !

Mais Selma Lagerlôf sait que le lecteur n'aime et neretienl que ce qu'il achève lui-même de créer. Lesdescriptionsimplacablementexaclesressemblent aux jouets d'un mécanisme parfait dont les pauvres riches tuent l'imagination de leurs enfants. Elle mêle, avec un tact infaillible, les traits précis qui stimulent notre faculté créatrice aux traits généraux et volontairement vagues qui lui permettent de s'exercer. Ce mélange d'exactitude et d'indécision, ces coups de lumière dans un crépuscule vaporeux, font d'elle une puissante évocatrice de fantômes. Lorsque Sigrid la Superbe aborda à la cour du saint roi Olaf, tous les dieux du paganisme Scandinave y rentrèrent avec elle. La nuit de son arrivée, le passeur d'Elfbacken fut plus occupé qu'il ne l'avait jamais été. Coup sur coup, on le

hélait de l'autre rive : il y allait et ne voyait personne ; mais il entendait des pas autour de lui, et son embarcation s'emplissait au point qu'elle menaçait de couler. C'étaient les Lutins et les Gnomes qui revenaienten Norvège. L'œuvre de SelmaLagerlôf est, comme le bac de son passeur d'Elfbacken, chargée d'invisibles et de revenants que nous entendons glisser et dont nous sentons le poids sur notre cœur. Lorsqu'ils prennent une figure, rien à mon avis ne surpasse dans ces récits leurs surprenantes apparitions. Selma Lagerlôf les revêt d'une chair qui n'est plus qu'une pâleur phosphorescente ; elle leur prête des mouvements aussi précis que les nôtres, mais qui en diffèrent par leur silence et leur flexibilité ; elle nous donne la sensation de Tair impalpable et froid qui les enveloppe. Et ce n'est point par des mots qu'elle obtient ces effets ; c'est uniquement parla persistance et la sincérité de sa vision. Sa longue nouvelle, i Argent de Monsieur Arney dont les premières pages sont remplies d'une mystérieuse épouvante, nous raconte l'histoire d'un assassin, aux pas duquel s'attache Tombre de la jeune fille qu'il a égorgée, une ombre transparente et grise qui flotte le long des chemins de neige et qui se penche vers lui comme pour lui parler à voix basse. Elle le suit partout, sans haine, sans désir de vengeance, mais obligée de le faire, avec la lassitude d'une âme épuisée et altérée de sommeil. Quelle admirable trouvaille, qui individualise un fantôme ! L'idée de cette morte, ne poursuivant son meurtrier que pour obéir à une loi plus forte que lui et plus implacable qu'elle, nous saisit par son

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étrange beauté. C'est ainsi qu'on rajeunit de vieilles histoires. Un matin, Thôtesse de la taverne, où le misérable fréquente, voit à sa porte une jeune fille en robe grise, les yeux baissés, les bras serrés autour du corps, les traits fins et diaphanes comme le cristal;, et qui lui demande de servir chez elle. L'hôtesse la conduit dans une petite pièce dont la seule lucarne donnait sur la salle commune. La jeune fille y entre aussi doucement et silencieusement que dans la tombe. « Elle resta là toute la journée, ne parla à personne, ne toucha pas à la nourriture placée devant elle. On n'entendit aucun bruit de vaisselle. Chaque fois que l'hôtesse tendait sa main vers la lucarne, elle recevait des plats, des gobelets et des tasses absolument nets ; mais, quand elle les prenait, ils étaient si glacés que la chair de sa main en semblait entamée. Elle frissonna et se dit : « C'est comme si je les prenais de la main même de la mort. »

Ce spectre glacial, incolore et charmant, qui rôde dans le réalisme pittoresque d'un petit port danois du seizième siècle bloqué par les glaces, et qui frôle des bourgeois cossus, des pêcheurs en guenilles et des grands seigneurs aux pourpoints bouffants et aux chapeaux à plumes, me produit à la longue une indéfinissable impression de malaise et d'angoisse. Je ne voudrais pas écraser Selma Lagerlôf sous des comparaisons ambitieuses ; mais j'éprouve quelque chose de semblable devant le Christ des Pèlerins (TEmmaiis où Rembrandt, selon l'expression de Fromentin, a rendu ce je ne sais quoi d'un vivant qui respire et qui, certainement, a passé par la

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mort. D'ailleurs, pourquoi reculer devant ces rapprochements lorsqu'ils nous aident à classer les esprits en de grandes familles ? On peut appliquer à la fantaisie de la romancière Scandinave ce que le même Fromentin disait du clair-obscur chez le peintre hollandais, a qu'il ajoute un attrait aux beautés morales et donne une grâce aux spéculations de la conscience )>.

L'art dont Selma Lagerlôf évoque les morts et les fantômes ne lui est point inutile quand elle nous peint les âmes qui, dans leurs crises, sont, elles aussi, pleines de tombeaux entr'ouverts et de revenants mélancoliques ou impérieux. A la lueur des mots qui sont alors échangés, les traits du caractère se détachent comme des arêtes de montagne au milieu du brouillard. Nous devinons la masse de sentiments, de réflexions, de douleur et d'instinct qui sont en dessous et que nous n'avons pas besoin de mesurer plus distinctement.

En voulez-vous un exemple? L'enfant des Sander vient de mourir^. C'est l'heure du déjeuner. Le maître de forges est assis dans sa salle à manger où il mange seul, selon sou habitude. Sa femme est là qui pleure. On parle de l'enterrement, et, tout à coup Sander dit à sa femme : « Je ne veux pas que cet enfant-là soit mis dans mon tombeau. » « A ces mots, les yeux d'Ebba devinrent subitement secs. Toute sa petite forme se rapetissa de peur, et un tremblement la saisit : « Que dis-tu? que dis- « tu? — Ça me gêne. Père et mère y reposent,

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